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18 février 2017

Dvořák, Mozart et Martinů : la Philharmonie Tchèque au Luxembourg

Dvořák, Mozart et Martinů : la Philharmonie Tchèque au Luxembourg

La Philharmonie Luxembourg m'a passé commande d'une notice de concert pour le récital du 14 mars 2017. Le Grand Auditorium accueille à cette date la prestigieuse Philharmonie Tchèque avec son chef Jiří Bělohlávek, ainsi que le violoniste Nikolaj Znaider.

Au programme, l'ouverture Othello de Dvořák, le 5e Concerto pour violon KV 219  de Mozart et la 4e Symphonie de Martinů.

Voici cette notice de concert, publiée sur musicabohemica.org avec l'aimable autorisation de la Philharmonie Luxembourg.

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Quand Antonín Dvořák (1841-1904) écrit ses trois ouvertures Dans la nature, Carnaval et Othello dans un même élan créatif, de mai 1891 à janvier 1892, il a le projet d'illustrer les passions contradictoires qui subjuguent l'âme. Les deux premiers volets célèbrent émerveillements panthéistes et réjouissances en société, alors qu'Othello dépeint une jalousie exacerbée. Ces ouvertures, que leur auteur surnommait Nature, Vie et Amour, doivent à l'origine former une vaste œuvre symphonique, mais Dvořák se ravise avant leur publication pour leur octroyer un numéro d'opus individuel (91 à 93). Il en dirige la première audition en avril 1892.

Le compositeur trouve son inspiration pour Othello dans la célèbre tragédie de William Shakespeare, se rappelant peut-être l'opéra de Giuseppe Verdi entendu en 1888 à Prague en compagnie de Piotr Illich Tchaïkovski. Son intérêt pour Shakespeare est plus ancien. En 1873 déjà, Dvořák avait écrit une ouverture Roméo et Juliette, aujourd'hui disparue ; treize années plus tard, le compositeur alla se recueillir sur la tombe du dramaturge à Stratford-upon-Avon.

L'œuvre oscille entre le thème sévère d'Othello et une mélodie chantant la passion contrariée de la douce Desdémone. Les scènes d'amour sont rendues par des gammes chromatiques ascendantes sur de longs accords des bois, où Dvořák donne pleine mesure à son souffle lyrique. Mais l'amour est ici lourd d'une rancœur morbide. Le thème musical éthéré qui sert de fil rouge aux trois ouvertures sonne dès lors comme un sarcasme grimaçant : le drame annoncé d'emblée ne cesse de croître en une implacable course à l'abîme pour s'achever, comme dans la tragédie, par l'assassinat de Desdémone, alors que l'orchestre clame son désespoir. La triste prière d'Othello, en écho aux premières mesures de la partition, est à son tour emportée par un déchaînement de tous les pupitres quand le Maure de Venise se suicide.

Ce chant du destin d'une rare noirceur, si étonnant pour l'auditeur coutumier d'un Dvořák optimiste, s'inscrit en réalité dans une lignée d'œuvres funèbres intensément dramatiques. Plusieurs poèmes symphoniques de la fin de la décennie (L'ondin, La sorcière de midi et Le pigeon des bois) et le merveilleux conte de fées lyrique Rusalka (1900) porteront cette facette de l'art de Dvořák à son paroxysme.

Un peu plus d'un siècle auparavant, en 1775, Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) s'employait aussi à défricher de nouveaux chemins. Le jeune homme de 19 ans est à la fois « l'enfant miracle » de la bonne société européenne et un auteur couru. Cela ne saurait le contenter : Mozart a conscience de sa valeur, il sait que son art peut être capable d'offrir encore autre chose. La ville de Salzbourg, pour agréable qu'elle soit, se révèle un cadre bien étriqué pour encourager son essor, d'autant que son employeur, le redoutable archevêque Hieronymus von Colloredo, regarde de haut ce freluquet remuant. Un simple domestique n'est-il pas voué à servir son maître intra muros, plutôt que de courir l'Europe en quête d'on ne sait quelles futilités ?

Confiné dans une ville de province, Mozart se réfugie dans un style « galant », « à la Française », comme il était alors coutume de le désigner. Cela lui sera parfois reproché. Méfions-nous des étiquettes : tout galant qu'il soit, Mozart reste lui-même et, quand il sacrifie à la mode, il ne renonce jamais à laisser exprimer sa voix la plus personnelle.

Ses cinq Concertos pour violon, tous composés cette même année (les concertos ultérieurs sont des reconstitutions plus ou moins authentiques et controversées) flattent certes le goût du jour. Le cheminement du compositeur au fil de leur écriture révèle bien autre chose. En l'espace de ces quelques mois, Mozart invente. Son langage pose les fondements d'une nouvelle manière d'écrire, si bien qu'avec ce KV 219, Mozart parvient à une maîtrise souveraine de l'équilibre entre soliste et orchestre. La voie est désormais ouverte pour l'accomplissement de ses futurs grands concertos, dédiés non plus au violon, mais au piano.

Ce cinquième Concerto pour violon en la majeur s'affirme comme une oeuvre inouïe qui va bien au-delà des conventions de l'époque. L'introduction du premier mouvement Allegro aperto sonne comme le prélude d'un opéra imaginaire, présentant deux thèmes tout en traits vifs et ombres furtives. Quand le violon apparaît, c'est pour chanter un adagio inattendu, avant de reprendre tour à tour, en les transformant, les deux thèmes de l'introduction orchestrale. Dans le futur, Mozart saura se souvenir de la force d'un tel effet. La brève coda est précédée par une cadence où le soliste donne libre cours à une méditation éthérée.

Le chant de l'Adagio en mi majeur s'épanouit en une arche passionnée, bientôt chargée de tragique. Ce mouvement, en dépit de sa beauté, échoua à recueillir les suffrages de Brunetti, violoniste de la cour, qui pria Mozart de composer pour lui un morceau de substitution (ce sera le Rondo en si bémol KV 261).

C'est avec le Rondeau final que ce 5e Concerto devait acquérir sa popularité. Alors que le Tempo di Minuetto en la majeur affiche une sérénité toute aérienne, nous basculons dans un autre monde avec l'irruption du trio en mode mineur aux rythmes vifs et fortement marqués. Si beaucoup entendent ici une turquerie comme l'époque les affectionnait, il semble que Mozart se soit plutôt inspiré de czardas de la Hongrie voisine. Le mémorable contraste entre danses « nobles » et « populaires » couronne l'accomplissement d'une oeuvre ouverte sur l'immensité du monde.

Je crois que l'immensité du monde est la sensation la plus puissante qui ait marqué mon enfance au plus profond de mon âme. C'est l'expérience dont je suis clairement conscient, et qui fut d'une importance significative pour mon travail de compositeur. C'est l'espace qui me fascinait et que je tentais d'exprimer avec des sons dans mes compositions. L'espace et la nature, et non les hommes... (cité dans « Martinů, zivot a dilo » de Miloš Safránek, SHV Praha 1961, traduction Éric Baude)

L'espace et la nature, Bohuslav Martinů (1890-1959) les a longtemps contemplés. Sa famille emménagea, au tout début du XXe siècle, au dernier étage d'une tour d'observation qui dominait la région doucement vallonnée de la Vysočina, aux confins de la Bohême et de la Moravie. L'étendue ouverte aux quatre horizons devait durablement marquer le jeune Martinů. S'il éprouve des difficultés scolaires, il aime la musique et étudie le violon, si bien que Conservatoire de Prague l'admet. Mais c'est pour exclure par deux fois cet étudiant trop rétif aux règles académiques, car le jeune homme, loin de se contenter de ses leçons de violon et d'orgue, cultive déjà son jardin en autodidacte, suit la pente de ses passions qui le mènent bien au-delà de la sèche théorie et d'un conformisme étriqué. Toute sa vie il cultivera cette curiosité exacerbée qui l'amènera à forger un style personnel, fort d'inspirations multiples et parfois contradictoires.

Martinů s'enflamme pour l'impressionnisme français et s'essaye à la composition. Quand la guerre éclate, il est déclaré inapte au service et rejoint sa ville natale de Polička. Il anticipe la fondation du nouvel état tchécoslovaque avec une imposante Rhapsodie tchèque pour baryton, chœur mixte et orchestre et orgue, rapidement entrée au répertoire. À la même époque, comme l'avait fait son compatriote Antonín Dvořák cinq décennies plus tôt, Bohuslav Martinů découvre l'intimité du répertoire en jouant au sein de l’orchestre. Son poste de second violon de la Philharmonie Tchèque lui donne l'occasion de rencontrer le grand chef Václav Talich, tandis qu'il noue des liens étroits avec le compositeur Josef Suk.

Il rejoint la France tant admirée, s'enthousiasme pour Albert Roussel, qui devient son maître, tout en accueillant avec grand intérêt les courants pluriels de la musique moderne, y compris le jazz (ballet La revue de cuisine). Martinů sait se nourrir de ces multiples influences pour inventer un langage personnel, riche et foisonnant, dont le vaste catalogue donne la mesure, avec près de 400 œuvres recensées dans le catalogue d'Harry Halbreich qui explorent et magnifient toutes les formes musicales. Il écrit plusieurs œuvres remarquables (2e Quatuor pour cordes, opéra Juliette ou la clef des songes) qui assoient sa stature de compositeur. Elles sont défendues par les plus grands interprètes en Europe et aux États-Unis. C'est là qu'il se réfugie, après la défaite française, avec l'aide financière du mécène suisse Paul Sacher, commanditaire de son Double concerto pour cordes, piano et timbales.

Outre-Atlantique, il compose cinq Symphonies en l'espace de quelques années (1942-1946) parmi d'autres œuvres (Lidice, Troisième Sonate pour Violon et Piano) tout en étant invité à enseigner l'art de la composition.

De ces Symphonies, toutes « du Nouveau Monde », la 4e est la moins équivoque dans l'expression de la joie. Elle est écrite d'avril à juin 1945, alors que les Alliés remportent la victoire.

Le premier mouvement Poco moderato est baigné par une joie naïve qui lui donne un caractère onirique. Martinů parvient à exploiter de façon admirable une simple idée musicale, un motif de trois notes auquel répond une phrase succincte, en une brillante guirlande de métamorphoses symphoniques. L'Allegro vivo du 2e mouvement s'ouvre par un « scherzo fantastique » halluciné, tempéré par un passage serein où le compositeur évoque peut-être les prés et les bois de son pays natal. L'ombre de Beethoven apparaît furtivement avant le retour du scherzo. Martinů est au sommet de son art dans le Largo réalisé avec une remarquable économie de moyens, et cependant d'une grande exigence pour les pupitres de cordes. La musique s'élève par paliers pour culminer en un vaste et apaisant choral. L'atmosphère fragile de ce mouvement, achevé dans la quiétude de gracieuses modulations, est entretenue par des effets de dynamique et un chromatisme très travaillé. La symphonie se termine par un Poco allegro volontaire. L'âpreté rythmique de l'Allegro vivo réapparaît, mais se transforme ici en hymne de victoire où s'invite le motif du premier mouvement. Un chant de joie irrépressible illumine des mille feux de l'orchestre une éblouissante progression vers la coda exubérante.

Eugene Ormandy assure la création de la 4e Symphonie avec l'orchestre de Philadelphie en novembre 1945. En Europe, la Philharmonie Tchèque la présente à Prague en mars et juin 1948 sous la direction de Rafael Kubelík, peu de temps avant que le chef ne choisisse l'exil.

L'après-guerre, en effet, n'apporte pas la libération tant attendue. Les Pays Tchèques tombent sous la coupe d'une nouvelle idéologie totalitaire. Martinů est indésirable sur le sol qui l'a vu naître : sa musique souverainement libre et ouverte sur le monde ne saurait s'accorder à un quelconque art officiel imposé par les doctrinaires staliniens.

Il continue à composer intensément (Sinfonia concertante n° 2 pour hautbois, basson, violon, violoncelle solo et petit orchestre, Sinfonietta La Jolla) et poursuit son action pédagogique à la Berkshire Music School (Massachusetts) et à l'Université de Princeton (New Jersey). En 1952, il obtient la nationalité américaine.

Il retourne en Europe en 1953, avec dans ses bagages une sixième Symphonie ("Fantaisies symphoniques") qu'il retouche peu de temps après son arrivée. Martinů contemple depuis sa maison de Nice un immense panorama ouvert sur la Méditerranée et les Préalpes. Il est physiquement diminué, mais son effusion créatrice ne tarit pas. De cette ultime période, partagée entre la France, l'Italie et la Suisse, date une série de pages remarquables (L'Épopée de Gilgamesh, le Concerto pour hautbois et petit orchestre, Les Fresques de Piero della Francesca, la Passion grecque, Paraboles...) honorées par le monde musical. Martinů décède d'un cancer en Suisse, en août 1959, sans qu'il ne puisse revoir une dernière fois les collines ondoyantes de sa Vysočina natale.

Alain Chotil-Fani
Fondateur de musicabohemica.org
Alain Chotil-Fani et Éric Baude ont écrit Antonín Dvořák, un musicien par-delà les frontières (Ed. Buchet-Chastel)
Merci à Joseph Colomb et Eric Baude pour leurs remarques pertinentes


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