Tout récemment, Harmonia Mundi vient de sortir un enregistrement précieux à plus d'un titre. Il s'agit d'une anthologie d'œuvres chorales de Leoš Janáček qui couvre une large partie de sa production. Des compositions pour voix s'étalant de 1878, période de jeunesse jusqu'à 1926 période de grande maturité, avec une exception singulière, une pièce du recueil Sur un sentier recouvert jouée sur harmonium. Autre particularité de ce recueil de pièces, une marque d'estime de Janáček à son ami Antonín Dvořák. La responsabilité de cet album discographique incombe à un chef néerlandais, Daniel Reuss et à l'ensemble qu'il dirige depuis une dizaine d'années, la Cappella Amsterdam.
La discographie janáčekienne d'ouvrages choraux n'est pas si étoffée que cela. Depuis l'excellente compilation due à Reinbert de Leeuw et au Netherlands chamber choir en 1995 (Philips), on n'a guère trouvé qu'une autre anthologie (1) composée par le compositeur et chef anglais James Wood et de son New London chamber choir en 1997 (Hyperion). Depuis, rien d'aussi significatif et vaste. Bien sûr, les chefs tchèques, dans le passé, ont salué Janáček dans ses œuvres chorales. Josef Veselka, Jan Řezníček, Lubomir Mátl se sont distingués par quelques enregistrements mémorables.
Quelle originalité apporte donc le disque de Daniel Reuss ? Par sa confrontation entre les merveilleux duos moraves de Dvořák et ses propres compositions, Janáček démontre dans celles-ci la marque de son génie musical et dramatique. Comme l'indique la notice "nous sommes tout bonnement confrontés à la naissance d'un langage musical qui, bien qu'il fut consciemment ancré à l'Est, projette depuis près d'un siècle l'aura d'un sentiment universel !" Si chacun, en France, reconnaît maintenant aux opéras de Janáček une valeur incontestable, par manque d'auditions suffisamment nombreuses, on méconnaît son œuvre chorale. Le disque de Daniel Reuss arrive à point nommé pour y remédier et valoriser cette musique. On commence avec six duos moraves de Dvořák harmonisés pour quatre voix par son jeune ami qui les avaient découverts quasiment en même temps qu'il faisait connaissance avec leur auteur. Par cette adaptation, Janáček rendait hommage à son aîné avec qui il entretenait une relation amicale et musicale. Il approfondissait aussi sa maîtrise de l'écriture chorale, lui qui dirigeait depuis quelques années le chœur du monastère des Augustins puis celui de la société Svatopluk et enfin celui de la Beseda brněnská à Brno. Tout naturellement, ses premières compositions, il les confia à l'ensemble choral. Dans un premier temps, il s'imprégna du modèle que lui avait fourni sa formation au couvent des Augustins auprès du moine compositeur Pavel Křížkovský. Peu à peu sa science évolua, son style se forgea. Il considéra bientôt chaque chœur comme une pièce dramatique dans laquelle il put étaler ses étonnantes facultés de dramaturge et de musicien. En 1876, Dvořák avait composé dix duos moraves regroupés dans l'opus 32 (B 62) qui s'ajoutaient aux cinq de l'opus 29 de la même année et aux quatre de l'opus 20 (B 50) de l'année précédente. Dvořák destinait les derniers à deux voix solistes de femmes, voix aiguë et voix grave soutenues par le piano, tandis que les précédents s'adressaient à deux voix de soprano et les premiers à une soprano et un ténor. Parmi ceux de l'opus 32, Janáček en choisit tout d'abord quatre qu'il arrangea en décembre 1877 pour les quatre voix d'un chœur mixte. Sept ans plus tard, il en choisit deux autres auxquels il appliqua le même traitement que précédemment. František Sušil fournit le texte de ces six chants à Dvořák grâce à son recueil publié en 1860. Ce recueil, fort de 2361 chants, Janáček en prit connaissance au monastère des Augustins qui l'avait acquis. Pavel Křížkovský y puisa régulièrement et le montra plus d'une fois, comme un trésor national, à ses élèves dont le jeune Leoš. Le 2 décembre 1877, Janáček à la tête de la chorale de la Beseda brněnská donnait les quatre premières pièces de ces Duos moraves dans un concert qui comprenait également la première audition de sa Suite pour cordes (VI/2) ; les deux dernières pièces furent chantés par la même chorale sous une autre direction en novembre 1884. Existe-t-il beaucoup d'enregistrements de ces adaptations des Duos moraves de Dvořák ? Je n'en connais qu'un dû à une chorale d'enfants tchèques, le Boni Pueri (1994) édité par le Club des amis de Boni Pueri. Daniel Reuss et la Cappella Amsterdam soulignent la grâce mélodique de ces duos transformés en quatuors vocaux. On y reconnait la veine musicale de Dvořák à laquelle il est difficile de ne pas succomber.
Pour Janáček, le premier chœur du disque de Reuss et de sa Cappella Amsterdam, Kačena divoká - la cane sauvage - (2), illustre bien le début de son évolution. Une déploration lente décrit le malheur de cette cane touchée par le fusil d'un chasseur. Janáček s'attacha à répartir entre les quatre registres de voix (hommes et femmes) l'évolution de l'histoire tout en gardant la même couleur mélodique et la même mélopée. En 1885, date de composition de ce chœur d'après un chant populaire recueilli par František Sušil, le compositeur continuait son apprentissage du chant choral. La rupture intervint avec Otče nás (Notre père) dont la Cappella Amsterdam interprète la première version, celle de 1901, avec accompagnement d'harmonium. Le chœur Elegie na smrt dcery Olgy (Elégie sur la mort de ma fille Olga) suivit chronologiquement le chœur précédent et la disparition d'Olga le 26 février 1903. Avec Zdravas Maria (Ave Maria) on quitte le profane pour une autre veine d'inspiration pour Janáček, le religieux sur lequel il nous faudra revenir un jour lors d'une chronique future. Le traitement assez traditionnel s'apparente à celui de Kačena divoká. Un retour en arrière pour le compositeur ? Certainement pas. Ce chœur renouait avec une certaine retenue correspondant au ton des paroles. L'originalité à tout prix ne convenait pas à Janáček, mais son intention l'amenait à coller au plus près de l'émotion ressentie.
Avec les deux autres chœurs au programme de la Cappella Amsterdam, nous abordons la grande période créatrice de Janáček, celle qui vit se suucéder les chefs-d'œuvre opératiques tout autant que les deux quatuors, la Sinfonietta et la Messe glagolitique pour s'en tenir aux plus célèbres. Tout d'abord, Vlčí stopa (La Trace du loup), opéra miniature, datant de 1916. Moins connu que les trois chœurs sur des texte de Petr Bezruč (Kantor Halfar, Maryčka Magdónova et les 70 000), il montre pourtant un versant tout aussi passionnant que le coté revendicatif des trois chœurs précédents. Il conte la patiente et douloureuse traque du loup par un vieil homme qui s'aperçoit que ses traces le conduisent à sa propre maison. Sa jeune épousée le trompe avec un inconnu. Aveuglé par la douleur et l'incompréhension, il vise sa fenêtre et lâche un coup de fusil peut-être fatal. Ce drame, banal dans sa conduite, mais réhaussé par la poésie du texte de Jaroslav Vrchlický (3), Janáček le traite avec autant de soin que s'il s'agissait d'un véritable opéra. Le piano, comme plus tard dans le Journal d'un disparu, ponctue les interrogations du vieil homme et enveloppe de douceur le chant du chœur de femmes montant calmement, tout en pudeur. Il ne se cantonne pourtant pas à un rôle d'accompagnement des voix, mais participe au questionnement du héros. Le ténor, s'identifiant au vieil homme de l'histoire, suffoque sous les hallucinations (ou la réalité) qui l'assaillent. Bien que non tchèque, le ténor Thomas Walker, bien épaulé par le piano de Philip Mayers et les éléments féminins de la Cappella Amsterdam traduit expressivement, mais sans grandiloquence, la progression des états d'âme du guetteur de loup.
Enfin, Řikadla, dans la deuxième version de la fin de l'année 1926, ultime et éclatante illustration de l'invention mélodique de Janáček. Existe-t-il dans toute l'histoire de la musique un recueil aussi inventif dans la mélodie, la rythmique, l'instrumentation, l'humour, la poésie et l'originalité ? On a peine à croire qu'un homme de 73 ans ait écrit un tel ouvrage. Janáček y fait preuve d'un esprit de jeunesse assez incroyable. Comme à son habitude, il va à l'essentiel. Dans ses 19 petites pièces, 12 à 13 n'atteignent pas une minute et certaines ne se prolongent pas au-delà de 20 secondes. La partie vocale repose sur un chœur de chambre réduit presque à sa plus simple expression ; pour chaque hauteur de voix, les chanteurs y sont par deux sauf les ténors dont l'effectif monte à trois. Quant à l'ensemble instrumental, il repose essentiellement sur deux clarinettes et une clarinette basse, une flûte, un piccolo, une ocarina (!), un basson et un contrebasson, une contrebasse, un tambour d'enfants et un piano. Le texte, lui, oscille de la loufoquerie la plus absurde à la poésie brute la plus fraîche où l'humour conserve toutefois tous ses droits. Où Janáček le dénicha-t-il ? Chez Erben et son premier compagnon de collecte de musique populaire, František Bartoš. L'auditeur passe de la surprise au ravissement, de l'étonnement à l'émotion, de la jubilation à l'émerveillement. Daniel Reuss, ses chanteurs et ses musiciens en donnent une lecture propre, parfois un peu trop sage, à laquelle il manque sans doute un petit grain de folie. En fait, peu d'interprétations parviennent à donner libre cours à ce délire musical (contrôlé), sauf peut-être les enfants du chœur Severáček dont les voix juvéniles ajoutent l'innocence et la fraîcheur à la folle inventivité du compositeur. (disque Studio Matous)
Sur le disque de Reuss, reste une dernière plage, la première pièce du Sentier recouvert, Nos soirées. Ce n'est pas le pianiste Philip Mayers qui s'en charge, mais un autre musicien, Dirk Luijmes, qui utilise un harmonium, instrument pour lequel Janáček destinait primitivement les cinq premières pièces qu'il composa dès 1901 et qu'il rassembla plus tard avec d'autres dans ce fameux recueil. Peu de musiciens se sont servis de cet instrument rustique à part Aleš Bárta dans un des disques que Supraphon a édité vers la fin des années 90 sous le titre générique "Janáček unknown". On peut comparer le timbre de l'harmonium requis pour cet enregistrement Harmonia Mundi avec celui de l'accordéon adopté par Théodor Anzelotti sur le label Winter and Winter. La ressemblance est troublante. Dans le cas de l'harmonium, on se trouve donc bien en présence de l'instrument choisi par le compositeur, ce piano des humbles qu'il n'abandonna jamais et dont il disposa plus tard à Hukvaldy lorsqu'il y eût acheté la maison de sa belle-sœur.
Le motif graphique de la pochette nous maintient en Moravie. Emprunté à Alfons Mucha et à son tableau "le couronnement du tsar Stepan Dusan", on replonge dans l'atmosphère bien particulière de ce peintre. On sait qu'il connut les honneurs et le succès en France au début du XXe siècle. Pourquoi Janáček ne tenta-t-il de son vivant un séjour dans notre pays comme son compatriote peintre ? Y aurait-il gagné plus tôt la reconnaissance des mélomanes français ? On peut le supposer, mais rien n'est moins sûr, tant le compositeur autant qu'il le pouvait se tenait éloigné des aspects futiles et superficiels et des rapports obligés qu'une vie sociale impose. Ajoutons que la pochette renferme le texte tchèque de tous les chœurs interprétés et une traduction française. Que ce soit Michel Chasteau (4) qui l'ait réalisée signifie qualité, précision et respect de l'original. Ami lecteur, n'attendez pas, précipitez vous chez votre disquaire pour vous procurer ce disque (Harmonia mundi HMC 902097)

Dans l'hexagone, peu d'ensembles choraux se sont frottés à l'univers de Janáček, mais ceux qui s'y sont risqués ont fort bien tenu la gageure. Depuis une bonne quinzaine d'années, l'ensemble Musicatreize de Roland Hayrabedian, l'ensemble Accentus de Laurence Equilbey et les Solistes de Lyon sous la direction de Bernard Tétu ont mis à leur répertoire plusieurs des œuvres chorales du compositeur morave. Bernard Tétu et ses solistes lyonnais ont défendu magnifiquement dans des villes importantes, dans d'autres plus modeste ainsi que dans des villages Elégie sur la mort de ma fille Olga, La Trace du loup, Řikadla (dans les deux versions) et les six Duos moraves, soit avec un ensemble choral conséquent, soit avec un ensemble de chambre, soit encore avec seulement quatre solistes. Leur engagement musical est sans faille. Par ailleurs, ce chef et ses chanteurs sont l'un des rares ensembles français, sinon le seul, à chanter les six duos moraves de Dvořák-Janáček.
Joseph Colomb - février 2012
Notes :
1. Lubomir Mátl à la tête de la prestigieuse Chorale des Instituteurs moraves a livré un excellent disque d'ouvrages choraux chez Naxos en 1996. Cependant seuls les chœurs pour voix d'hommes sont représentés dans cet enregistrement.
2. Kačena divoká a également inspiré en 1906 Jan Kunc, élève de Janáček et plus tard directeur du conservatoire de musique de Brno. Kunc a utilisé un traitement bien différent de celui de son professeur. Auparavant, Dvořák avait composé en octobre 1884 (B 140) une mélodie pour voix et piano ayant pour thème Kačena divoká. On ne sait pas où se trouve la partition, ni quel texte il a utilisé. Celui de Sušil ou peut-être un texte d'Erben comme le suggère Burghauser dans le catalogue qu'il a dressé des œuvres de Dvořák. Merci à Alain Chotil-Fani pour ses informations.
3. Jaroslav Vrchlický (1853 - 1912) écrivain, traducteur, poète. On le considère comme le Victor Hugo tchèque.
4. Rappelons que Michel Chasteau a excellemment traduit le livre de Tĕsnohlídek La petite renarde rusée qui a inspiré l'opéra de Janáček du même titre.
2. Kačena divoká a également inspiré en 1906 Jan Kunc, élève de Janáček et plus tard directeur du conservatoire de musique de Brno. Kunc a utilisé un traitement bien différent de celui de son professeur. Auparavant, Dvořák avait composé en octobre 1884 (B 140) une mélodie pour voix et piano ayant pour thème Kačena divoká. On ne sait pas où se trouve la partition, ni quel texte il a utilisé. Celui de Sušil ou peut-être un texte d'Erben comme le suggère Burghauser dans le catalogue qu'il a dressé des œuvres de Dvořák. Merci à Alain Chotil-Fani pour ses informations.
3. Jaroslav Vrchlický (1853 - 1912) écrivain, traducteur, poète. On le considère comme le Victor Hugo tchèque.
4. Rappelons que Michel Chasteau a excellemment traduit le livre de Tĕsnohlídek La petite renarde rusée qui a inspiré l'opéra de Janáček du même titre.
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