Swoboda : la redécouverte d'un grand chef
Au début des années 1950, un grand chef de Bohême enregistrait des raretés du répertoire symphonique tchèque, et inscrivait au catalogue des maisons de disques plusieurs premières mémorables. Mais son nom n'était pas Talich, Kubelík ou Ančerl : Forgotten Records nous fait découvrir l'art lumineux d'Henry Swoboda (1897-1990).
Les courtes biographies en ligne de cet artiste sont parfois contradictoires mais quelques jalons paraissent solides. Henry Swoboda naît à Prague, étudie avec Václav Talich, devient chef assistant à l'Opéra de Prague et dirige l'orchestre de la Radio. Il mène aussi une carrière de chef à travers l'Europe (Berlin, Édimbourg, Vienne, Dresde). Il s'exile avant-guerre et adopte la nationalité américaine. A la fin des années 1940 il participe à la fondation du label Westminster pour lequel il fera plusieurs enregistrements. Son activité est intense en Europe et en Amérique. Son répertoire englobe toutes les époques musicales, de Bach à Martinů. Parmi ses témoignages célèbres l'on trouve la 6e Symphonie d'Anton Bruckner - qu'il est le premier à enregistrer - et des Concertos pour piano de Wolfgang Amadeus Mozart avec Clara Haskil en soliste.
Les raisons de son relatif oubli ne sont pas claires. On peut penser, comme l'avance Christopher Howell dans son intéressant article publié sur le site www.musicweb-international.com, que le succès rencontré par son protégé Hermann Scherchen lui a fait de l'ombre, et que la propre maison qu'il avait fondée - Westminster Records - l'ait relégué au second plan.
La collaboration de Swoboda avec l'Orchestre Symphonique de Vienne trouve sa place dans une longue tradition de rapports étroits entre cette formation et les chefs de Bohême, d'Oskar Nedbal au début du siècle à Karel Ančerl et Zdeněk Košler dans les années 1960. Le répertoire tchèque appartient à sa mémoire historique.
L'on peut en juger dès l'oeuvre de Bedřich Smetana qui commence le CD (Ref. fr 946). Le poème symphonique Le Camp de Wallenstein (Valdštýnův tábor), inspiré par un drame de Schiller, est l'une de ses premières pages pour orchestre. Nous sommes près de deux décennies avant Vltava (la Moldau) et le métier du compositeur n'offre pas encore cette science si particulière qui rend son art unique. Cette partition composée en Suède (1859) demeure attachante : Smetana se cherche encore mais son écriture est déjà sure et inventive. Il ne cherche pas à imiter Liszt, son modèle, tout en restant résolument moderne. Swoboda dirige cette oeuvre avec un sens aigu de l'équilibre sonore et sans vouloir la faire verser dans le pastiche wagnérien : voici un Smetana lumineux, avec ses éclatantes fanfares confiées aux vents enthousiastes du Wiener Symphoniker.
Forgotten Records publie ce qui est certainement le premier enregistrement de la 3e Symphonie d'Antonín Dvořák. Cet événement historique (1949/1950) ne devait pas brider l'art des interprètes : bien au contraire ! Car Swoboda fait sonner cette symphonie comme un standard du grand répertoire, riche de son extraordinaire matériau thématique et avec un sens de la narration qui en fait déjà, vingt années avant le Nouveau Monde, une véritable épopée. La plus grande surprise est le tempo rapide du mouvement initial - un choix tout compte fait parfaitement justifié. L'Adagio, également pris avec allure, pâtit un peu de cette approche qui estompe son aspect méditatif. Swoboda se refuse à bousculer son orchestre dans le Finale, pour mieux faire briller les cordes viennoises et laisser chanter la petite harmonie.
Cette symphonie est dépourvue de Scherzo, ce qui surprend de la part d'un compositeur si à l'aise dans les pièces dansantes (1). C'est l'une des seules symphonies romantiques qui offre cette particularité, et peut-être même la seule jusqu'en 1874, année de sa composition, puisqu'il faut remonter à Mozart pour retrouver un exemple de ce genre. C'était avec sa Symphonie nº 38, intitulée "Prague" : une simple coïncidence ?
Dans la notice qui accompagnait l'intégrale István Kertész, le producteur de Decca Ray Minshull s'interrogeait sur la popularité des premières symphonies de Dvořák, relativement méconnues en regard de celles de Tchaïkovski. La question reste ouverte aujourd'hui, quand les éditions sont à la portée de tout interprète un peu désireux de sortir des sentiers battus. (2)
La 3e Symphonie date d'une période où Dvořák, encore obscur musicien de province, s'efforçait de faire connaître ses oeuvres. Avec un certain succès : un jury viennois récompensa l'auteur par une bourse, et Smetana en personne en dirigea la première audition.
Le Scherzo Capriccioso (1883) est composé en revanche dans une intense période de réussite. Le musicien tchèque a beaucoup approfondi son métier : en moins de dix années, il a écrit son Stabat Mater, trois nouvelles Symphonies, deux Concertos, six Opéras et autant de Quatuors à cordes, parmi de multiples autres compositions ! Swoboda se souvient du Talich des Danses Slaves et galvanise son orchestre dans cette pièce brillante que l'on a rarement entendu sonner avec tant de mordant. Une authentique leçon d'orchestre.
Curieusement, Dvořák n'a pas donné le meilleur de son art dans le genre de la Rhapsodie (3). Ses trois Rhapsodies slaves (1878) sont moins abouties que ses autres pièces pour orchestre, peut-être parce que la magie de sa création résidait précisément en la fusion de l'inspiration populaire et de la forme savante. Une oeuvre de second rang mais séduisante et bien servie ici par l'impétuosité de Swoboda.
Ce CD généreux se termine en apothéose avec la redoutable Ouverture Carnaval, avec cette fois-ci l'orchestre de l'Opéra d'Etat de Vienne. Moins à l'aise dans ce répertoire que le Symphoniker, la formation est mise à rude épreuve par l'exigence du chef, tout en exprimant son savoir-faire mélodique dans les passages lyriques.
Reports exceptionnels dans l'ensemble - seul le Carnaval, repris d'un microsillon de la Musical Masterpiece Society, accroche un peu. La firme Westminster, à l'instar de Mercury Living Presence, privilégiait des prises de son naturelles et spectaculaires que l'on retrouve ici.
Alain Chotil-Fani, mai 2014
Notes
(1) On peut considérer que le Scherzo est incorporé au début du Finale, à l'instar du procédé employé dans le premier Quatuor avec piano op. 23 B 53 (1875).
(2) La partition utilisée par Swoboda est vraisemblablement issue du catalogue Simrock et présente quelques différences avec les éditions actuelles, qui ont été révisées à partir de 1954 par le Státní nakladatelství krásné literatury, hudby a umění (Editions d'Etat pour la littérature, la musique et les arts) de la République Tchécoslovaque.
(3) Note de mai 2016 - Ce passage, écrit en mai 2014, est parfaitement inexact : une analyse plus attentive des trois Rhapsodies slaves m'a en effet convaincu de la valeur intrinsèque de ces pièces. J'invite à lire l'article de D. Beveridge, ainsi que mes commentaires plus récents sur le sujet :
Les Variations symphoniques et les Rhapsodies slaves de Dvořák
Les Rhapsodies slaves de Dvořák : l'ombre de Beethoven ?
Sérieuse et magnifique : la 2e Rhapsodie slave de Dvořák
La 3e Rhapsodie slave de Dvořák, entre légende et joie naïve
Notes
(1) On peut considérer que le Scherzo est incorporé au début du Finale, à l'instar du procédé employé dans le premier Quatuor avec piano op. 23 B 53 (1875).
(2) La partition utilisée par Swoboda est vraisemblablement issue du catalogue Simrock et présente quelques différences avec les éditions actuelles, qui ont été révisées à partir de 1954 par le Státní nakladatelství krásné literatury, hudby a umění (Editions d'Etat pour la littérature, la musique et les arts) de la République Tchécoslovaque.
(3) Note de mai 2016 - Ce passage, écrit en mai 2014, est parfaitement inexact : une analyse plus attentive des trois Rhapsodies slaves m'a en effet convaincu de la valeur intrinsèque de ces pièces. J'invite à lire l'article de D. Beveridge, ainsi que mes commentaires plus récents sur le sujet :
Les Variations symphoniques et les Rhapsodies slaves de Dvořák
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