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22 février 2017

1924 commémoration française de Smetana

1924, commémoration de Smetana en France
un livre de Nejedlý, Smetana

Dans quelques articles de ce site, le lecteur a rencontré parfois le nom de Zdeněk Nejedlý. Rappelons que peu après la fin de ses études au tout début du XXe siècle, il devint rapidement un critique musical polémiste qui mit en avant Smetana «père de la musique tchèque» et ses «successeurs» qu’il désignait lui-même, excluant et combattant la musique de compositeurs comme Dvořák, Suk, Novák et Janáček en particulier. Devenu un membre bien en vue de l’intelligentsia tchèque, par le biais de la revue Smetana qu’il dirigeait, il tenta d’imposer ses vues culturelles et musicales qui réussirent à se développer dans nombre de cercles. Lorsque, bien plus tard, en 1948, après le coup de Prague, il occupa le poste de ministre de la culture, il appuya les thèses sur l’art de Jdanov, condamnant ce qui était dénommé «l’art bourgeois» et soutenant un «art prolétarien». Dans le totalitarisme culturel qu’il imposa, il emmena la musicologie tchèque sur des chemins douteux où la recherche et la réflexion abdiquaient face aux oukases (1) venues de ce musicologue et de ses disciples dociles réduisant quasiment au silence tous ceux qui s’opposaient à ses vues.

Nejedlý se servit de la figure historique de Smetana pour promouvoir l’orientation musicale qu’il soutenait depuis longtemps. Pour ce faire, il mit ses dons de plume et de pamphlétaire au service de ce compositeur. Rien de tel que de rédiger un livre sur ce compositeur emblématique pour apparaître digne de figurer dans sa lignée. En 1924, en Tchécoslovaquie, aux éditions Orbis parut son volume intitulé simplement Smetana. La date de sortie était bien choisie, on fêtait le centenaire de la naissance du compositeur de La Vltava. A Paris, Bossard mit sur le marché la version française de son étude. Pour les mélomanes, après un premier livre de William Ritter (2), c’était une chance supplémentaire pour approcher la personnalité de ce maître tchèque. D’autant plus, qu’en dehors de l’ouverture de La Fiancée vendue, parfois donnée aux concerts dominicaux des associations symphoniques parisiennes, on ne connaissait pratiquement rien d’autre de sa production musicale.

Portrait de Smetana paru dans La Revue Musicale en 1924
Manière de ne pas être en reste vis-à-vis des musicologues tchèques, cette année 1924 vit une longue contribution de l’ethno-musicologue Julien Tiersot (3) qui prit la forme d’un feuilleton étalé sur six parutions (4) dans Le Ménestrel. D’emblée, Tiersot butait sur une difficulté qui rebutait maint observateur, celle inhérente à la langue tchèque pour l’immense majorité des Français. «Encore la lecture des partitions n'est-elle pas tout : quand il s'agit de musique dramatique, il y a bien d'autres choses à comprendre que ce qu'expriment les notes. Tous les opéras de Smetana ont été composés sur des paroles tchèques, et aucun n'a encore été traduit en français; enfin, dans beaucoup d'œuvres éditées en pays tchèque, fût-ce de musique pure, des indications nécessaires, titres, mouvements, etc., sont imprimés dans la langue du pays : comment pourrions-nous nous y reconnaître?» L’auteur de l’article qui avait fait le voyage de Prague put contourner partiellement cet écueil en assistant à des représentations d’opéras de Smetana. S’appuyant sur le livre de William Ritter et sur les renseignements qu’il glana sur place, Tiersot raconta la vie du compositeur, de sa jeunesse jusqu’aux triomphes de sa vie mûre, bientôt assombrie par la surdité qui le mura dans l’impuissance durant les derniers mois de sa vie. Enfin il détaillait les opéras, s’attardant sur La Fiancée vendue (5) qu’il assimila à un opéra qu’un Mozart aurait pu composer s’il avait vécu quelques dizaines d’années plus tard. Tour à tour, Dalibor et Libuse furent décrits par un amateur d’opéras qui avait assisté à une de leurs représentations. Quant  à Má Vlast, il exposa les six poèmes symphoniques qui le composaient. Il procéda de même avec le quatuor De ma Vie. A une semaine d’intervalle, dans deux de ses articles (6), Tiersot cita des extraits du livre de Nejedlý qui venait de paraître, une manière de  placer ses propres écrits en partie sous l’autorité du musicologue tchèque.

Julien Tiersot en 1903
Pour faire bonne mesure et aussi parce que la création récente de la Tchécoslovaquie avait attisé l’intérêt envers son peuple qui s’était montré à plusieurs reprises si proche du nôtre et si compatissant à nos malheurs après la défaite de 1871, Etienne Fournol (7), homme politique reconverti dans le journalisme et la musicographie, déclina un hommage à Smetana s’étalant sur douze pages de La Revue Musicale. Après des considérations générales sur la musique populaire tchèque, Fournol décrivit le cours d’eau musical que Smetana avait transfiguré dans sa Vltava, puis évoquait l’opéra La Fiancée vendue qui siérait bien à l’Opéra-Comique parisien dont il ne comprenait pas la surdité des directeurs devant ce «marivaudage rustique avec scènes paysannes, chassé-croisé de sentiments entre des personnages un peu frustes et naïfs». Puis c’était au tour des opéras «historiques» Libuse et Dalibor d’être évoqués. Ensuite c’était le quatuor De ma Vie avec «cette mélodie qui semble caresser ce qui nous est cher, l’amour, le rêve, la vie avec le sentiment de leur prix à la fois et de leur fragilité (8)» qui s’imposait à Fournol comme emblème de la musique de Smetana.  Il terminait son article en citant quelques compositeurs qui, chronologiquement, le suivirent, Dvořák, Fibich, Novák, Suk, ignorant Janáček dont les récents succès pragois n’avaient pas encore convaincu les observateurs qui jugeaient la situation musicale tchèque uniquement à l’aune de Prague.

Etienne Fournol
Deux articles de musicographes français et un livre d’un musicologue pragois honoraient la mémoire de Smetana. Comment le volume de Nejedlý fut-il reçu dans notre pays ? Deux réactions venant de revues musicales différentes signèrent un accueil globalement  favorable. René Brancour dans Le Ménestrel déclarait «L’auteur s’est tout d’abord proposé d’arracher la musique slave à l’isolement qui jusqu’ici avait semblé être son lot, comme aussi celui des musiques appartenant à ce que l’on qualifie un peu dédaigneusement d’ «Ecoles nationales». Mais Brancour relevait que Nejedlý essayait de sortir Smetana de ce particularisme national décidément gênant pour la finalité de sa démonstration lorsqu’il écrivait «montrer en l’œuvre de Smetana des caractères l’unissant à la culture et à l’art universels». Poursuivant sa lecture, le chroniqueur émettait un vœu  «Puisse-t-elle [cette étude] déterminer nos associations symphoniques à offrir de temps à autre des portions de l’œuvre du génial musicien de Libuse et de Dalibor (9) et aussi nos société de musique de chambre à nous jouer l’admirable Quatuor où le malheureux Smetana a voulu retracer son curriculum vitae (10)». 

Dans La Revue musicale, celui qui signait simplement Cœ (André Cœuroy ?) reprenait une des thèses développées par l’auteur dans son livre, celle de la valeur des écoles nationales , considérée par le chroniqueur, moins enthousiaste que son collègue du Ménestrel, comme «hasardeuse». Il relevait que l’auteur plaçait Smetana dans la continuité de Beethoven, Schumann, Chopin, Berlioz et Liszt et pointait que «l’opuscule, un peu verbeux malgré sa brièveté, contient des renseignements utiles, en dépit d’erreurs (11) légères».

Dans le contexte de l’époque, ce volume, malgré sa minceur, amenait nombre d’informations (Voir ici la critique de ce livre). Il est vrai qu’aucune étude d‘envergure en notre langue n’avait été publiée sur Smetana en dehors du livre de Ritter (voir note 2). Comme sa musique n’était que peu jouée (12), on le connaissait insuffisamment. Le livre de Nejedlý était donc le bienvenu. Cependant la notoriété du compositeur ne grandit pas vraiment. Pendant longtemps, on continua à donner l’ouverture de La Fiancée vendue, on joua un peu La Vltava sous son nom germanique d’importation La Moldau et aussi, grâce à certains ensembles à cordes, son Quatuor De ma vie. Son opéra intégral La Fiancée vendue attendit l’année 1928 pour être créé à l’Opéra de Paris. Quant aux autres œuvres lyriques, elles patientèrent très longtemps.

Pour asseoir encore un peu plus son autorité sur le milieu musical pragois, Nejedlý se remit à sa tâche de glorification de son héros. En 1929 parut chez Hudebni Matice un fort volume de 515 pages «consacré à la jeunesse de Smetana, plus particulièrement aux années 1839 à 1843». Comme l’indiquait le chroniqueur anonyme du Ménestrel, l’auteur «décrit le milieu intellectuel sans négliger aucun des éléments qui ont pu contribuer à former le jeune maître et sa personnalité créatrice». Ce gros volume apportait «beaucoup de documents inédits (13)» concernant autant le musicien que l’histoire du développement culturel de la Bohême.

Non seulement les thèses que défendait Zdeněk Nejedlý se répandaient dans son pays grâce à ses cours à l’Université Charles de Prague et à ses livres, elles se propageaient aussi dans d’autres pays, avec heureusement moins de force qu’en Bohême parce que, ailleurs, on en ignorait les enjeux politiques nationaux. Mais Nejedlý apparaissait bien comme le spécialiste de ce créateur de la musique tchèque. La théorie qui plaçait Smetana dans cette position a encore partiellement cours aujourd’hui. C’est oublier la cohorte prestigieuse de compositeurs tchèques du XVIIIe siècle, obligés pour s’exprimer de s’expatrier dans les cours princières et royales d’autres pays d’Europe, privés ainsi du riche terreau qui les aurait nourris.

Joseph Colomb - février 2017

Merci à Jacques Alvernhe pour la photo d’Etienne Fournol

Notes :

1. Elles consistaient, entre autres, à «fournir à tous une version corrigée - marxiste-léniniste - de l’histoire avec quelques repères sûrs» (Daniela Langer, Musicologie et communisme dans Jean-Jacques Nattiez, Musiques 2 Les savoirs musicaux, Actes Sud/Cité de la Musique, 2002-2004).

2. William Ritter, Smetana, Editions Alcan, collection Les Maîtres de la musique, 1907.

3. Julien Tiersot (1857 - 1936). En tant qu’ethno-musicologue, il s’intéressa à la musique populaire de la France, mais aussi celle de peuples d’autres continents. Il collecta un certain nombre de chansons dans les Alpes qu’il rassembla en 1903 dans un fort volume Chansons populaires recueillies dans les Alpes françaises. Il publia plusieurs livres (Berlioz, Couperin, Bach, Wagner) et un certain nombre d’articles dans des revues musicales dont une centrée sur Janáček dans Le Ménestrel le 24 avril 1931. En 1926, il édita chez Henri Laurens, dans la collection Les musiciens célèbres un volume à propos de Smetana.

4. Les articles de Julien Tiersot se succédèrent à partir de l’édition du Ménestrel du 15 août 1924 jusqu’à celle du 19 septembre de cette même année, en passant par celles du 22 août, du 29 août, du 5 septembre et du 12 septembre.

5. Tiersot narre une représentation de cet opéra à laquelle il assista à Prague.

6. Le Ménestrel du 12/9/1924 et du 19/9/1924.

7. En 1930, lors de la célébration du 80e anniversaire du président Masaryk, Etienne Fournol était vice-président de l’Institut des Etudes Slaves.

8. La Revue Musicale, octobre 1924.

9. C’est Dalsbor qui est écrit dans la chronique. Une coquille ou une erreur que l’on retrouvait fréquemment à cette époque dans la graphie de substantifs tchèques due à notre méconnaissance de cette langue et de cette culture. Janáček en fera aussi les frais pendant longtemps.

10. Le Ménestrel du 31 janvier 1925.

11. L’attribution à Lortzing des Joyeuses Commères de Windsor et non à Otto Nicolaï (1810 - 1849).

12. L’année 1924, centenaire de la naissance de Smetana, rompit quelque peu l’uniformité des programmes des concerts vis-à-vis de la musique tchèque. A Paris, après une causerie de Julien Tiersot, des interprètes tchèques et Jane Mortier honorèrent la musique de Smetana. Les concerts Alexandrovitch leur emboitèrent le pas suivis des associations Colonne, Lamoureux, Pasdeloup, la Société des Concerts du Conservatoire, les concerts Grassi, les Quatuors Tchèque, Ondříček et Touche. Feu de paille ou début de reconnaissance ? Un peu des deux.

13. Le Ménestrel du 17 juin 1929.

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