Leoš Janáček et sa fille Olga (3)
Olga Janáček
Leoš Janáček et Olga 3 - le présent article
La religion
Jeunesse de Leoš
Toute sa jeunesse, Leoš Janáček la passa dans un bain de religion. A Hukvaldy, chaque dimanche, il entrait dans l’église où son père tenait l’orgue. Bercé par des cantiques, par le roulement de l’orgue qui tantôt grondait, tantôt s’élevait par notes aiguës jusqu’au faîtage des arbres tout proches, les cérémonies religieuses rythmaient une partie de sa vie. Cependant cette prégnance était tempérée par la nature omniprésente qui lui offrait des dérivatifs vivifiants. A l’âge de onze ans, il fut propulsé dans un monde étranger, la ville de Brno et dans un enclos encore plus étranger, les murs d’un monastère, celui des Augustins. Il prit une part active aux offices religieux, chantant en chœur avec les autres «gorges bleues» puisque c’est ainsi qu’on dénommait les jeunes pensionnaires dans la cité morave eu égard à leur uniforme. Assez tôt, parmi les prêtres qui composaient l’assemblée ecclésiastique de ce monastère, l’un d’eux se détacha de l’ensemble, Pavel Křížkovský. Il est vrai que dans sa jeunesse, le père de Leoš l’avait aidé. Juste retour des choses, l’homme d’église accueillit le jeune garçon avec un regard plus bienveillant que celui qu’il jetait sur les autres pensionnaires. Il détecta chez lui des dons musicaux que les autres garçons ne possédaient pas à ce niveau. Comme il était aussi musicien et même compositeur, il fit bénéficier le jeune garçon de son expérience.
La religion s’invita encore un peu plus dans la vie intime de Leoš. Un an après son entrée au pensionnat du monastère, son père Jiří mourait. Agé de 12 ans, le garçon fut pris en charge par son oncle Jan Janáček, à ce moment là curé à Blazice, et un peu plus tard à Vnororvy, un petit village du pays Slovácko. En 1869, il quitta le monastère pour entrer à l’Institut de formation des instituteurs à Brno. Bénéficiant de l’aide financière de Křížkovský, il s’installa dans une chambre d’une maison voisine du monastère où il retourna régulièrement pour jouer de la musique. Pendant les vacances d’été, il rejoignit son oncle Jan. En 1872, à l’âge de 18 ans, il succéda à Křížkovský à la tête du chœur et de l’orchestre du monastère des Augustins où il tint également l’orgue. C’est ainsi qu’en 1874, il dirigea une Messe de son ancien protecteur. A l’école d’orgue de Prague (octobre 1874 - juin 1875) en bon élève discipliné qu’il était à cette période de sa vie, Janáček composa six œuvres d’essence liturgique et en commença encore trois autres qu’il termina plus tard. Par contre, on ne décèle pas de trace nette de thème religieux dans la dizaine de chœurs qu’il composa pour la société Svatopluk et pour la Beseda brněnská. Au cours des vacances de l’été 1875, ses excursions dans le pays Slovácko conduisirent ses pas dans les villages de Vnorovy, Břeclav, Strážnice et Velká nad Veličkou où, sans encore effectuer de collecte, il découvrit la riche musique populaire de cette contrée. Le jeune adulte évolua dans ses croyances. Le changement intervint à partir de son séjour à Leipzig (septembre 1879, début 1880), Leoš n’entra plus dans une église que pour y entendre un concert et non pour suivre un office religieux. Il ne fit d’exception que pour son mariage en 1881. Mais Leoš, à cette époque de sa vie, ne s’épancha pas sur ses inclinations spirituelles.
Leoš et la hiérarchie catholique
A Brno, jeune dirigeant de chorale, jeune interprète inséré dans la vie culturelle, jeune enseignant, il donna des cours de piano à la fille du directeur de l’Institut de formation des maîtres dont il tomba amoureux. La famille de la jeune fille l’avait élevée dans le respect de la religion catholique. Lorsque de mariage on discuta, pas de doute, on décida que Leoš et Zdenka s’uniraient à l’église du monastère des Augustins. Jeune marié et bientôt père de famille, Leoš continua à fréquenter le monastère des Augustins pour des activités musicales et resta lié à quelques-uns des prêtres qui y vivaient. Il continua également à prendre ses repas au monastère comme lorsqu’il était célibataire. Lors de la création de l’Ecole d’orgue, un projet que Leoš portait depuis quelques années, il bénéficia de l’appui d’un certain nombre d’ecclésiastiques. Ce que l’on pourrait appeler le comité de surveillance de cette école comportait un ou plusieurs représentants de la hiérarchie catholique de Brno auxquels Leoš rendait compte. Anselm Rambousek, futur abbé des Augustins, Josef Chmeliček prêtre-compositeur, le chanoine Zeibert ainsi que K. Eichler, curé à Veverská Bityška (1) appartenaient, avec d’autres personnalités moraves de Brno et d’autres villes, au Cercle pour la réhabilitation de la musique d’église en Moravie. L’évêque de Brno, en sa qualité, devint un «protecteur» de l’Ecole d’orgue. Janáček eut besoin de manière quasi constante de l’appui du clergé pour que son école non seulement fonctionne, mais également prospère. Dans l’organigramme de l’Ecole d’orgue, et ce durant toute son existence, c’est-à-dire de 1882 jusqu’à 1919, la vice-présidence fut occupée par trois représentants ecclésiastiques, successivement le chanoine Zeibert, le Prélat Bařina et Monseigneur Riedl, tandis que pendant près de vingt ans, le chanoine Rambousek tint les cordons de la bourse de l’Ecole. Lorsque le beau-père de Janáček abandonna le secrétariat de l’institution, il fut remplacé durant une dizaine d’années par le curé Alois Kolísek. Janáček passait par-dessus ses sentiments vis-à-vis de la religion pour entretenir, sinon des rapports cordiaux avec chacun d’eux, du moins de bons rapports avec tous ces religieux. Il était impératif que le clergé catholique apporte un soutien moral, financier et social à l’Ecole d’orgue. Il était tout aussi impératif que la position personnelle de Janáček n’entrave pas ces soutiens. Il est vrai que l’ancien pensionnaire du monastère des Augustins, l’ancien maître de chœur de cet établissement inspirait la confiance. D’autre part, il avait fait ses preuves en tant que promoteur d’activités musicales sur la ville de Brno. On le portait à son actif. Il sut faire passer les intérêts de son école bien avant ses convictions personnelles et, au fur et à mesure que les années passèrent, il géra les malentendus et difficultés occasionnelles avec ses protecteurs ecclésiastiques et politiques avec un autre doigté que celui dont il usait dans ses affaires personnelles. Le personnage social prenait le dessus sur la personne privée et la neutralisait, si bien qu’en tant que directeur de l’Ecole d’orgue, Janáček ne reçut que des éloges.
Tout de suite après la naissance de sa fille en août 1882, Leoš se montra désagréable, déçu de ne pas avoir eu un fils. Il délaissa sa jeune femme et son bébé, utilisant tous les prétextes pour manifester sa mauvaise humeur. La jeune épouse et mère, affichant une force de caractère que Leoš n’avait sans doute pas soupçonnée, retourna chez ses parents emmenant avec elle son bébé. La séparation dura quasiment deux ans. Deux personnages jouèrent les entremetteurs sinon les arbitres entre les deux parties : Bedrich Hope, un juge ami de la famille Schulz et le père Anselm Rambousek du monastère des Augustins qui connaissait bien Leoš. S’il appréciait les dons artistiques de Janáček et son action musicale au sein du monastère, il goûtait moins ses sautes d’humeur. Néanmoins, cet homme d’église fit son possible pour aplanir les différends entre les deux jeunes époux qui reprirent leur vie commune au cours de l’année 1884.
Ses contacts avec la religion ne passaient que par la musique, ce qui devait donner le change à ses protecteurs religieux puisque Zdenka, dans ses mémoires (2), notait que son mari ne mettait pas les pieds dans une église, c’est-à-dire n’assistait pas aux offices religieux, confirmant l’orientation nouvelle de Leoš. Une de ses nièces attesta plus tard ces faits et révéla que Leoš refusait même d’entrer dans une église où presque tout symbolisait la mort. Ce côté le révulsait, lui qui aimait tant la vie. D’ailleurs, à la fin de sa vie, le compositeur ne déclarait-il pas « Vous savez ce qu’on a écrit sur moi - vieillard croyant. Je me suis fâché alors et j’ai dit : Vous, jeunot, d’abord je ne suis pas un vieillard, et croyant - cela encore moins, mais alors encore moins ! » (3) Alors que, maintenant, il était reconnu dans toute la Tchécoslovaquie et que certaines de ses œuvres avaient franchi les frontières et qu’il pouvait parler franchement, sa déclaration était sans équivoque. Et pourtant auparavant, il dut douter et cacher ses vrais sentiments. Lors de son voyage à Saint-Pétersbourg en juillet 1896, il se rendit dans « un monastère où est domiciliée la grande école de théologie.» Il assista à une messe dite pour un mort. La liturgie orthodoxe lui inspirait-elle un mouvement de recul moins fort que les messes catholiques ? Peut-être ! Son feuilleton décrit par le détail l'effet qu'il ressentit à l'écoute du chœur d'église russe. «Pour l'oreille musicienne, ce fut une volupté que de les écouter.» Ce qui le frappa, ce fut donc avant tout la musique. Et au passage, il tacla le « hurlement impie des mixtures, des quintes, des cornets etc. allemands dans les orgues de chez nous.» (4) Revenons à Brno. Pour conserver à son Ecole d’orgue ses possibilités éducatives, il donna ce qui pourrait être interprété comme des gages. Comment ? Entre autres, par la composition d’ouvrages à caractère religieux, alors que la scandaleuse Jenůfa dans laquelle la sacristaine commettait un infanticide provoqua quelques indispositions chez certains représentants de la société bien-pensante de Brno. Par contre, la prière de Jenůfa à la Vierge dans la scène 7 de l’acte II de l’opéra éponyme, ainsi que les réflexions de la jeune mère lorsqu’elle apprenait le décès de son bébé à la scène suivante, « ce que le Seigneur lui réserve, je ne pourrais jamais, moi misérable, le lui offrir » démontraient bien le bain de religiosité dans lequel trempaient les deux personnages principaux de son opéra et qui correspondait à l’état des mentalités villageoises de l’époque. Bien plus tard, dans Kát'a Kabanová, son héroïne, dans un moment d’exaltation déclarait « j’allais à l’église. Je croyais mourir de bonheur en y allant comme si j’atteignais le paradis ». Les allusions à la foi et à sa traduction temporelle s’éteignirent dans le reste de l’opéra et dans les opéras ultérieurs ou ne touchèrent que des aspects particuliers de quelques-uns de ses personnages. Dans La Petite Renarde rusée, le personnage du curé, brossé en quelques traits, montre un homme de foi étrangement humain par certains aspects à côté d’attitudes ridicules (mais il n’est pas le seul à sombrer dans le dérisoire). Beaucoup plus tôt dans son existence, par respect envers le Père Lehner et en remerciements pour son aide et son appui durant son année d’étude à Prague, Janáček composa les Hymnes tchèques du livre de Lehner pour la messe en 1881. Au tournant du siècle, au titre des pièces liturgiques, notons Hospodine (1896), et un Notre père morave (Otče náš) en 1901.
Le père, sa fille et la religion
Dans sa propre famille, Zdenka avait hérité d’une éducation tournée vers la religion. Elle était pieuse et le resta. Lorsque Olga vint au monde, sa mère l’éleva comme ses propres parents l’avaient éduquée. La mère inculqua donc sa foi à la fillette qui s’y conforma. A l’adolescence, elle continua. Comme elle était plus liée à sa mère qu’à son père, elle ne fut pas troublée par l’indifférence de son géniteur envers la religion. Et Leoš, respectueux de son choix, ne tenta pas de la dissuader. La mère et la fille fréquentaient régulièrement l’église à Brno et à Hukvaldy lors des vacances estivales.
Ainsi le 22 juin 1894, alors que Janáček était retenu à Brno dans son Ecole d’orgue, car l’année scolaire n’était pas encore terminée, Zdenka et Olga se trouvaient en villégiature à Hukvaldy. Sa fille écrivit une lettre à son père :
Bien que nous ayons pensé à tout, nous avons quand même oublié quelques babioles. Primo : le peigne dense qui se trouve au dedans du miroir, secundo : le coton ferrugineux, dans l’écrin de nuit, tertio : mon livre de prières, dans ma table, quarto : la jauge de café, dans le garde-manger de la cuisine, quinto : la petite passoire à thé qui est suspendue dans la cuisine, et sexto, arrive bientôt et ramène ces choses-là. Si cela devait s’avérer impossible, envoie-les nous par la poste.
N’oublions pas qu’elle n’avait que douze ans et que malgré son esprit pieux, son jeune âge lui faisait mélanger dans un joyeux bric-à-brac son livre de prières avec d’autres objets de la vie courante. Et Leoš s’exécuta. Quelques jours plus tard, le 7 juillet 1894, une nouvelle lettre d’Olga partait pour Brno à destination de son père où elle évoquait une longue promenade de deux heures qui se terminait par « Nous avons été au cimetière de Rychtaltice (5)».
En 1901, alors que la petite fille était devenue une belle jeune femme, Janáček composa Otče náš. Ce dernier ouvrage offre une correspondance avec Olga. Une association s’était montée à Brno pour offrir un abri aux femmes seules et à des enfants, société dans laquelle tant Zdenka que sa fille Olga s’investissaient, la mère comme trésorière et la fille animant quelques soirées. Les responsables de ce refuge souhaitèrent monter un spectacle de tableau vivant, reprenant un style qui avait eu son heure de gloire auparavant. Le peintre polonais Jozef Meçina-Krzesz avait peint une série de tableaux illustrant les paroles du « Notre père ». Ces peintures servaient de support à une représentation musicale. Le 15 juin 1901, le spectacle fut joué et chanté accompagné de la musique que Janáček avait écrite. Si le compositeur se plia aux paroles de la prière commune, lorsqu’il arriva au passage « Donnez nous notre pain quotidien » son ton ne manifestait aucune plainte, aucune soumission, aucune humilité dans la demande, aucune prosternation, mais une expression revendicative qui tranchait avec la déploration courante. En composant cette prière, la foi l’importait peu, ce qui l’intéressait, c’était l’opportunité de faire jouer sa musique. Curieusement, Zdenka et Olga n’assistèrent pas à la soirée, étant déjà à Hukvaldy pour les vacances d’été. Cependant Olga se réjouit du succès remporté par son père ainsi qu’on le lui avait rapporté.
En 1902, Olga partit pour Saint-Pétersbourg, chez son oncle Franitšek et sa tante Marie pour parfaire son russe. Son père dans un courrier lui demanda « Fais nous la description des fêtes orthodoxes (6) » Leoš s’intéressait très certainement plus au caractère russe de la manifestation qu’à l’aspect religieux, mais ne limitait pas sa fille dans le récit. Peu de temps après son arrivée à Saint-Pétersbourg, Olga tomba malade et dut être hospitalisée. Dans une nouvelle lettre, Leoš la rassurait comme il le pouvait sur son état. Il employait une phrase qui empruntait une formule courante, mais qui correspondait certainement à ce qu’attendait sa fille : « Si Dieu le veut, quand tu sortiras de l’hôpital, l’atmosphère sera déjà plus belle chez vous. (7) » Quelques jours plus tard, il renouvelait sa prière « Dieu veuille que tu te remettes vite sur pied (8)» à laquelle Olga répondait le 24 mai « Ainsi l’espoir d’une guérison prochaine et complète est là. Espérons que le bon Dieu sera assez bon et ne me gâchera pas cette joie.» On sait que les espérances qu’ Olga plaçait dans l’intervention divine furent cruellement déçues. Durant les quelques semaines pendant lesquelles Olga, à Saint-Pétersbourg, se trouva confrontée à la maladie, le père et la fille échangèrent une vingtaine de lettres et cartes. Et presque sur chacune d’elles, Olga et Leoš firent appel à Dieu pour que cessent cette fièvre inquiétante et l’état de santé alarmiste qui en découlait. Au « Que Dieu soit avec toi et te guérisse » du père répondait le « Peut-être que Dieu exaucera ma demande » et l’ interrogation angoissante « Pourquoi le bon Dieu nous visite si rudement ? » de sa fille.
Le 15 juillet 1902, Olga accompagnée de sa mère, reprit le train qui la ramena à Hukvaldy dans un premier temps, puis à Brno ensuite. Les échanges épistolaires entre le père et la fille n’avaient plus de raison d’être. Leur absence nous prive cependant de la connaissance de leurs états d’âme. A la fin du mois de décembre 1902, Leoš séjourna quelques jours à Hukvaldy pour avancer la composition de Jenůfa. La maladie ne relâcha pas son étreinte sur Olga. Dans une lettre à son amie Josefa Jungová (9) à Hukvaldy, elle s’exclamait « Mon Dieu combien misérable est cette vie et pourtant, si la mort nous guette, on se défend et se désespère ». Le 22 février, consciente que son état empirait, malgré les espoirs qu’avait suscités la récente visite du professeur Maixner venu de Prague à la demande de Leoš, Olga demanda à voir un prêtre. A contrecœur, Leoš permit à Zdenka d’aller chercher le père Augustin Krátký au monastère des Augustins. Le prêtre confessa Olga et lui administra l’extrême-onction tandis que Leoš s’enfermait dans la petite pièce voisine. Des amis et ses grands-parents maternels la visitèrent le 24 février. Leoš nota les mélodies des paroles désespérées de sa fille bien-aimée pendant les quelques heures qui lui restaient à vivre. Zdenka raconta plus tard qu’Olga, inquiète, interrogea son père « Ce serait horrible s’il n’y avait rien ». Ce à quoi son père aurait répondu que « le ciel et Dieu existaient ». Peut-on se fier aveuglément aux souvenirs de Zdenka datant de plus de trente ans au moment où elle les délivra ? Ou le père , anxieux devant l’état de sa fille, ne voulut-il point augmenter sa peine en lui livrant sa propre conception religieuse ? Olga expira au matin du 26 février. En signe de soutien à la famille, l’abbé Barina, le supérieur du monastère des Augustins, envoya des fleurs. Deux jours plus tard, la cérémonie funéraire se déroula dans l’église du monastère des Augustins et le cercueil fut déposé au cimetière central de Brno laissant Leoš désemparé, atterré, comme atteint dans sa propre chair.
Leoš ne s’est jamais épanché sur la question religieuse en dehors de l’entretien avec Le Monde littéraire dont j’ai rappelé le contenu plus haut. Pourquoi renâcla-t-il avant d’accéder à la demande de sa fille d’aller quérir un prêtre ? Pourquoi ne fit-il pas lui-même cette démarche ? Refusait-il l’intervention d’un homme d’église dans ces circonstances ou aveuglé par son amour paternel, en niait-il l’issue fatale ? Nous ne savons rien de ses mobiles. Pourquoi aurait-il contrarié, même momentanément, sa fille dans ses penchants religieux à cette occasion alors qu’il ne la détrompa pas sur l’existence du ciel et de Dieu si l’on suit les paroles rapportées par son épouse ? (10) Rien ne permet de répondre à ces questions. L’engagement religieux de Zdenka l’agaçait et n’arrangeait pas les rapports entre les deux époux. Probablement, il ne vit pas de gaieté de cœur sa fille suivre le même chemin. Mais avec Olga, il sut faire preuve de plus de patience et ne s’emportait probablement pas sur ce sujet. Il préférait l’ignorer et entretenir une complicité avec elle lorsqu’elle entra dans l’adolescence. Et les points d’accord ne manquèrent pas : la musique, la langue et la culture russe, Hukvaldy, etc.
Quelques semaines plus tard après le décès de sa fille, Janáček se saisit d’un poème que Maria Veveritsa, sa professeur de russe, écrivit en hommage à son amie disparue Olga. Il composa une sorte de cantate pour ténor, chœur et piano, qu’il intitula Elégie sur la mort de ma fille Olga. Cette déploration ne connut pas d’exécution publique du vivant du compositeur, comme si Janáček avait voulu la garder pour lui seul, tendre offrande d’un père à sa fille, sorte de requiem intime. Ce poème ne contient aucune évocation de Dieu, de la religion, aucune prière si ce n’est la dernière strophe qui célèbre en termes sensibles « là-haut, dans un flot de lumière, l’âme s’élève toujours jusqu’à contempler en face l’amour suprême. »
Un homme libre
Quelles traces de musique religieuse découvre-t-on dans le geste créateur du compositeur après la mort de sa fille ? En juin 1903, un Constitues. Et peut-être le Veni Sancte Spiritus date-t-il de cette année 1903. L’année suivante, Zdrávas Maria (Ave Maria). En 1908, trois extraits d’une messe en mi mineur avec un Credo incomplet dont nous connaissons l’existence par une copie que Vilém Petrželka (11) dévoila en 1942. Ces travaux d’école et de circonstances ne semblent pas capitaux dans l’évolution du langage musical de Janáček. Sans comparaison possible avec cette dernière, notons L’Evangile éternel pour solistes, chœur et orchestre de 1914. En composant cette œuvre, Janáček n’entra pas dans des joutes religieuses stériles à ses yeux, mais utilisa plutôt les paroles de Jaroslav Vrchlický pour dépasser le strict cadre de la foi catholique afin de pénétrer dans un univers plus large dans lequel les humains, la gente animale, les plantes, les créatures inanimées forment un ensemble sinon harmonieux, du moins régi par des lois qui prônent l’amour, en tant que précepte et ferment de vie. Et surtout, en 1926, la Messe glagolitique. Mais était-ce bien une messe répondant aux demandes liturgiques habituelles ? Oui puisqu’elle suivait l’ordinaire de la messe avec quelques ajouts (l’Intrada et le solo d’orgue). Non, si l’on considère le caractère musical de l’œuvre. Alors, une messe païenne ? Avant tout, un chef d’œuvre musical d’une nouveauté absolue et d’une intensité expressive rarement rencontrée jusque là dans ce genre.
Tous ces éléments nous éclairent quelque peu sur les rapports ambigus de Janáček avec la religion catholique, rapports obligatoires avec les représentants de la hiérarchie catholique de Brno et de la Moravie, rapports plus que relâchés avec la religion elle-même. Janáček n’était ni un homme pieux et encore moins un dévot. Pour autant, doit-on le considérer comme athée ? Non. S’il rejetait les manifestations publiques de la religion, c’est qu’il considérait la hiérarchie catholique trop intégrée au pouvoir temporel tenu par la monarchie autrichienne jusqu’en 1918, date de l’indépendance de son pays. D’où une position anticléricale de sa part. On sait son opposition frontale et têtue à la main mise par le pouvoir autrichien sur la culture des pays tchèque et morave. Plus probablement son attitude relevait d’un agnosticisme qu’il assumait par son absence aux cérémonies religieuses régulières. Par contre, il ne se désintéressait pas de la signification sociale que ces cérémonies portaient. Et encore plus de leur signification musicale puisque tel était son domaine. Plus probablement encore, il penchait vers un panthéisme que son amour de la nature justifiait. Les faits et gestes des héros de La Petite Renarde rusée pourraient illustrer les grands thèmes de sa profession de foi. Janáček refusait avant tout qu’une croyance dogmatique l’éloigne de la composition musicale et de la culture et de la langue tchèque pour lesquelles Janáček s’était investi toute sa vie.
Un esprit libre comme celui de Janáček, avide de coudées franches pour pouvoir tracer son propre sillon comme il l’entendait et comme le lui soufflaient ses forces vitales, cet esprit libre pouvait-il se soumettre à un dogme religieux ? Il avait souffert au cours de ses études au conservatoire de Leipzig de se plier aux règles bien établies qu’il comparait à un « manteau de fer » (12) Lui qui avait rejeté ce système en musique n’acceptait pas d’en embrasser un autre sur le plan spirituel. Libre, il se revendiquait, libre, il le resta jusqu’au bout.
Joseph Colomb - mai 2013
Merci encore une fois à Daniela Langer pour sa mise à ma disposition de traductions en français d’un nombre conséquent de lettres de Leoš et d’Olga, jamais encore publiées dans notre langue jusqu’à présent.
Les expressions de couleur bleue proviennent de lettres de Leoš Janáček, celles de couleur rouge de lettres d’Olga.
Notes :
1. Veverská Bityška est un village à une bonne dizaine de kilomètres au nord-est de Brno.
2. Zdenka Janačkova, My Life with Janáček, edited and translated by John Tyrrel, Faber and Faber, 1999.
3. Entretien pour la revue Literarni svet (Le Monde littéraire) du 2 mars 1928, traduction de Daniela Langer. Voir son livre, page 439 (Leoš Janáček, Ecrits, choisis, traduits et présentés par Daniela Langer, Fayard, 2009)
4. Feuilleton publié dans le journal Lidové noviny, 15 août 1896. Traduction de Daniela Langer. Voir son livre, page 145
4. Feuilleton publié dans le journal Lidové noviny, 15 août 1896. Traduction de Daniela Langer. Voir son livre, page 145
5. Rychtalice, village voisin d’Hukvaldy où étaient enterrés le père et la mère de Leoš et depuis peu sa sœur aînée Viktorie (1838 - 1894). Les corps des parents de Leoš ont été rapatriés plus tard au cimetière d’Hukvaldy.
6. Lettre du 17 avril 1901.
7. Extrait d’une lettre du 7 mai 1902. Les mots ont été soulignés par mes soins.
8. Extrait d’une lettre du 16 mai 1901.
9. Josefa Jungova, (1882 - 1961) fille de Josef Jung, junior, brasseur à Hukvaldy. Josefa qu’Olga appelait familièrement Pepuška devint une de ses amies qu’elle aimait retrouver à Hukvaldy lors des vacances d’été. En dehors de la période estivale, les deux jeunes filles restaient en contact par courrier.
10. Peut-on accepter sans sourciller le témoignage de Zdenka ? Au moment de la rédaction de ses mémoires, elle tenait surtout, maintenant que son mari défunt avait atteint un stade de notoriété, à montrer qu’elle avait été la victime, au cours des années de vie conjugales, des accès de colère de son mari qui la délaissait depuis longtemps. Elle avait sans doute tendance à enjoliver son rôle.
11. Vilém Petrželka (1889 - 1967 ) élève de Janáček à l'Ecole d'orgue de 1906 à 1908. Il devint membre du Club des compositeurs moraves en 1922.
12. Lettre à Zdenka du 16 octobre 1879
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