Une Petite Renarde alsacienne
Un seul décor qui s’adapte à toutes les saisons et à toutes les situations. Voici d’abord la première trouvaille du metteur en scène, Robert Carsen. Le vallon dans la forêt, garni de feuilles au sol, sur lequel la neige est tombée et qui, plus tard, retrouve le printemps par simple rétractation du tapis simulant la neige. Au fil des saisons, un même décor dont les teintes se modifient suivant le temps qui passe. Pour nous faire pénétrer dans la cour de la maison forestière, Carsen utilise une simple barrière symbolisant la frontière entre le monde des humains et celui du monde animal sauvage. Avec la niche du chien Lapák, seule construction. C’est en effet autour de cette cabane sommaire (et à l’intérieur) que se tiennent la renarde, le chien, la troupe de poules que le coq domine et les humains (le garde-chasse, sa femme, le petit-fils et son copain) et que se déroule une tranche de vie de la renarde. De même, une autre barrière sépare la forêt de l’auberge dans laquelle le garde-chasse, l’instituteur et le curé se retrouvent pour jouer aux cartes, deviser, s’éreinter mutuellement et boire de la bière.
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| A l'auberge, l'instituteur, la femme de l'aubergiste, le garde-chasse, le curé - © Photo Klara Beck |
Sont-ils vraiment si ridicules, les trois hommes qui, malgré leur complicité amicale, n’hésitent pas à railler leurs mésaventures respectives. Carsen ne fait guère dans la nuance dans cette scène de l’auberge évacuant la part d’humanité de chacun au profit d’une caricature trop marquée frisant sinon la méchanceté, du moins une certaine aigreur dans la manière dont il les fait s’exprimer. Janáček avait-il tant chargé ses personnages ? On peut s’interroger. Maladroits, rustauds aussi, certes, ils l’étaient, mais derrière les railleries qu’ils s’envoient les uns aux autres, le compositeur leur témoigne un peu de compassion. Dommage qu’elle n’apparaisse pas assez sur les planches alsaciennes. Par ailleurs, Carsen remplace le tournesol par le parapluie qu’a échappé l’instituteur titubant sur le chemin. Avec cet objet que le pauvre homme bien éméché confond avec son amoureuse, la renarde berne le malheureux perdu dans ses rêves d’amour inaccessible.
Le vallon permet les cabrioles de la foule des renardeaux, mais aussi les pas mal assurés du curé et de l’instituteur au sortir de l’auberge. Le braconnier s’y coule aisément, se dissimulant dans les creux pour mieux surprendre un éventuel gibier. Quant au garde-chasse, s’il tente de poursuivre dans les replis du vallon la renarde échappée de sa basse-cour, il choisit le même endroit pour sa sieste aussi bien au cours de la première scène de l’acte I que dans la scène finale. Dans les entrailles de ce vallon, on repère l’orifice du terrier du blaireau qui deviendra celui de la renarde lorsqu’elle l’aura «exproprié». Un autre creux du décor recevra le corps inanimé de la renarde touchée par la balle du braconnier. Celui-ci, à l’abri des regards des spectateurs, pourra dépecer la peau de l’animal et brandira son trophée, un superbe manteau en peau de renard ! Un clin d’œil d’humour du metteur en scène qui rejoint les autres situations humoristiques que le compositeur a clairsemées (1) dans son opéra. Comme pour évacuer l’émotion qui jaillissait de la mort de cette renarde.
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| "L'expropriation" du blaireau par la Petite Renarde © Photo Klara Beck |
Pendant la plus grande partie de l’opéra,le décor prend une teinte rousse, en accord avec celle des renards. Dans d’autres mises en scène, certains ont plaqué des masques sur les visages des interprètes figurant les renards et les autres animaux. Rien de tel ici. La Petite Renarde et le beau renard doré conservent des habits d’humains, sobres et de teinte générale rousse, la renarde à la chevelure également rousse en queue de cheval portant une simple robe qui la différencie du renard en pantalon d’autant plus que son interprète féminine (2) coiffe ses cheveux roux en catogan. Autre signe de distinction, sa voix plus grave de mezzo-soprano par rapport à celle de la renarde.
L’ensemble des interprètes se distingue par un chant magnifique sans tomber dans une trop grande expressivité. Il faut souligner le charisme de l’interprète principale, Eléna Tsallagova complété par une maîtrise vocale éblouissante avec des aigus ciselés qui font mouche. Sophie Marilley, beau renard à la voix épanouie, Olivier Zwarg dans le rôle du garde-chasse et Martin Bárta, le braconnier accompagnent avec maestria la magnifique renarde. Robert Carsen, en plus d’un chant en situation, a demandé à tous une agilité physique pour se déplacer, courir, sauter, glisser, rouler dans les plis de son décor. Les personnages (humains et animaux) ne conservent jamais longtemps une attitude statique, mais s’agitent en fonction de leur propre situation tout en réagissant aux actions des autres protagonistes. Toute cette gestique provoquant un dynamisme qui irradie l’opéra.
Toute l’ambiguité des relations entre la renarde et le garde-chasse qui en arrivent à des rapports femme-homme dans la scène de nuit à l’acte I est rendue avec infiniment de tact et de finesse par la mise en scène de Carsen. Et évidemment par le jeu des deux principaux interprètes, Eléna Tsallagova et Oliver Zwarg. Songe ou réalité ? Renarde ou Terynka, cette Arlésienne morave qui, comme la provençale, ne se montre jamais sur scène ? Chacun choisit sa version.
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| Le mariage de la Renarde et du renard par le pivert © Photo Klara Beck |
Sans sentimentalisme, mais avec cette pointe d’humour caractéristique de cet opéra, la scène du mariage des deux renards est vite expédiée. Tel un Dieu descendant des cieux, le curé (le pivert) comme suspendu à des fils de marionnette donne sa «bénédiction» aux deux amoureux non sans remarquer, encore un trait d’humour, que «il était temps». Auparavant, la longue scène de rencontre et de séduction mutuelle des deux renards est magnifiquement rendue par l’implication des deux interprètes, Eléna Tsallagova, déjà citée, qui devient la Renarde idéale après celle appelée par André Engel il y a huit ans à l’Opéra Bastille et Sophie Marilley dans le rôle du renard qui se montre aussi convaincante que sa partenaire. Carsen joue sur l’ambiguïté des rôles de la renarde et de son soupirant portés par deux chanteuses dans une tenue vestimentaire presque identique. On aurait presque pu entrevoir un zeste de saphisme dans leurs ébats amoureux.
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| Scène de séduction © Photo Klara Beck |
Pratique inaccoutumée par rapport à d’autres orchestres d’opéra, une vingtaine de minutes avant le début de la pièce lyrique, la plupart des instrumentistes étaient déjà présents dans la fosse. Ils accordaient leur instrument et surtout répétaient tel ou tel passage qu’un musicien ou un autre devait assurer, presque comme un soliste, à un moment précis de l’opéra. La composition de Janáček nécessite un orchestre symphonique fourni. Et pourtant, lorsqu’on la reçoit, on a l’impression d’entendre un orchestre de chambre tant l’orchestration assez souvent paraît diaphane, légère. Rarement, on entend un tutti orchestral. Exception notoire, à la toute fin de l’opéra, le somptueux hymne à la vie qui s’échappe de tous les pupitres pour saluer la permanence de la vie et peut-être la prise de conscience du garde-chasse de son appartenance au monde de la nature lorsqu’il laisse tomber son fusil. Janáček, lui-même, laisse la porte ouverte à toutes les interprétations de ce geste (3). Antony Hermus, le jeune chef néerlandais, surveille attentivement les faits et gestes de chacun sur le plateau et intervient souplement, mais il manque un peu de verdeur, un peu de sécheresse dans les attaques, comme s’il voulait ramener l’œuvre vers des rivages musicaux plus riants.
Le lecteur aura compris que cette version de Robert Carsen dans son homogénéité soulève l’enthousiasme. Pourtant, on peut émettre quelques réserves, certes mineures, mais qui sont dommageables à une vision d’ensemble de l’œuvre. La liberté d’interprétation est indispensable pour tous les acteurs d’une pièce lyrique, mais pourquoi amputer un opéra de certains rôles prévus par son créateur ? Pourquoi supprimer le grillon, la sauterelle, le moustique, la jeune grenouille ? Certes, ces personnages ont un rôle mineur. Cependant, le compositeur leur a confié une ou plusieurs répliques qui, du fait de l’élimination de leurs locuteurs, disparaissent dans le premier tableau de la version Carsen ou plutôt sont placées dans la bouche de renardeaux. Plus grave, l’absence de la grenouille à la toute fin alors que dans le livret rédigé par Janáček, c’est par ses paroles (4) qu’elle clôt l’opéra. Certes, la fidélité à l’œuvre ne doit pas entraver la créativité de sa lecture. Mais Janáček n’a que trop souffert des modifications que Karel Kovařovic a imposées dans Jenůfa alors que le compositeur était en position de faiblesse devant le tout puissant chef de l’Opéra de Prague pour qu’on ne lui inflige pas un même traitement une centaine d’années plus tard. Par ailleurs, on peut comprendre que le réalisateur ne voulait pas s’encombrer avec tant d’animaux dont la présence aurait pu virer de l’opéra à un bestiaire mal venu pour La Petite Renarde rusée. Il a pourtant conservé les poules et le coq dont, c’est vrai, l’existence (et la mort) symbolisait avec encore beaucoup d’ironie une situation sociale émergente en Europe.
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| La Renarde harangue les poules, puis les tue © deux photos de Klara Beck |
Ces réserves faites, difficile de départager la version de Robert Carsen de celle d’André Engel. Pourrait-on dire qu’elles se complètent tant les quelques faiblesses de l’une sont contrebalancées par les réussites de l’autre et vice et versa. Il serait donc bon de mettre à la disposition de tous les mélomanes un DVD de la vision du metteur en scène canadien. Telle quelle, cette version de Robert Carsen qui vient après celles fameuses de Walter Felsenstein et d’André Engel, mérite l’écoute et le visionnement. Par son existence, elle témoigne de l’attrait qu’exerce maintenant la musique de Janáček sur les scénographes contemporains.
Rares ont été les maisons françaises d’opéra à monter un cycle dédié aux pièces lyriques de Janáček. L’Opéra national du Rhin, sous la direction éclairée de son directeur, Marc Clémeur, en a réalisé un regroupant les opéras majeurs du compositeur morave depuis Jenůfa en 2010 jusqu’à La Maison morte en 2013 en passant par L’Affaire Makropoulos, Kát'a Kabanová et La Petite Renarde rusée. Mieux, L’Affaire Makropoulos et La Petite Renarde rusée ont été données à deux reprises à cinq et trois ans d’intervalle.
Comme annoncé dans un article précédent, la petite renarde janáčekienne a colonisé, le temps des fêtes de Noël, la forêt alsacienne, celle tout au moins qui a poussé sur les planches de l’Opéra national du Rhin, tant à Strasbourg qu’à Mulhouse. Le 11 décembre, c’était la première à Strasbourg. On ne peut que souhaiter plein succès pour les représentations suivantes.
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| La Petite Renarde rusée à l'Opéra national du Rhin - photo de l'auteur |
Merci à Mélanie Aron, directrice de la communication à l’Opéra national du Rhin, pour m’avoir communiqué les photos (de Klara Beck) de la représentation strasbourgeoise qui illustrent cet article.
Joseph Colomb - décembre 2016
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| Le braconnier Harašta, le garde-chasse © Photo Klara Beck |
Notes :
1. «Tu verras qu’on écrira des romans sur toi, même des opéras» déclare le renard à la petite renarde dans la scène 3 de l’acte II.
2. Si le spectateur n’est pas trop loin de la scène, il peut distinguer d’autres signes de masculinité chez l’interprète, une discrète barbe notamment.
3. Dans une lettre à Max Brod du 16 juin 1925, Janáček a écrit : «le fusil du garde-chasse simplement tombe à terre. Rien de plus : que chacun s’imagine ce qu’il veut». Traduction de Daniela Langer dans son livre Janáček, Ecrits.
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| dernière scène de La Petite Renarde rusée © Photo Klara Beck |
4. Janáček a eu un désaccord à ce propos avec Max Brod, son traducteur. Ce dernier lui écrivait «Conclure avec la grenouille est impossible». Ce à quoi, Janáček répliquait dans une lettre du 3 juillet 1925, «Et quant au final de l’opéra ! C’est charmant pourtant quand la petite grenouille y met fin ! […] Dans son exaltation, le garde-chasse laisse tomber son fusil - un tournant de la vie - et la grenouillette lui prophétise son nouvel horizon». Traduction de Daniela Langer dans son livre cité ci-dessus.
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