Parmi les premiers enregistrements de la musique orchestrale de Janáček
Alain Deguernel nous gâte avec un nouveau CD «Forgotten Records» dédié à des enregistrements des années 1950. Avec trois œuvres bien différentes, la musique orchestrale du compositeur morave occupe le disque fr 945. Deux chefs dirigent, l’un bien connu des familiers de la musique du maître de Brno, le tchèque Václav Neumann dans la Sinfonietta (VI/18), le second, Henry Swoboda, dont Alain Chotil-Fani a témoigné de son compagnonnage avec Dvořák récemment dans ces colonnes, se chargeant de Taras Bulba (VI/15) et de la Suite pour cordes (VI/2) juvénile de Janáček.
Avec la Sinfonietta de Neumann, on dispose du quatrième enregistrement de cette œuvre célèbre après celui de Kubelik avec la Philharmonie tchèque en 1946, celui de Bakala en 1950, un élève du compositeur, avec la même Philharmonie que précédemment et enfin celui de Klemperer en 1951 à la tête de l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam. Malgré tous les soins apportés au nettoyage de l’enregistrement originel datant de 1951 (1), la Sinfonietta souffre un peu d’une dynamique restreinte. Les trompettes de la fanfare initiale éclatent bien dans une brillance séduisante, mais les basses sont quelque peu étouffées et les flûtes ne bénéficient pas d’une stridence suffisante dans leurs notes aiguës. Cependant, malgré l’âge de la gravure, cette Sinfonietta déborde de dynamisme. Neumann sait insuffler à ses musiciens de l’orchestre symphonique de la radio de Leipzig une ardeur qui se répand jusqu’à l’auditeur. Cette vivacité s’incarne par un tempo très allant qui rejoint celui que Bakala mettra à l’œuvre deux ans plus tard dans sa gravure de l’ouvrage. Neumann soigne également les contrastes sonores entre les cordes, les bois et les cuivres, tandis que les percussions animent avec toute l’énergie souhaitable cet ouvrage que l’on croirait écrit par un jeune homme tant la sève coule avec vigueur dans cette musique. Il semble bien que l’interprétation de Neumann ait été la première à pénétrer en France si l’on en croit l’écho qu’elle reçut dans les colonnes de Disques : «un disque exceptionnel à tous égards (2)». Pour la plupart des lecteurs de la revue, c’était une incitation à la découverte. De notre fenêtre du début du XXIe siècle, ce n’était pas une mauvaise opportunité, même si l’on peut reprocher quelques faiblesses passagères ici ou là, notamment dans la fanfare introductive où les cuivres ne répondent parfois qu’imparfaitement aux indications du chef. Malgré ces réserves mineures, cette lecture emporte notre adhésion. Il faudra attendre Kubelik en 1955 et Ančerl en 1961 pour ne ressentir aucune réticence et se laisser conquérir entièrement par leur vigueur.
![]() |
| Le disque Forgotten Records fr 945 |
Quant à la Suite pour cordes du jeune Janáček enregistrée en 1953, c’est aussi quasiment une première. En fait, Karel Boleslav Jirák dirigeant l’orchestre symphonique de la radio de Prague en 1941 l’avait gravé pour la firme Ultraphon. Gageons que, compte tenu des circonstances, les galettes 78 tours n’avaient que très peu essaimé en dehors de la Bohème. Pour la plupart des gravures postérieures, les chefs ont considéré cette œuvre comme une pièce mineure, mettant joliment et simplement en valeur les cordes de leur ensemble orchestral. Le compositeur aurait pu leur donner raison. S’il dirigea une fois sa Suite dans l’année qui suivit sa composition, il ne jugea utile de la proposer à la publication qu’à la fin de sa vie. Henry Swoboda, parce qu’il fait jouer les six mouvements de la Suite par les cordes d’un orchestre symphonique (la phalange suisse de Winterthur) lui imprime une profondeur inusitée. Il fait prendre de l’ampleur à cette partition. Ce n’est pas le Janáček que l’on connaît par ses œuvres ultérieures, mais cet ouvrage situé dans la mouvance de la Sérénade pour cordes de Dvořák possède pourtant bien un charme particulier. Le jeune compositeur (23 ans) a bien retenu les leçons de ses aînés, mais il apporte déjà sa touche personnelle. Dès le premier mouvement, Swoboda imprime une tension dramatique rendue par ses cordes bien plus nombreuses que celle d’un simple orchestre à cordes. Pour les autres mouvements, on se retrouve dans l’atmosphère d’un divertissement regardant parfois vers le siècle précédent, mais pas seulement. Le chef, dans un tempo plus allant qu’un bon nombre de ses successeurs, continue à donner du corps à la partition. Grâce à Swoboda, cette Suite sans prétention prend un relief inhabituel. Même si on ne ressent aucun trait de la musique qui marquera les œuvres ultérieures, dont Taras Bulba et la Sinfonietta présentes sur ce disque, l’interprétation qu’en donne le chef tchèque contribue à rehausser l’intérêt de cette Suite. Après cette audition, on a tendance à l’envisager autrement qu’une simple étape dans le développement du langage de Janáček. Qu’on ne s’y trompe pourtant pas, l’essentiel est pourtant bien dans les deux ouvrages ultérieurs.
Ces enregistrements témoignent de l’apparition discographique de la musique symphonique de Janáček. Au-delà de l’aspect historique, ils constituent toujours une bonne entrée dans le monde orchestral. Il faudra bien sûr, si ce n’est déjà fait, leur adjoindre des gravures plus récentes et plus représentatives d’une certaine authenticité de l’art musical janáčekien où Kubelik et Ančerl font toujours figure de référence
Joseph Colomb - juin 2014
Notes
1. Le disque microsillon 33 tours venait de naître. On assistait à ses premiers pas de commercialisation. Il représentait un progrès considérable par rapport aux 78 tours.
2. Revue Disques, (n° 47, avril-mai 1952), article de Jean Germain
3. Le site leos-janacek.org/ initié par Jakob Knaus en Suisse, dans son dictionnaire extrêmement complet, donne la date de 1951 tandis qu’Alain Deguernel retient 1953 sur la notice du CD.
4. Ančerl en donne une lecture beaucoup plus dynamique et nerveuse bien servie par une technique d’enregistrement qui clarifie les plans sonores.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire