un livre de Nejedlý, Smetana
Dans quelques articles de ce site, le lecteur a rencontré parfois le nom de Zdeněk Nejedlý. Rappelons que peu après la fin de ses études au tout début du XXe siècle, il devint rapidement un critique musical polémiste qui mit en avant Smetana «père de la musique tchèque» et ses «successeurs» qu’il désignait lui-même, excluant et combattant la musique de compositeurs comme Dvořák, Suk, Novák et Janáček en particulier. Devenu un membre bien en vue de l’intelligentsia tchèque, par le biais de la revue Smetana qu’il dirigeait, il tenta d’imposer ses vues culturelles et musicales qui réussirent à se développer dans nombre de cercles. Lorsque, bien plus tard, en 1948, après le coup de Prague, il occupa le poste de ministre de la culture, il appuya les thèses sur l’art de Jdanov, condamnant ce qui était dénommé «l’art bourgeois» et soutenant un «art prolétarien». Dans le totalitarisme culturel qu’il imposa, il emmena la musicologie tchèque sur des chemins douteux où la recherche et la réflexion abdiquaient face aux oukases (1) venues de ce musicologue et de ses disciples dociles réduisant quasiment au silence tous ceux qui s’opposaient à ses vues.
Nejedlý se servit de la figure historique de Smetana pour promouvoir l’orientation musicale qu’il soutenait depuis longtemps. Pour ce faire, il mit ses dons de plume et de pamphlétaire au service de ce compositeur. Rien de tel que de rédiger un livre sur ce compositeur emblématique pour apparaître digne de figurer dans sa lignée. En 1924, en Tchécoslovaquie, aux éditions Orbis parut son volume intitulé simplement Smetana. La date de sortie était bien choisie, on fêtait le centenaire de la naissance du compositeur de La Vltava. A Paris, Bossard mit sur le marché la version française de son étude. Pour les mélomanes, après un premier livre de William Ritter (2), c’était une chance supplémentaire pour approcher la personnalité de ce maître tchèque. D’autant plus, qu’en dehors de l’ouverture de La Fiancée vendue, parfois donnée aux concerts dominicaux des associations symphoniques parisiennes, on ne connaissait pratiquement rien d’autre de sa production musicale.
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| Portrait de Smetana paru dans La Revue Musicale en 1924 |
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| Julien Tiersot en 1903 |
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| Etienne Fournol |
Dans La Revue musicale, celui qui signait simplement Cœ (André Cœuroy ?) reprenait une des thèses développées par l’auteur dans son livre, celle de la valeur des écoles nationales , considérée par le chroniqueur, moins enthousiaste que son collègue du Ménestrel, comme «hasardeuse». Il relevait que l’auteur plaçait Smetana dans la continuité de Beethoven, Schumann, Chopin, Berlioz et Liszt et pointait que «l’opuscule, un peu verbeux malgré sa brièveté, contient des renseignements utiles, en dépit d’erreurs (11) légères».
Dans le contexte de l’époque, ce volume, malgré sa minceur, amenait nombre d’informations (Voir ici la critique de ce livre). Il est vrai qu’aucune étude d‘envergure en notre langue n’avait été publiée sur Smetana en dehors du livre de Ritter (voir note 2). Comme sa musique n’était que peu jouée (12), on le connaissait insuffisamment. Le livre de Nejedlý était donc le bienvenu. Cependant la notoriété du compositeur ne grandit pas vraiment. Pendant longtemps, on continua à donner l’ouverture de La Fiancée vendue, on joua un peu La Vltava sous son nom germanique d’importation La Moldau et aussi, grâce à certains ensembles à cordes, son Quatuor De ma vie. Son opéra intégral La Fiancée vendue attendit l’année 1928 pour être créé à l’Opéra de Paris. Quant aux autres œuvres lyriques, elles patientèrent très longtemps.
Pour asseoir encore un peu plus son autorité sur le milieu musical pragois, Nejedlý se remit à sa tâche de glorification de son héros. En 1929 parut chez Hudebni Matice un fort volume de 515 pages «consacré à la jeunesse de Smetana, plus particulièrement aux années 1839 à 1843». Comme l’indiquait le chroniqueur anonyme du Ménestrel, l’auteur «décrit le milieu intellectuel sans négliger aucun des éléments qui ont pu contribuer à former le jeune maître et sa personnalité créatrice». Ce gros volume apportait «beaucoup de documents inédits (13)» concernant autant le musicien que l’histoire du développement culturel de la Bohême.
Non seulement les thèses que défendait Zdeněk Nejedlý se répandaient dans son pays grâce à ses cours à l’Université Charles de Prague et à ses livres, elles se propageaient aussi dans d’autres pays, avec heureusement moins de force qu’en Bohême parce que, ailleurs, on en ignorait les enjeux politiques nationaux. Mais Nejedlý apparaissait bien comme le spécialiste de ce créateur de la musique tchèque. La théorie qui plaçait Smetana dans cette position a encore partiellement cours aujourd’hui. C’est oublier la cohorte prestigieuse de compositeurs tchèques du XVIIIe siècle, obligés pour s’exprimer de s’expatrier dans les cours princières et royales d’autres pays d’Europe, privés ainsi du riche terreau qui les aurait nourris.
Joseph Colomb - février 2017
Merci à Jacques Alvernhe pour la photo d’Etienne Fournol
Notes :
1. Elles consistaient, entre autres, à «fournir à tous une version corrigée - marxiste-léniniste - de l’histoire avec quelques repères sûrs» (Daniela Langer, Musicologie et communisme dans Jean-Jacques Nattiez, Musiques 2 Les savoirs musicaux, Actes Sud/Cité de la Musique, 2002-2004).
2. William Ritter, Smetana, Editions Alcan, collection Les Maîtres de la musique, 1907.
3. Julien Tiersot (1857 - 1936). En tant qu’ethno-musicologue, il s’intéressa à la musique populaire de la France, mais aussi celle de peuples d’autres continents. Il collecta un certain nombre de chansons dans les Alpes qu’il rassembla en 1903 dans un fort volume Chansons populaires recueillies dans les Alpes françaises. Il publia plusieurs livres (Berlioz, Couperin, Bach, Wagner) et un certain nombre d’articles dans des revues musicales dont une centrée sur Janáček dans Le Ménestrel le 24 avril 1931. En 1926, il édita chez Henri Laurens, dans la collection Les musiciens célèbres un volume à propos de Smetana.
4. Les articles de Julien Tiersot se succédèrent à partir de l’édition du Ménestrel du 15 août 1924 jusqu’à celle du 19 septembre de cette même année, en passant par celles du 22 août, du 29 août, du 5 septembre et du 12 septembre.
5. Tiersot narre une représentation de cet opéra à laquelle il assista à Prague.
6. Le Ménestrel du 12/9/1924 et du 19/9/1924.
7. En 1930, lors de la célébration du 80e anniversaire du président Masaryk, Etienne Fournol était vice-président de l’Institut des Etudes Slaves.
8. La Revue Musicale, octobre 1924.
9. C’est Dalsbor qui est écrit dans la chronique. Une coquille ou une erreur que l’on retrouvait fréquemment à cette époque dans la graphie de substantifs tchèques due à notre méconnaissance de cette langue et de cette culture. Janáček en fera aussi les frais pendant longtemps.
10. Le Ménestrel du 31 janvier 1925.
11. L’attribution à Lortzing des Joyeuses Commères de Windsor et non à Otto Nicolaï (1810 - 1849).
12. L’année 1924, centenaire de la naissance de Smetana, rompit quelque peu l’uniformité des programmes des concerts vis-à-vis de la musique tchèque. A Paris, après une causerie de Julien Tiersot, des interprètes tchèques et Jane Mortier honorèrent la musique de Smetana. Les concerts Alexandrovitch leur emboitèrent le pas suivis des associations Colonne, Lamoureux, Pasdeloup, la Société des Concerts du Conservatoire, les concerts Grassi, les Quatuors Tchèque, Ondříček et Touche. Feu de paille ou début de reconnaissance ? Un peu des deux.
13. Le Ménestrel du 17 juin 1929.



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