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14 août 2017

Janáček à l’aune de l’encyclopédie Larousse

Janáček à l’aune de l’encyclopédie Larousse

Quand, dans les années 2 000, on utilise des sources douteuses datant de 50 ans.

A plusieurs reprises, j’ai fait part de biographies partielles ou complètes concernant Janáček parues dans diverses publications (La musique de A à Z, La Petite Encyclopédie de musique, Janáček dans des encyclopédies grand public, Janáček dans la Chronique du XXe siècle, etc. (1)) sans trop m’appesantir sur la valeur de leur contenu. Au moment de leur rédaction, il m’est apparu préférable de simplement les examiner pour voir comment ils appréhendaient la place du compositeur dans l’histoire de la musique du début du XXe siècle. Une très récente étude d’Alain Chotil-Fani sur ce site (Bio de Dvořák : le Larousse hanté par les spectres de Marx) me donne l’occasion de retourner explorer cette encyclopédie Larousse sur internet. Comment ses rédacteurs décrivent-ils Janáček et sa musique ? Première surprise, la brièveté de l’écrit. On pourrait le comprendre si la surface était limitée par un nombre de caractères imposé, ou une pagination maximum, etc. qui touche immanquablement toute édition papier. Sur internet, on échappe généralement à ces injonctions.

Une lecture rapide et indulgente passe sur un certain nombre de formulations. Quand on veut s’informer sur un compositeur, on accepte des raccourcis quasi obligatoires dans ce type d’écrit. Mais peut-on s’accommoder des erreurs, des contre-sens et/ou des imprécisions flagrantes ? Non, à plus forte raison quand on prétend délivrer une information destinée aussi bien à des néophytes qu’à des connaisseurs. Pourtant, tout honnête mélomane, sans être musicologue bardé de diplômes, qui a écouté sinon l’intégralité de la musique de Janáček, du moins un corpus représentatif de son œuvre et qui a lu quelques biographies peut détecter sans difficulté quelques incohérences et plus grave des contre-vérités.

 
Portrait de Janáček par E. Plachty - 1926

Reprenons l’article. Dès l’entame, il y a de quoi sursauter.

        «Compositeur tchèque (château de Hukvaldy, Sklenov, 1854-Moravská Ostrava, Moravie, 1928)».
 

Au XXIe siècle, qui peut affirmer comme le fait M. Larousse que Janáček est né dans un château ? A Hukvaldy, couronnant une colline et dominant de ce fait le village il existe bien un château dont la construction remonte à plusieurs siècles avant la venue au monde du compositeur. On sait - des témoignages photographiques l’attestent - que le compositeur, la trentaine passée, revint dans son village natal. Il randonna souvent dans ses parages et se plut, avec sa famille et ses amis, à le visiter assez fréquemment. Quant à son lieu de naissance, il suffit de traverser le village d’Hukvaldy et près de l’église d’examiner l’ancienne école pour y lire la plaque apposée en 1926 qui indique au visiteur que c’est dans ce modeste bâtiment que Janáček  naquit. D’ailleurs, le premier biographe, Daniel Muller, dès 1930, informe que le père du musicien était instituteur à Hukvaldy et non châtelain ; il n’appartenait donc pas non plus à la domesticité du seigneur du lieu, la forteresse tombant déjà en ruines à cette époque. De plus, dans le copieux cahier illustratif qui termine son volume, il livre une photo de l’école d’Hukvaldy.

La suite est-elle plus plausible ? «Il entreprit une collecte systématique de chants populaires, dont la sève alimenta toute son œuvre et sa pensée politique».
 

Cette entreprise ne débuta que lorsque František Bartoš, directeur du lycée dans lequel Janáček venait d’être nommé, invita son nouveau collègue à l’accompagner dans sa quête de chants populaires. Sans Bartoš,, le compositeur se serait-il penché sérieusement sur ce fond populaire ? Evidemment, personne ne peut l’affirmer. Par contre, dès son enfance, il entendit des airs populaires dans son village. Et au cours de son séjour dans le monastère des Augustins à Brno pendant son adolescence, l’un des moines, Pavel Křížkovský lui fit connaître les recueils de chants populaires que František Sušil avait constitués. En fait, dès 1888, il s’inséra dans un ensemble de collecteurs dont il prit la tête un peu plus tard et encore plus nettement lorsque Bartoš, se retira chez lui. Pour autant, en suivant M. Larousse, peut-on assurer que «la sève alimenta toute son œuvre» sans plus d’affinement de cette formule ? Pendant une quarantaine d’années de la vie de la Tchécoslovaquie, à partir du Coup de Prague de 1948, de prétendus penseurs qui s’affublaient du qualificatif de scientifiques,  n’acceptaient pour le peuple qu’une musique toute imbibée d’airs populaires et rejetaient la musique «formaliste», soi-disant éloignée des préoccupations du masses populaires. Que l’on prenne la peine de relire le feuilleton «La note» pour se rendre compte de la complexité de la pensée de Janáček et de son exigence. On comprendrait que lorsqu’il recueille de la musique populaire, il ne le fait pas, délaissant le temps présent qui ignore les traditions, pour réactiver un paradis perdu dont il déplorerait la disparition. L’un de ses buts était d’ analyser finement le processus de la «création» de la chanson populaire. Cet extrait de «La note» me semble suffisamment significatif : Dans les villages, on connaît ceux et celles qui savent chanter particulièrement bien. Ce sont eux qu’il faut remercier pour la régénération des chansons sous forme de variations diverses et, du même coup, pour leur conservation. À peine ont-ils entendu une chanson qu‘ils savent la chanter ; ils la chantent avec délectation et, si c‘était possible, ils perdraient leur personnalité en elle. Ils vivent et investissent la chanson au point de croire qu’ils “l’ont aussi composée“.  Janáček donna à la préface du copieux recueil publié avec František Bartoš en 1901 le titre L’aspect musical des chants populaires moraves.  Il s’étalait sur pas moins de 136 pages. Cette introduction n’est pas réductible à quelques lignes. C’est dire toute la complexité et la précision presque maniaque qu’apporta le compositeur à la description du vaste champ de la musique populaire et à ses conséquences sur ses propres compositions.

Quant à la sève des chants populaires qui alimenterait sa pensée politique, le rédacteur de l’encyclopédie Larousse se contente d’affirmer sans  expliquer comment cette sève pourrait nourrir la pensée politique du compositeur. Antonín Sychra, dans les années 1950, alors que les thèses de Jdanov triomphaient encore en Tchécoslovaquie, tentait d’attirer la musique et les comportements de l’homme Janáček dans le camp du communisme qui prévalait à cette époque. En fait, Janáček, dans certains de ses opéras, fustigeait l’hypocrisie (la Kabanicha et Dikoj dans Káta Kabanová, par exemple), s’apitoyait sur le sort de František Pavlík (sonate I.X.1905), ouvrier tué par les baïonnettes autrichiennes en 1905. Sur ce dernier point, qu’on ne s’y méprenne pas, la manifestation au cours de laquelle la tuerie eut lieu, ne couvrait pas une revendication liée au monde du travail, mais concernait l’exigence d’une université en langue tchèque à Brno, ville encore dominée par la culture germanique. Que Janáček prenne le parti des faibles, des pauvres gens sur lesquels régnait l’injustice (Maryčka Magdónova), qu’il se sente solidaire des êtres qui revendiquaient leur culture (Kantor Halfar), ces deux exemples de chœurs le soulignent, de là à le ranger dans le camp marxiste, il y a un pas assez immense à franchir que pourtant certains ont effectué aisément dans le passé et que d’autres continuent à faire. La plupart sinon toutes les dictatures se sont réfugiées dans l’adoration d’un passé sublimé. Ainsi la musique traditionnelle du pays était honorée, comme toutes les coutumes sur lesquelles un peuple pouvait bâtir son identité. C’est aussi sur ce terreau que les autocrates construisaient en partie leur emprise sur leur peuple. Et puisque Janáček avait collecté de la musique populaire, les despotes pouvaient plus facilement le compter de leur côté. Manière singulière de confisquer la singularité d’un compositeur à l’époque d’une «démocratie» populaire. Et encore plus étrange de nos jours.
 

Un peu plus loin, on qualifie son œuvre de «foncièrement nationale et ethnique». Que vaut une telle formule ?
 

Affirmation taillée à coup de serpe qui mérite au minimum un certain nombre de précisions. Janáček vécut essentiellement en Moravie dans une culture qui se différenciait de celle qui prévalait dans le pays de Bohême. Il subissait une double domination, celle du pouvoir autrichien et celle de ses compatriotes de Bohême qui regardaient de haut les Moraves (le refus de l’Opéra de Prague de monter Jenůfa tient en partie de cet état de fait). Fier d’être morave, Janáček le signifiait. Lorsque la Tchécoslovaquie naquit de l’effondrement de l’Empire austro-hongrois, il se revendiqua tchèque, s’intégrant dans l’ensemble des peuples qui constituait le nouveau pays. Jenůfa met en scène des habitants d’un village morave. Si l’on veut trop simplement s’en tenir à l’écume de cet ouvrage, par exemple, le fait que ses personnages s’expriment en morave, alors Jenůfa peut sembler être une œuvre ethnique. Si l’on veut bien examiner en détail ce qui fait agir les protagonistes, on s’éloigne forcément du village morave pour arriver à des êtres qui souffrent, qui agissent, qui exposent leurs lâchetés et leurs espoirs, qui se libèrent pour certains du carcan d’une morale par trop austère. Déjà dans Jenůfa, Janáček atteint à l’universalité. Que ces héros et héroïnes parlent le langage morave ne signifie pas qu’ils trempent dans une culture du passé dont ils seraient irrémédiablement prisonniers.
 

Par quelle hérésie peut-on déclarer «Les opéras de Janáček sont imprégnés de l'idéologie socialiste» ? Sinon en reprenant les thèses funestes des staliniens qui essayaient d’attirer les ouvrages de  Janáček dans leur «camp progressiste». Manque de rigueur scientifique, erreurs manifestes, les écrits antérieurs, inspirés la plupart du temps par des considérations  extérieures à la musique continuent pourtant d’influencer  journalistes et essayistes divers et de manière plutôt impardonnable un certain nombre de musicologues.    
 

Où pourrait-on découvrir «l'idéologie socialiste». Dans lequel de ses opéras retrouverait-on des revendications sociales et politiques ? Passons sur son premier opéra qui pourrait s’inscrire dans la lignée de Smetana par son attirance envers les grandes figures du passé des pays tchèques et qui n’adhère en rien à un idéal socialiste. On serait bien en peine de trouver des traces dans Kát‘a Kabanová pas plus que dans Jenůfa sur lequel je ne reviendrai pas. Les considérations de Kudrjáš sur l’origine électrique d’un orage  ne doivent rien à une conscience politique mais dépendent d’une culture scientifique que Dikoj, représentant de la caste des marchands, engoncé dans une morale religieuse quand ça l’arrange, est incapable de comprendre étant donné son manque d’instruction. Le seul opéra où on pourrait découvrir quelques paroles revendicatives s’intitule La Petite Renarde rusée. Encore faudrait-il être atteint de cécité intellectuelle ou d’une naïveté maladive pour prendre argent comptant le discours de la renarde aux poules et ne pas en saisir l’ironie réjouissante que Janáček a placé dans la harangue de son héroïne. Faudrait-il admettre que tout ce qui concerne la Russie transforme inéluctablement les faits en idéologie socialiste ? Si Kát‘a Kabanová et De la Maison des Morts doivent leur trame à des écrivains russes, Ostrovsky et Dostoïevsky, leur situation historique les éloigne de cette idéologie.
 

En a-t-on terminé avec les approximations, les arrangements avec la vérité, les erreurs faites consciemment ou par ignorance ? Pas encore, malheureusement. «Janáček composa parallèlement de la musique religieuse, dont la Messe glagolitique, sur un texte en slavon».
 

Cette phrase est à la fois exacte et inexacte. Exacte dans le sens où la Messe glagolitique suit le rituel de la messe catholique. Mais inexacte quand on entend cette œuvre, hymne à une foi panthéiste, d’une force vitale, d’une jubilation entraînante, ne tombant jamais dans une croyance aveugle. D’autant plus quand on connaît la position de Janáček vis-à-vis de la religion. Le compositeur, lorsque on l’a qualifié de «vieillard croyant» a répliqué vertement «d’abord je ne suis pas un vieillard, et croyant - cela encore moins, mais alors encore moins» ! (2) Pour plus de détails, voir l’article Leoš et Olga
 

Continuons la lecture. «Dans sa musique instrumentale, il évite la musique pure et, tout en conservant les formes traditionnelles, leur choisit un support littéraire (Tarass Boulba)». 
 

Cette dernière phrase laisse un goût d’inachevé. La production symphonique de Janáček s’avère peu copieuse. A travers ses opus, on serait en peine d’en citer qui conservent des formes traditionnelles, à moins de considérer que les «poèmes symphoniques» (Ballade de Blanik, L’Enfant du violoneux) - inspirés, il est vrai, d’écrits de littérateurs tchèques -  descendent de formes traditionnelles. Le Danube, pièce inachevée, échappe également aux  canons de la tradition. Mais aucune symphonie, nul concerto (3) pour instrument soliste. Par contre, comment dans cet article expliquer l’absence de la Sinfonietta, œuvre emblématique du compositeur qui y a apporté tout son génie mélodique et rythmique. Dans cette composition en cinq «mouvements», si elle avait été citée, il aurait fallu aussi relever la science de son orchestration si particulière.
 

Ajoutons enfin la place plutôt pingre réservée à Janáček : 9 pauvres lignes. Heureusement on peut se rattraper avec une autre notice, autrement conséquente et développée, extraite d’une nouvelle édition du Dictionnaire de la musique (4) de Larousse sortie en 2005. Il aurait sans doute été difficile, mais pas impossible, de condenser ce texte d’une page en une note de 9 lignes. Au lieu de cette tentative, on a droit à un écrit pollué par des considérations partisanes qui s’écartent considérablement d’une étude la plus objective possible. On croirait lire un article rédigé dans les années 1950 à 1980 sous l’influence de la musicologie tchèque qui obéissait aux injonctions du tout puissant Nejedlý, même après sa mort en 1963, tant ses thèses déjà anciennes confortées par celles de Jdanov avaient pollué l’esprit critique de ses compatriotes, très souvent obligés de se soumettre s’ils voulaient sauvegarder un semblant d’autonomie.
 

Nul biographe n’est à l’abri de critiques, surtout lorsque son expression se voit limitée par un espace rédactionnel exigu, comme c’est le cas pour cet article du Larousse. Si on pardonne assez facilement des erreurs qui relèvent de coquilles (5), on ne peut laisser passer des interprétations abusives, maintenant que depuis au moins une vingtaine d’années les archives du musée morave qui concernent Janáček sont ouvertes à tous. Contrairement à beaucoup d’autres éditeurs, ce ne sont pas les correcteurs et les relecteurs qui semblent manquer chez Larousse. En fait, plutôt que vérifier les faits, quand on se contente de recopier ou tout le moins de relever de présumées informations pêchées dans la musicographie des années de plomb de la Tchécoslovaquie, on n’amène aux éventuels lecteurs quasiment rien de solide, pire une étude dévoyée. On ne peut que le regretter de la part d’une maison d’édition comme Larousse. Dans cet article, elle a semé à tous vents des équivoques, des interprétations qui ne produisent pas de bons fruits au lieu de semer de saines graines correspondant à des faits dont la réalité a été contrôlée par l’expertise de sources réelles.
 

Chacun aura compris que, en rédigeant cet article, nous n’avions aucun compte à régler avec la maison Larousse, mais que, seule, la recherche scientifique des faits nous importait.

Pour lire l'article Janáček sur l'encyclopédie internet Larousse, cliquer ici.

Joseph Colomb - juillet 2017.

Notes :


1. après une étude générale sur des encyclopédies spécialisées dans un article remontant à 2006.


2. Entretien publié dans la revue tchèque Le Monde littéraire le 2 mars 1928. Extrait du livre de Daniela Langer, Janáček, écrits, page 439.


3. L’Errance d’une âme, concerto pour violon que Janáček n’a pas terminé. Quant au Concertino et au Capriccio, ils ressortissent de la musique de chambre.


4. Ce Dictionnaire de la musique des éditions Larousse parut en 1982. Pierre-Emile Barbier rédigea l’article concernant Janáček.


5. J’en ai malheureusement parsemé quelques-unes sur ce site que je m’efforce de corriger lorsque je m’en aperçois.

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