Sans être extrêmement nombreuses, les relations franco-tchèques, sitôt la création de l’état tchécoslovaque en 1918, parsemèrent les saisons musicales parisiennes de quelques soirées musicales. Ce fut au cours de l’une d’elles, en avril 1926, que l’on entendit pour la première fois sous les doigts de Jane Mortier la deuxième partie de la Sonate I.X.1905 de Janáček. Les ouvrages du compositeur morave n’avaient pas envahi la France. Malgré le succès remporté par Jenůfa en Allemagne - à la suite de sa création à Berlin en 1924, de très nombreux théâtres avaient inscrit cet opéra dans leurs saisons opératiques - ni cet opéra, ni d’autres ouvrages musicaux de Janáček n’avaient franchi beaucoup d’autres frontières (1). En France, les rares auditions entendues à Paris et en province, on les devait essentiellement à des interprètes tchèques (Chorale des instituteurs moraves en 1908, 1919 et 1925, le pianiste Václav Štěpan, la soprano Jana Hanáková, le ténor danois Mischa-Léon). Seule parmi les musiciens français la pianiste Jane Mortier s’était aventurée à jouer un extrait de sa Sonate pour piano qu’elle eut le courage de redonner l’année suivante. Peut-être encouragé par cette exécution, le violoncelliste André Huvelin accompagné par le pianiste Eugène Wagner donna la première exécution française de Pohádka, quelques semaines plus tard, en mai 1926.
L’année suivante, une autre opération s’inscrivant dans ce mouvement franco-tchèque nous intéresse au plus haut point. Le 30 mars 1927, la salle Pleyel reçut plusieurs interprètes français et tchèques pour un concert de musique tchécoslovaque. Introduit par une causerie de Jules Chopin, le programme mettait en avant des compositeurs représentatifs des différents courants musicaux qui s’étaient exprimés dans les pays tchèques et qui continuaient à nourrir la vie musicale dans la Tchécoslovaquie indépendante depuis à peine neuf ans. Il n’était pas indifférent que le présentateur se dénomme Jules Chopin. Après avoir enseigné à l’Université de Prague, fort de sa connaissance de la langue tchèque, il traduisit Alois Jirásek, Jan Neruda et quelques autres écrivains et poètes. Rédacteur à la Gazette de Prague, il rejoignait le groupe d’intellectuels qui avait formé les Hautes Etudes Slaves. Sa connaissance de la culture tchèque et morave le désignait dans le rôle d’intermédiaire entre les deux pays sur le plan culturel. Pour cette introduction au concert, il ne visait pas à des phrases de circonstance, mais sa vaste connaissance de l’histoire et de la culture tchèque le qualifiait pour donner des clés d’écoute précieuses aux auditeurs présents.
Comment était composé le programme de ce concert ? Les deux grands compositeurs dont les noms commençaient à devenir peu à peu familiers aux oreilles des mélomanes parisiens, Dvořák et Smetana, étaient présents à travers deux pièces, une sonate pour violon et piano pour le premier et une danse tchèque pour le second. D’autres personnalités musicales composaient un tableau assez représentatif de la vitalité de l’école tchèque. Josef Suk, Vítězslav Novák, Jaroslav Křička, Ladislav Vycpálek, Jan Kunc, Karel Boleslav Jirák et Bohuslav Martinů complétaient l’échantillon des musiciens tchèques vivants. Au milieu de cet aréopage se glissait un dernier, leur aîné à tous, Leoš Janáček. Son nom n’avait pas franchi souvent les portes d’une salle de concert hexagonale, comme indiqué plus haut. Quelle œuvre du compositeur morave choisit-on ? Sa Sonate pour violon et piano dont ce fut la première exécution française. Pourquoi cet ouvrage ? Nous savons que les rencontres entre les compositeurs français et Janáček étaient peu nombreuses, voire inexistantes. Nous savons également que peu d’interprètes avaient fait le voyage de Prague et encore moins celui de Brno. Cependant, pour tous ceux qui souhaitaient connaître les représentants musicaux des différents pays qui venaient de naître après la fin de la guerre 1914 - 1918, les festivals annuels de la Société internationale de musique contemporaine présentaient une belle opportunité. Même si l’on ne pouvait pas y être présent, la presse musicale rendait compte de ces événements musicaux et répandait ainsi les tendances esthétiques qui s’y exprimaient. Elle énumérait également les noms des compositeurs de différents pays qui incarnaient ces courants. Après Salzbourg en 1923, Prague en 1924, Venise en 1925, Zurich en 1926, on pouvait dresser un tableau assez représentatif des tendances qui agitaient le monde musical occidental. A deux reprises, un septuagénaire - Janáček - avait été désigné par la Tchécoslovaquie, pour incarner le courant moderniste de son pays. Par deux fois, à Salzbourg et à Venise. Dans la cité de Mozart, ce fut la découverte de sa Sonate pour violon et piano et dans la cité des Doges, ce fut son premier quatuor à cordes, La Sonate à Kreutzer.
Avant d’examiner un peu plus en détail le contenu de cette soirée, penchons nous sur ses interprètes. Au nombre de cinq, aucun ne put prétendre à devenir une tête d’affiche. Quand on consulte actuellement un dictionnaire des interprètes (2), on ne détecte pas leur nom. Pas un n’est passé à la postérité. Doit-on en conclure qu’ils faisaient partie des musiciens de seconde zone ? Et doit-on en déduire que c’étaient de piètres interprètes ? Sûrement pas. On peut ne pas être considéré comme des vedettes des estrades sans pour autant tomber dans la médiocrité. Deux interprètes tchèques, deux danseurs, participaient à cette soirée. Václav Veltchek, qui s’illustrera l’année suivante dans les danses de La Fiancée vendue de Smetana lors de sa création française, et Lydia Wisiaková dansèrent sur des musiques de Suk, Jirak et Smetana dans la dernière partie de la soirée. Auparavant, la soprano Blanche Dufour accompagnée par la pianiste Yvonne Gauran chanta plusieurs mélodies de compositeurs tchèques ainsi que des chants populaires dans les parties 2 et 4 du concert. Yvonne Gauran assura la partie consacrée à des pièces pour piano seul. Enfin associée au violoniste Pierre Le Petit (ou Lepetit), elle joua deux sonates pour violon et piano, dont celle de Janáček.
Blanche Dufour, depuis le début des années 1920 était connue des mélomanes qui écoutaient régulièrement la musique transmise par les stations de radio à la qualité sonore encore balbutiante. Elle passa de la station Tour Eiffel à Radio-Paris chantant aussi bien des airs anciens de Lulli, Carissimi, Bach, Purcell, Mozart que des mélodies de compositeurs depuis peu disparus ou encore bien vivants, Franck, Chausson, Ravel, Caplet, Debussy, Déodat de Séverac, Georges Auric par exemple. Mais elle se dévoua à la cause de plusieurs musiciens, ses contemporains, dont les noms sont maintenant ou ignorés du plus grand nombre ou tombés dans l’oubli, Guillon-Verne (3), Maurice Imbert, Xavier Leroux, Lucien Haudebert, Duvernay, Marcel Labey, Antoine Mariotte, Henry Petit.
Bien qu’elle se soit déjà produite dans quelques concerts publics du temps de ses interventions dans les radios parisiennes, à partir de 1927, elle apparut un peu plus souvent dans des salles de concert, celle de l’Hôtel Majestic, la salle Pleyel, à l’Ancien Conservatoire, à l’Ecole Normale de musique et à quelques concerts des Fêtes du peuple que Albert Doyen organisait régulièrement. Blanche Dufour ne se limita pas aux compositeurs français de son temps, mais jeta un regard vers la Russie avec Moussorgski, Borodine et Rachmaninov. Elle n’en oublia pas pour autant les maîtres du lied qui se nommaient Schubert, Schumann et Brahms. Au début de l’année 1927, elle chanta à deux reprises les Chants bibliques de Dvořák à Radio-Paris quelques semaines avant cette soirée de musique tchèque du 30 mars où elle entonna trois chants puisés dans ce recueil. Remarquons enfin la tournée en Europe centrale qu’elle effectua en 1929 avec la pianiste Marcelle Heuclin pour promouvoir la musique française. Nul doute qu’au cours de ce circuit, la soprano française rencontra quelques musiciens et compositeurs des pays traversés et que des échanges, peut-être fructueux, se créèrent.
Yvonne Gauran, pianiste, avait déjà accompagné la soprano Blanche Dufour, lors d’un de ses concerts radiodiffusé à la station Tour Eiffel dans des mélodies françaises et une deuxième fois à Radio-Paris en juillet 1926. De même, le violoniste Pierre Lepetit s’était lui aussi déjà trouvé en compagnie de la cantatrice pour un concert donné aux Tuileries. Puisque lui échut la tâche de créer l’unique Sonate pour violon de Janáček, essayons de cerner la personnalité de cet instrumentiste. Pierre Lepetit, pour autant que j’ai pu retrouver sa trace, n’eut pas une activité de soliste débordante. On découvre bien son nom à l’affiche de quelques concerts donnés dans des salles parisiennes telles que celle des Agriculteurs, et la salle Erard, ou encore de l’Ancien conservatoire de 1924 à 1936. Après cette dernière date, je n’ai plus découvert de compte-rendus de ses récitals. Il est vrai que pendant cette courte période d’activité, il n’a jamais paru seul sur scène, ce qui est courant pour un violoniste, il partagea la scène avec un pianiste, tantôt Jacques Février, Gustave Cloez, Germaine Leroux, Boris Goldschmann et Joaquin Nin et quelques autres, sans compter Yvonne Gauran, partenaire privilégiée pour cette séance de musique tchèque. Son répertoire se nourrissait de pièces brillantes dues à Kreisler, Tartini, Pugnani mais aussi de sonates de César Franck, Brahms, Ravel, Fauré, le Concert de Chausson et des concertos de Mozart, Max Bruch, Mendelssohn. Il mit son archet au service d’œuvres plus modernes, celles de Szymanowski, Falla, Milhaud, par exemple. Pour évaluer le talent de Pierre Lepetit, rien de mieux que de prendre connaissance des appréciations de la presse de l’époque. «[Il] excelle à rendre le Concerto de Mendelssohn dans un classicisme pur et avec des traits précis (4)». De son côté, Henri de Curzon parlait de «son beau talent […] avec un son plein et ferme, un archet expressif (5)». tandis que Jean Messager déclarait «nous avons une fois de plus apprécié le jeu musical et intelligent du violoniste Pierre Lepetit (6)» alors qu’un chroniqueur anonyme indiquait que le violoniste «affirma ses qualités violonistiques que j’avais déjà eu l’occasion d’apprécier dans ses précédents concerts. Sa technique est des plus brillantes et lui permet d’affronter toutes les difficultés de son instrument avec une maîtrise absolue (7)». Jean-André Messager s’exprima un peu plus tard de cette façon «nous avons entendu ce jeune artiste chez qui la compréhension musicale ne le cède en rien à la virtuosité technique. C’est dans l’esprit le plus juste qu’il a interprété entre autres le Concert de Chausson (8)». Inutile de multiplier les témoignages, ils s’avèrent suffisamment convaincants pour nous persuader de la classe de ce violoniste.
Si Pierre Lepetit disparut presque complètement des salles de concert en tant que soliste, la cause est à chercher dans une double direction. Tout d’abord à partir de 1934, il rejoignit le Quatuor Willaume en devenant son second violon. D’autre part, il fut engagé dans l’orchestre de l’Opéra de Paris où il tint le poste de premier violon parallèlement à son engagement dans l’orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire. Ces derniers postes témoignent bien des qualités musicales de son détenteur. Enfin, autre illustration des activités du violoniste, il enseigna l’étude de son instrument à Vernon, dans l’Eure, où une école municipale venait d’être créée par Marcel Labey. Invité à Limoges par la société locale des concerts du conservatoire, il s’y rendit au moins durant deux saisons à partir de 1934. Lorsqu’il fut mobilisé en 1939, il continua d’exercer son art, y compris en prenant la tête d’un orchestre militaire.
Retour en 1927 et à cette soirée de musique tchèque le 31 mars. Les jeunes instrumentistes - le violoniste avait terminé ses études par un premier prix du conservatoire trois ans auparavant - s’emparèrent de l’œuvre de Janáček, une Sonate pour violon un peu particulière dans sa gestation. En 1915 le compositeur terminait une Sonate pour violon en 4 mouvements (con moto ; adagio ; ballada ; con moto) dont la composition lui avait été inspirée par les premières journées de la guerre de 1914. Elle resta pendant plusieurs mois à l’état de manuscrit sans qu’aucun interprète ne se manifestât pour la jouer. Janáček laissa son œuvre telle quelle pendant plusieurs années puis la remania en modifiant la place de chacun de ses mouvements, sauf le premier tandis que le con moto primitivement placé en dernière place de la sonate était remplacé par un allegro. Celui-ci vit son rythme changé passant d’allegro à allegretto (con moto ; ballada, con moto ; allegretto ; adagio). En 1922, la sonate remodelée connaissait sa première édition grâce à Hudební matice Umělecké besedy en même temps qu’on l’entendit pour la première fois à Brno. A Salzbourg en 1923, au cours du festival de la Société Internationale de Musique Contemporaine, le violoniste Stanislav Novák la joua accompagné par le pianiste Václav Štěpán, la révélant à un public venu des quatre coins de l’Europe. Trois ans plus tard, elle connaissait sa première audition en Grande Bretagne, à Londres, lors du séjour qu’y effectua Janáček, et en Allemagne, à Berlin. Pour une fois, la France ne se laissait pas trop dépasser par d’autres pays dans son appropriation d’un récent ouvrage du maître de Brno puisqu’elle imita les pays voisins un an plus tard. Malheureusement, contrairement à d’autres prestations de Pierre Lepetit qui valurent à son auteur des lignes chaleureuses de la part de chroniqueurs de journaux généralistes et musicaux, rien ne parut dans la presse à propos de la création française de cette Sonate pour violon. Impossible donc de savoir comment le public la reçut ; avec indifférence, avec enthousiasme, avec stupeur, avec répulsion ? Une certaine Henriette Duparquet (9) dut participer à ce concert sans que je puisse déterminer quel rôle elle exerça.
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| Annonce de La Semaine à Paris du 25 mars 1927 |
Cependant, cette première exécution française ouvrit la porte des concerts hexagonaux à cette sonate. En 1930, Marcel Stern l’interpréta à la Sorbonne avec le pianiste néerlandais Julius Hijman. En 1933, Louis Perlemuter accompagné par Marie-Thérèse Blahovcová ne joua que Ballada, la deuxième pièce de cette sonate, au Foyer étudiants, boulevard Saint Michel lors d’une soirée privée organisée par le Cercle des jeunesses françaises et tchécoslovaques (11). Quelques semaines plus tard, un autre musicien néerlandais, le violoniste Dick Waleson (12) la fit entendre à deux reprises à un mois d’intervalle avec une partenaire au piano, Alide Mengarduque-Doorman. L’année suivante, un couple de musiciens, Odile et Georges Vannier, la donna à Alger, tandis qu’en février 1935, l’association Le Triton l’inscrivit à un de ses concerts et la confia au violoniste Robert Soetens et à Germaine Leroux (13). On aurait pu penser que cette sonate allait continuer à être jouée régulièrement. Il n’en fut rien. Elle disparut des salles françaises pendant presque trente ans. Quand et comment revint-elle hanter les scènes tricolores, ceci une autre histoire qui ressembla à la difficile diffusion de l’ensemble de la musique de Janáček en France.
Joseph Colomb - juin 2017
Notes :
1. En dehors de l’Allemagne et de son pays d’origine, on ne monta Jenůfa qu’en Yougoslavie et aux Etats-Unis.
2. Par exemple, celui qu’Alain Pâris a constitué (Dictionnaire des interprètes, Robert Laffont ; en 2015 a paru une nouvelle édition enrichie d’ entrées actualisées sous le titre Le Nouveau dictionnaire des interprètes). Parmi les interprètes qui ont évolué dans les années 1920 et 1930, on trouve Jane Bathori, Claire Croiza, Charles Panzéra, Alfred Cortot, Marguerite Long, Marcelle Meyer, Yves Nat, Blanche Selva, par exemple, à qui le Dictionnaire des interprètes a consacré une notice. La plupart d’entre eux ont laissé des témoignages de leur art sur des disques, repris plusieurs fois par différents éditeurs. Blanche Dufour, Yvonne Gauran et Pierre Lepetit n’ont pas bénéficié de cette opportunité.
3. Claude Guillon-Verne (1879 - 1956) compositeur nantais (sa mère était la sœur de Jules Verne)
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4. Le Figaro du 2 février 1927 sous la signature de Stan Golestan.
5. Le Ménestrel du 1er juin 1928.
6. Comoedia du 4 février 1929. Le chroniqueur Jean Messager est le fils du chef d’orchestre et compositeur André Messager qui après la disparition de son père modifia son propre nom en Jean André-Messager.
6. Comoedia du 4 février 1929. Le chroniqueur Jean Messager est le fils du chef d’orchestre et compositeur André Messager qui après la disparition de son père modifia son propre nom en Jean André-Messager.
7. Lyrica, mai 1929.
8. Le Journal du 4 février 1933.
9. Seul, Le Temps nomme Henriette Dupaquet sur l’annonce du concert.
10. Impossible d’indiquer de quelle sonate il s’agit (en la mineur, en fa majeur, en sol majeur ?).
11.Nouvelle illustration des relations culturelles entre les deux pays.
12. Dick Waleson fonda un quatuor à cordes aux Pays-Bas.
13. Quelques semaines plus tard, Germaine Leroux joua cette Sonate pour violon à Prague avec le violoniste Stanislav Novák qui connaissait cette œuvre depuis 1923.

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