Germaine Leroux, une pianiste franco-tchèque
De la disparition de Janáček jusqu’à la déclaration de la seconde guerre mondiale, peu d’interprètes français se sont emparés d’un de ses ouvrages. Les chefs Pierre Monteux, Rhené-Bâton, Alfred Cortot, Ernest Gottfried Munch, Jean Clergue, les violonistes Louis Perlemuter et Robert Soetens, les chanteurs José de Trévi et Germaine Cernay et la pianiste Germaine Leroux. Cette énumération peut sembler conséquente ; ramenée à une période d’une dizaine d’années, elle s’avère singulièrement réduite. Parmi ces musiciens, la dernière de la liste fut celle qui se montra la plus fidèle à la musique du maître de Brno.
Joseph Colomb - mars 2014 (actualisation avril 2017)
Née en 1906, elle entra au Conservatoire de musique de Paris où elle étudia avec Marguerite Long. Avant qu’elle ait obtenu un premier prix de piano en 1924, elle se produisit à la radio naissante (station Tour Eiffel) le 14 septembre 1923. En 1925, lors d’un concert donné par la compositrice et cantatrice américaine Catherine Urner à la salle Pleyel, elle l’accompagna au piano dans des mélodies de Koechlin, Debussy, Brahms et Schubert et joua également en solo. A la salle Erard, d’autres anciens premiers prix de la classe de Marguerite Long, Lucette Descaves, Jean Doyen, Hélène Pignari, Jacques Février se relayèrent au piano avec elle dans des pièces de Fauré, Debussy, Ravel, Pierné, Aubert, Le Flem, Milhaud, Albeniz, Granados et Falla. Elle se produisit de nouveau à la radio (Tour Eiffel), à la salle Erard où elle donna un récital le 21 février 1927. L’année 1928 la vit à la Société Nationale interpréter les Quatre danses de Louis Vuillemin avec Hélène Pignari, aux Concerts Colonne où elle tint le clavier pour le Concert pour piano, flûte et violoncelle et orchestre à cordes de d’Indy sous la direction du compositeur, et encore à la salle Erard sous le patronage de son ancienne professeur Marguerite Long pour la Ballade de Fauré, «charmante nature de musicienne, à l’intelligence vive, et sa technique dénote une connaissance approfondie des ressources de l’instrument dont elle tire de judicieux effets de sonorités»(1). Pendant plusieurs années, elle se partagea entre la musique française aussi bien de ses contemporains (création de la Ballade de Pierre Vellones, pièces de Pierre-Octave Ferroud) que celle des maîtres comme Fauré. Elle rejoignit d’autres interprètes dans des concertos de Bach pour 3 et 4 pianos. Ce dernier lui occasionna son premier enregistrement sur disque en 1933. (2)
Elle rencontra le diplomate et musicologue Miloš Šafránek, lié à Bohuslav Martinů. La fréquentation des deux hommes eut un double résultat, ils lui firent connaître la musique tchèque et son mariage avec Miloš Šafránek le 10 janvier 1934 renforça son intérêt pour la musique du pays de son mari. Le compositeur se lança dans l’écriture de son second Concerto pour piano qu’il dédia à l’épouse de son ami. Après la création mondiale effectuée par Rudolf Firkusny à Prague le 13 novembre 1935, Germaine Leroux se chargea de la première audition française de ce concerto le 31 janvier 1937 avec l’orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire sous la baguette de Philippe Gaubert. Auparavant, elle l’avait déjà joué le 4 décembre 1936 avec l’orchestre du Luxembourg dirigé par Henri Pensis lors d’un concert retransmis sur les ondes de la radio luxembourgeoise. Elle reprit ce même concerto pour une nouvelle diffusion, cette fois ci par la station de la Tour Eiffel le 5 février 1937, concert conduit par Fritz Zweig au cours duquel on joua une suite symphonique tirée par le chef d’orchestre du dernier opéra de Janáček, De la Maison des morts. Par ailleurs, elle participa activement à chacun des cinq concerts de musique tchèque que Radio Paris diffusa d’octobre 1935 à mai 1936, interprétant des pièces de Josef Suk, de Vítězslav Novák, de Vaclav Štěpán, d’Emil Hlobil et le 25 mars 1936 accompagnant le ténor José de Trévi et la mezzo Germaine Cernay dans Le Journal d’un disparu de Janáček. Lors de ce festival de musique tchèque, Miloš Šafránek obtint le patronage de plusieurs compositeurs français : Roussel, Honegger, Milhaud, Roger-Ducasse, Ferroud. Avec le ministre de Tchécoslovaquie en France, Štefan Osuský, il ne ménagea pas ses efforts pour la création de Jenůfa en France. On sait que, malgré toute cette attention fervente, le projet ne se concrétisa pas.
![]() |
| de gauche à droite, Bohuslav Martinů, Germaine Leroux, Fritz Zweig Bohuslav Martinu Center in Policka |
Pour Germaine Leroux, la connexion avec le compositeur morave s’était établie le 15 février 1935 lorsqu’avec le violoniste Robert Soetens, elle joua sa Sonate pour violon et piano(3) et se poursuivit le 30 mai 1937 lorsqu’elle tint la partie soliste du Concertino que Jean Clergue dirigeait. Trois participations à trois œuvres différentes pendant trois années, chaque fois retransmises par la radio (Radio Paris, Tour Eiffel, Ecole Supérieure des PTT). Les deux premières se déroulèrent sous les auspices de la société Triton. Germaine Leroux, même si elle se sentait plus proche de Martinů, méritait bien la reconnaissance pour son intimité avec la musique de Janáček. Rappelons que les journalistes et critiques musicaux n’ont commenté que les deux premiers concerts et qu’ils sont restés plutôt évasifs sur les œuvres du compositeur et encore plus sur la performance de la pianiste.
Les liens avec la culture et en particulier la musique tchèque qu’elle avait noués par son mariage et par la fréquentation de la colonie tchèque en France la conduisirent dès l’année 1935 à assurer des concerts de musique française à Prague et dans d’autres villes. Les tournées en Tchécoslovaquie se succédèrent les années suivantes en compagnie d’autres musiciens français, le baryton Charles Panzéra, le Trio Pasquier. Ainsi le 5 mars 1936 « Mme Germaine Leroux qui a définitivement conquis la faveur du public praguois fut chaleureusement applaudie ». (4) Dans des œuvres de P-O Ferroud et Albert Roussel «les mains de fées de Mme Germaine Leroux […] tirent du piano des harmonies ravissantes qui ont par moments le timbre argenté de l’antique épinette».(5) On comprit bien que « la charmante Germaine Leroux, qui, dans la vie privée, porte un nom tchèque, est le plus sympathique trait d’union entre les milieux musicaux de Prague et de Paris ».(6) Déjà en 1934, à Prague, Germaine Leroux joua avec le Quatuor Morave le premier quatuor avec piano de Fauré. Le 24 février 1936, à Brno cette fois-ci, la pianiste se produisit en compagnie du même Quatuor morave.. En mars 1937, ce ne furent pas moins de onze concerts que la pianiste donna à Prague, à Brno, Bratislava, Plzen, Olomouc et Zlin avec des œuvres de Debussy (la Fantaisie pour piano et orchestre accompagnée par l'orchestre du Théâtre National avec à la baguette Fritz Zweig), Fauré, Ravel, Roussel et le Concerto n° 2 de Martinů qu’elle joua accompagnée par la Philharmonie tchèque. En octobre, la pianiste, en ambassadrice de la musique française, retourna en Tchécoslovaquie pour une nouvelle tournée de dix concerts avec le Trio Pasquier. Puis ce fut un récital à Londres, à Glasgow, à Aberdeen, en Irlande. En décembre 1938, une nouvelle tournée en Angleterre, Ecosse et Irlande la vit jouer le Concerto n° 2 de Saint-Saëns. En février 1939, elle traversa l’Atlantique pour une tournée aux Etats-Unis et au Canada. Entre chacun de ses voyages, les Concerts Lamoureux l’invitèrent pour tenir la partie de piano du Concerto en mi bémol de Liszt et pour des interventions à une radio parisienne (tantôt Radio-Paris, tantôt Tour Eiffel ou Ecole supérieure des PTT). Elle donna d’autres concerts en Espagne, à Valence, en Hollande, en Suède et encore en Europe Centrale (Vienne, Budapest, Belgrade, Sofia). Pendant les années 1930, elle se comporta en ambassadrice de la musique française à l’étranger, dont la Tchécoslovaquie et en retour, dans son pays, supporta la musique des compatriotes de son mari.
L’invasion de la France par les armées allemandes en mai et juin 1940 précipita Miloš Šafránek et son épouse sur les routes de l’exil. Ils se réfugièrent aux Etats-Unis et y retrouvèrent Martinů qui émigra lui aussi. A New-York, le 16 mars 1942, Germaine Leroux créa sa Sinfonietta giocosa, deuxième œuvre que le compositeur lui dédia. La guerre terminée, le couple retourna vivre en Tchécoslovaquie en 1946. Mais la brillante carrière internationale que Germaine Leroux avait entamée une dizaine d’années auparavant subit une décélération. Elle donna encore quelques récitals à Prague, à Brno et en France. La plupart du temps, dans ses récitals, elle réunissait les maîtres du passé (Mozart, Schubert, Chopin) à des compositeurs français (Debussy, Ravel, Chabrier, parfois) et en Tchécoslovaquie, n’oubliait pas de joindre une pièce de Smetana ou de Martinů. En 1947, elle se produisit avec le Quatuor Morave (7) dont les deux violonistes, František Kudláček et Josef Jedlička, appartenaient à la formation du départ en 1923. Cette année, R. Kozderka et Váša Černý les avaient rejoints. Ils interprétèrent le Quintette pour piano et cordes de César Franck au cours d’un concert donné à Brno le 2 mai entièrement tourné vers la musique française (Saint-Saëns, Debussy, Ravel et donc Franck).
Ce ne fut pas la seule soirée pendant laquelle la pianiste française joua avec des musiciens tchèques. En janvier 1949, à Brno, avec le flûtiste Hynek Kašlík, elle joua deux sonates de Bach et de Martinů. Germaine Leroux enregistra quelques disques pour Supraphon (Schumann, Schubert, (8) Debussy, Ravel) ainsi que des œuvres de Martinů (la Sinfonietta giocosa jumelée avec les Danses de Lachie de Janáček pour la firme Mercury), Liszt et Chopin chez d’autres firmes. Son fils unique Jan décéda en 1973, six ans avant elle.
![]() | |
| Germaine Leroux et les membres du Quatuor Morave à Brno (1947) | © Ivan Šafránek |
Ce ne fut pas la seule soirée pendant laquelle la pianiste française joua avec des musiciens tchèques. En janvier 1949, à Brno, avec le flûtiste Hynek Kašlík, elle joua deux sonates de Bach et de Martinů. Germaine Leroux enregistra quelques disques pour Supraphon (Schumann, Schubert, (8) Debussy, Ravel) ainsi que des œuvres de Martinů (la Sinfonietta giocosa jumelée avec les Danses de Lachie de Janáček pour la firme Mercury), Liszt et Chopin chez d’autres firmes. Son fils unique Jan décéda en 1973, six ans avant elle.
Si, après une timide incursion avant 1928, la musique de piano de Janáček ne disparut pas complètement des scènes françaises dans les années 1930, elle le dut essentiellement au talent d’une pianiste, Germaine Leroux, que la postérité a passablement oublié. Il n’est que justice de rappeler la part qu’elle prit dans la propagation d’un certain nombre de pièces pianistiques tchèques, dont quelques-unes de Janáček. Elle ne s’illustra pas par la création française d’une de ses œuvres, mais porta tout de même la deuxième exécution dans le pays du Journal d’un disparu et du Concertino.
![]() |
| signature de Germaine Leroux |
Merci à Gabina Fárová, petite-fille de Miloš Šafránek, pour les informations qu’elle m’a aimablement transmises.
Merci également à Ivan Šafránek, neveu de Miloš Šafránek pour la transmission de plusieurs documents inédits concernant Germaine Leroux, dont la photographie de la pianiste avec le Quatuor Morave et celle de sa signature.
Merci également à Ivan Šafránek, neveu de Miloš Šafránek pour la transmission de plusieurs documents inédits concernant Germaine Leroux, dont la photographie de la pianiste avec le Quatuor Morave et celle de sa signature.
Notes :
1. Le Gaulois, 6 mai 1928.
2. disque Gramophone, Hélène Pignari, Germaine Leroux, Nicole Rolet et Piero Coppola aux claviers conduits par Gustave Bret.
3. Pavla Osuská, qui fut cantatrice à l’Opéra de Prague et épousa Štefan Osuský ministre de Tchécoslovaquie en France, parraina ce concert.
4. Revue française de Prague - mars à décembre 1936
5. ibid, article de Félix Stössinger
6. Les Nouvelles Littéraires du 14 avril 1936, article de Junia Letty.
7. Créé à Brno en 1923, le Quatuor Morave rassemblait František Kudláček, violon, Josef Jedlička, violon, Josef Trkan, alto et Josef Křenek, violoncelle. Les quatre instrumentistes eurent la faveur de jouer à Janáček, en séance privée en mai 1928, des pages des Lettres intimes que le compositeur venait de terminer. En juin de cette même année, ils récidivèrent à l'enchantement de Janáček.
8. Alain Deguernel ressuscita la Sonate en si majeur D 575 de Schubert, les Scènes d’enfants et Kreisleriana de Schumann sur le disque Forgotten Records fr 890 (enregistrements de 1953 et 1954).
2. disque Gramophone, Hélène Pignari, Germaine Leroux, Nicole Rolet et Piero Coppola aux claviers conduits par Gustave Bret.
3. Pavla Osuská, qui fut cantatrice à l’Opéra de Prague et épousa Štefan Osuský ministre de Tchécoslovaquie en France, parraina ce concert.
4. Revue française de Prague - mars à décembre 1936
5. ibid, article de Félix Stössinger
6. Les Nouvelles Littéraires du 14 avril 1936, article de Junia Letty.
7. Créé à Brno en 1923, le Quatuor Morave rassemblait František Kudláček, violon, Josef Jedlička, violon, Josef Trkan, alto et Josef Křenek, violoncelle. Les quatre instrumentistes eurent la faveur de jouer à Janáček, en séance privée en mai 1928, des pages des Lettres intimes que le compositeur venait de terminer. En juin de cette même année, ils récidivèrent à l'enchantement de Janáček.
8. Alain Deguernel ressuscita la Sonate en si majeur D 575 de Schubert, les Scènes d’enfants et Kreisleriana de Schumann sur le disque Forgotten Records fr 890 (enregistrements de 1953 et 1954).



Merci beaucoup pour cet article éclairant sur une figure lumineuse de la musique classique
RépondreSupprimer