Janáček à Saintes
Depuis de nombreuses années, l'Abbaye aux Dames de Saintes rassemble les mélomanes qui souhaitent parcourir le temps d'un festival le cours de la musique depuis le Moyen-Age jusqu'à nos jours. L'édition 2013 n'a pas failli à cette tâche. Bien sûr, Jean-Sébastien Bach trônait toujours dans l'église abbatiale. Mais ses cantates voisinaient la musique européenne du XXe siècle avec Messiaen, Xenakis et Grisey tout autant que celle des siècles antérieurs. Des ensembles prestigieux, des solistes non moins prestigieux cohabitèrent avec d'autres interprètes dont la renommée n'avait pas encore atteint les sommets.
Connaissez-vous beaucoup de festivals qui laissent une place aux enfants ? C'était pourtant le cas de Saintes. Pour le 14 juillet, à l'heure où dans la capitale défilèrent sous le soleil les troupes françaises, dans l'Auditorium comble - il fallut rajouter des sièges - le chœur Aposiopée fort de ses 22 enfants et adolescents célébra non la fête nationale, mais la musique. Sous la férule énergique de Natacha Bartošek avec l'apport pianistique sensible et efficace d'Adam Skoumal, Janáček eut les honneurs. Un Janáček presque inconnu en France. Les Solistes de Lyon de Bernard Tétu, Musicatreize de Roland Hayrabédian, Accentus de Laurence Equilbey, ces ensembles choraux depuis une vingtaine d'années ont distillé régulièrement un ou plusieurs chœurs du Janáček de la maturité lors d'un concert donné ici ou là dans l'hexagone. Mais très peu de chorales s'aventurèrent dans ses œuvres baignant dans la musique populaire morave.
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| Natacha Bartošek |
Ce fut pourtant le cas d'Aposiopée. Natacha Bartošek choisit avec un soin particulier des ouvrages emblématiques d'un compositeur qui cherchait sa voie dans les musiques populaires de son pays avant d'élargir sa recherche aux inflexions du langage parlé par ses concitoyens pour déboucher sur son premier chef-d'œuvre opératique, Jenůfa. Les pièces présentées appartenaient presque toutes à la période antérieure à Jenůfa. Sauf deux (1). Tout d'abord, les Nocturnes populaires, IV/32, (1906), chants étranges et prenants, alliant voix soliste et ensemble pour fêter la fin de la journée, la fin du labeur et laisser aller dans le crépuscule une mélodie qui « se transporte au-delà des collines, tombe dans les vallées et disparaît dans les lointaines forêts sombres (2)». Pour figurer un effet spatial efficace, Natacha Bartošek plaça sa soliste au milieu du public. Et les notes roulèrent de la soliste au groupe choral, comme si elles résonnaient dans les sombres forêts évoquées par le compositeur. Interprétation toute en finesse, toute en nuance que les voix fraîches des adolescentes rendaient sensible. Un grand moment. Suivirent huit extraits de La poésie morave en chansons, V/2, qui louaient l'amour dans ses déclinaisons tantôt heureuses, tantôt malheureuses. Ce recueil de 53 chants avec accompagnement de piano était contemporain du gros volume que František Bartoš et Leoš Janáček éditèrent en 1901 sous le nom de Chants nationaux moraves nouvellement collectés qui comprenait pas moins de 2037 chants recueillis par les deux hommes et leurs collaborateurs habituels au nombre desquels figuraient, entre autres, Františka Kyselková, Hynek Bím et Martin Zeman. Janáček quant à lui, en plus de ses contributions, amena une gigantesque introduction de 136 pages ! Natacha Bartošek choisit de faire exécuter chacun de ces chants par une soliste différente, montrant du même coup, et l'homogénéité de la qualité musicale des jeunes voix qui constituaient son ensemble et les nuances de timbre que chacune apportait. Le chœur soutenait souvent la soliste dans les dernières strophes. Comme dans les Nocturnes populaires, le jeu à la fois fin et puissant d'Adam Skoumal soutenait les voix pures des adolescentes.
Adam Skoumal exécuta ensuite les quinze courtes pièces des Chansons moraves, VIII/23, un recueil de 1922, sans doute une première en France tant ces pièces restent encore méconnues dans notre pays. Leur brièveté, qui correspond à l'économie de paroles de leur auteur pour qui tout bavardage et toute enflure expressive était intolérable, n'autorise pas le pianiste à un jeu de virtuosité, mais chacune des notes appelle une éloquence juste. Ainsi, toutes empreintes de coloration populaire avec utilisation de modes anciens, ces piécettes oscillent d'une sorte de marche ordinaire sans pesanteur à des sonneries de cloches à teneur délicate, en passant par des chants illustrant les aléas de la vie quotidienne vacillant d'une allégresse de courte durée à une sorte de berceuse tendre, puis d'une ronde endiablée à une complainte nostalgique et à une marche allègre et joyeuse. Certaines piécettes rappelent l'atmosphère de quelques-unes des pièces du Sentier recouvert. A l'écoute on se prendrait presque à y reconnaître l'inventivité et la richesse mélodique d'un Bartók. C'est dire, si on devait en douter, l'éclat et la profondeur du piano de Janáček.
Retour au chant choral avec Les Petites Reines, IV/20, un cycle de onze pièces qui célèbrent dans une sorte de cérémonie païenne la glorification de l'arrivée du soleil. A Saintes, en ce 14 juillet, l'astre solaire régnait en maître dans un ciel sans nuage aucun. Natacha Bartošek en a donné il y a cinq années la première audition française et elle continue avec bonheur à proposer ces onze merveilleux petits bijoux. En 1889, année de leur composition, Janáček venait juste de s'engager dans la longue quête de collectes de musique populaire et par ailleurs il cherchait encore sa voie originale de compositeur. Cependant avec ce recueil, il livrait des mélodies fraîches, naïves, d'un humour délicat que l'accompagnement délicieux du piano enveloppait encore un peu plus de pureté. Enfin, le chœur au grand complet par l'adjonction de voix plus jeunes et celles de deux adolescents entonnait quelques chants sortis du ballet Rákoš Rákoczy, I/2, le premier ouvrage du compositeur de Brno que les Pragois applaudirent sur la scène du Théâtre National à Prague en 1891. Dans le ballet, ces chants étaient soutenus par l'orchestre. A Saintes, on les entendit dans une adaptation pour piano (3). Encore une fois, Natacha Bartošek innovait. Comme le nombreux public voulut prolonger le plaisir musical, elle offrit quatre bis, quatre nouveaux chants de ce ballet dont le cocasse Coucou (Kukačka) qui clôtura la séance. L'émotion était palpable dans l'auditoire à l'issue de ce concert.
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| Le chœur Aposiopée au grand complet dans Rákoš Rákoczy Natacha Bartošek à la direction et Adam Skoumal au piano |
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| Après l'exécution de Rákoš Rákoczy |
Janáček folkloriste imposa des sons inaccoutumés à travers ces cinq œuvres dont peu d'ensembles choraux se sont emparés jusqu'à présent. Les enfants et adolescents de l'ensemble Aposiopée montrèrent qu'ils valaient bien les prestations de musiciens plus célèbres et plus âgés. Il est vrai que la conduite de leur directrice les guidait dans une voie d'excellence.
Auparavant, le signataire de ces lignes avait eu l'honneur de donner une brève conférence sur ce même thème, Janáček folkloriste.
Joseph Colomb - juillet 2013
Merci à Jean-Pierre Leclercq pour ses photographies.
Notes :
1. Les Nocturnes
populaires de 1906 et Les Chants moraves pour piano de
1922. Les trois autres ouvrages sont antérieurs à
Jenůfa
: Les Petites Reines (1889), Rákoš Rákoczy (1891) tandis que La
poésie
morave en chansons (1892 - 1901) éditée en deux
temps, précéda d'abord Jenůfa et accompagna
ensuite la gestation de l'opéra.
2. Entretien de Janáček avec Adolf Piskáček (22 mai 1906)
3. Là encore, Natacha Bartošek se distinguait de ses confrères et consœurs chefs de chœur en ayant assuré en 2008 la création française de Rákoš Rákoczy dans cette adaptation pour piano.
2. Entretien de Janáček avec Adolf Piskáček (22 mai 1906)
3. Là encore, Natacha Bartošek se distinguait de ses confrères et consœurs chefs de chœur en ayant assuré en 2008 la création française de Rákoš Rákoczy dans cette adaptation pour piano.




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