dimanche 1 janvier 2012

Dvorak, Novello, Alfred Littleton, et les festivals de musique britanniques : Messe

[Voici la quatrième et dernière partie de l'article du Dr. Beveridge, consacré à la correspondance inédite entre Antonín Dvořák et son éditeur anglais Littleton. Pour terminer, l'étude parle de la Messe en ré majeur.]


Dvořák, Novello, Alfred Littleton, et les festivals de musique britanniques :
Correspondance récemment découverte, nouvelles observations

David R. Beveridge
 


Messe en ré majeur, B. 153/175

Et maintenant nous pouvons nous pencher sur l'histoire de cette autre œuvre qui revient sans cesse dans les lettres que nous étudions : la Messe en ré majeur, composée à l'origine en 1887 pour chœur, solistes et orgue (comme B. 153) pour la consécration de la chapelle de la maison seigneuriale de Josef Hlávka à Lužany. Dès 1888, Dvořák avait ouvert des négociations avec Fritz Simrock pour la publication de cette œuvre, sans que Simrock ne se montre très enthousiaste. (50) Le 18 novembre 1889, dans une des lettres issues des documents Hlávka, l'éditeur berlinois a fini par donner une réponse négative à Dvořák. (51) Cette expérience a évidemment laissé un goût amer dans la bouche de Dvořák, comme nous le constatons dans la référence dans sa lettre à Littleton sur 20 octobre 1890 présentée ci-dessus. (52)

Dans l'intervalle, le 30 septembre 1889, Simrock avait écrit à la firme Novello à Londres pour leur demander s'ils pourraient être intéressés par la Messe. Sa lettre est manquante, mais elle est mentionnée dans la réponse de Novello du 11 novembre 1889. Cette réponse, présente dans le fonds de la CMM, est publiée ici pour la première fois : (53)

[11 novembre 1889, Novello à Simrock] 

 [En gras = caractères imprimés. Le reste est manuscrit.]

           I, Berners Street, W. 
[Insigne de NOVELLO]    London, d. 11 Nov. 1889.
NOVELLO, EWER AND CO.,
  MUSIC PUBLISHERS,     R 13/11
OFFICE OF “THE MUSICAL TIMES,”               /
1, BERNERS STREET, W.,     R 13/11
80 & 81, QUEEN STREET,
CHEAPSIDE, LONDON, E.C. 
21, EAST 17TH STREET,
NEW YORK.
-------------
BOOKBINDING WORKS,
111, 113 & 115, SOUTHWARK STREET, S.E.
------------- 
STEAM PRINTING WORKS
69 & 70, DEAN STREET, SOHO, W.
LONDON.

 
Herrn N. Simrock, Berlin.
  In Erwiederung Ihrer geehrten Zuschrift vom 30ten Sept. glauben wir kaum dass 
wir Ihrer Offerte von Dvořák’s neue Messe annehmen werden können, da dieselbe 
nicht für Orchester geschrieben ist.
  Immerhin würde es uns sehr freuen wenn Sie uns, entweder das Manuscript 
oder vielleicht ein Exemplar, zuschicken könnten um das Werk durchzusehen.
         Zeichnen wir,
                   Hochachtungsvoll,
      Novello and Co
        p. H:R:C

[au verso :]
1889.
Berlin, 11. November
Novello, Ewer & Co.
R / 13/11
R / 13/11

Corps de la lettre dans sa traduction française :

À M. N. Simrock, Berlin
  En réponse à votre aimable courrier du 30 septembre, nous pensons qu’il nous 
sera difficile d'accepter votre offre sur la nouvelle Messe de Dvořák, car elle 
n'est pas écrite pour orchestre.
  Néanmoins nous vous serions reconnaissants de nous faire parvenir le manuscrit 
ou peut-être une copie, pour que nous puissions examiner cette œuvre.
  Très respectueusement vôtres,
    Novello and Co
    p. H:R:C

Nous notons avec étonnement que, seulement quatre jours plus tard, Novello accuse réception non seulement de la Messe, mais d’une autre œuvre, toutes deux envoyées par Simrock, et déjà posé un verdict négatif sur elles. Cela est mentionné dans une autre des lettres que j'ai récemment découvertes dans les documents Hlávka, transmise par Simrock à Dvořák, accompagnée de sa propre lettre 18 novembre 1889, où l'éditeur anglais indique que lui non plus ne trouve d’intérêt à publier la Messe.

[15 novembre 1889, Novello à Simrock]

[Même entête imprimé que dans la lettre du 11 Nov. 1889 citée plus haut, suivi par la date :]
 
London, d. 15. Nov. 1889.

Herrn N. Simrock, Berlin.
  Die Messe und opus 79 von Dvořák haben wir durchgesehen, bedauern aber sehr 
dass wir dieselben nicht annehmen können. – Das Manuscript senden wir 
eingeschrieben zurück und danken Ihnen bestens fur Ihre freundliche Offerte.
  Hochachtungsvoll,
  Novello + Co
    p. N:R:G.

Corps de la lettre dans sa traduction française :

A M. N. Simrock, Berlin.
  Nous avons étudié la Messe et l'opus 79 de Dvořák, et avons le regret de vous 
dire que nous n’allons pas les accepter. – Veuillez trouver ci-joint le manuscrit. 
Nous vous prions d’accepter nos remerciements pour votre offre courtoise.
  Cordialement,
  Novello + Co
    p. N:R:G.

L’opus 79 est le Psaume 149, que Dvořák avait composé en 1879 pour chœur d'hommes et orchestre (B. 91) et qui est resté inédit dans cette version après sa mort. Il l’avait réécrit en 1887 dans une version pour chœur mixte et orchestre (B. 154) que Simrock avait déjà publiée en 1888, soit un an avant la correspondance que nous discutons ici. Faut-il comprendre que Simrock offrait à Novello la version originale ? (54) Je ne le crois pas. Je le soupçonne plutôt de proposer à Novello un partage des droits pour la Messe et le Psaume : droits anglais pour Novello, droits de l'Allemand pour lui-même. Comme nous l'avons vu, c'est exactement ce qu'il avait proposé deux semaines plus tôt à Dvořák dans sa lettre du 3 novembre 1889 pour les œuvres vocales (non spécifiées) que Dvořák envisageait d'écrire pour l'Angleterre. Quant à la messe, la première référence à cette œuvre, dans la correspondance de Dvořák en relation avec l’Angleterre, se situe dans la lettre nouvellement découverte du 20 juin 1890 de Littleton présentée ci-dessus, ce qui montre que Novello - sept mois après avoir exprimé des réserves à Simrock sur le manque d'accompagnement orchestral et par suite rejeté l’offre de Simrock - avait accepté l’œuvre directement proposée par Dvořák, dans sa forme avec accompagnement d'orgue. Rappelons le passage pertinent :
Je joins avec grand plaisir le chèque pour la messe. Nous n'avons encore rien fait au sujet 
de sa publication. Je reste impatient de savoir si vous ne pourriez pas réduire sa partition pour 
petit orchestre : s'il vous plaît pensez-y. Naturellement, nous vous réglerions votre dû si vous 
réalisiez ce travail.
En fin de compte, Novello publia cette œuvre seulement dans une version orchestrée, que Dvořák réalisa à la demande de Littleton en 1892 (B. 175), et une réduction pour piano et voix de celle-ci faite par Berthold Tours, pour qui la version avec orgue fut seulement une aide. (55) Néanmoins, il est intéressant de noter ce que cette lettre nouvellement découverte nous dit : Novello avait accepté la Messe dans sa forme originale, et paya Dvořák pour elle. (56) Cela nous amène à la dernière des lettres récemment découvertes que je souhaite présenter dans cette étude : une lettre de la firme Novello à Josef Hlávka (qui était maintenant devenu un ami proche de Dvořák), témoignant des sentiments de dévotion de Dvořák envers lui, et sa préoccupation que la dédicace de la partition pour piano et voix de la Messe rencontre son approbation :

[18 janvier 1893, Novello à Josef Hlávka]

[Même entête imprimé que sur les lettres des 11 novembre et 15 novembre 1889 présentées ci-dessus, suivi de la date :]
         London, Januar 18 1893
           R 13/11
                    /
           R 13/11
Herrn Joseph Hlávka
Prag
Sehr geehrter Herr! 
  Auf Wunsch des Herrn Dr Antonín Dvořák in New York senden wir Ihnen 
einliegend einen Probeabzug des Titel Blattes seiner “Messe in D” welche Ihnen 
gewidmet ist, und die wir nächstens veröffentlichen werden.
  Wollen Sie die Freundlichkeit haben uns mitzutheilen ob Sie die Widmung: “Panu 
Jos. Hlávkovi” so correkt finden, da hier niemand Böhmisch liest. Sollten Sie irgend welche sonstigen Vorschläge bezw. des Titel Blattes zu machen haben, so bitten wir uns gefl. [= gefällig] baldige Nachricht, und werden wir dieselben gerne 
berücksichtigen.
  Hochachtungsvollst ehrgebenst
    Novello and Ewer

Corps de la lettre dans sa traduction française :

Très honoré Monsieur !
  Selon la volonté du Dr. Antonín Dvořák à New York, nous vous envoyons un fac-
similé de la page de titre de la « Messe en ré » qui vous est dédiée, et que nous allons bientôt publier.
  Pourriez-vous avoir l’amabilité de nous dire si la dédicace « Panu Jos. Hlákovi » [à M. Jos. Hlávka] est correcte, parce que personne ici ne sait lire le tchèque. Si vous aviez d'autres suggestions sur la page de titre, nous vous demandons de bien vouloir nous le faire savoir rapidement, et nous serons heureux de les prendre en considération.
  Avec le plus grand respect, vos dévoués
    Novello and Ewer

C'est à cette communication de Novello que Hlávka fait référence dans une lettre émouvante qu’il écrit à Dvořák, le 2 avril 1893 (dans ADKD), citée ici dans la traduction française : (57)
Nous avons été très heureux d'apprendre que vous avez finalement publié votre Messe en ré majeur. 
Et ce ne fut pas une mince surprise de recevoir de la part de M. Novello le titre de cette publication 
pour relecture, avec sa dédicace en langue tchèque. J'ai été « honoré », comme on dit, par ce genre 
d’intentions beaucoup de fois déjà, et je les ai toujours rejetées, [partant] du principe que je refuse 
toute dédicace, de sorte que vous êtes le premier et le seul que je remercie de tout mon cœur pour 
votre dédicace. Je peux vous assurer que j’accepte pleinement l'honneur dont vous vous vouliez me 
faire part à travers cette dédicace.

Conclusion
Avec cette lettre émouvante de Josef Hlávka nous refermons l’histoire des relations généralement cordiales de Dvořák avec Alfred Littleton et la maison d'édition Novello - mais seulement pour le moment. Des éléments supplémentaires ne manqueront pas de réapparaître ; l'ampleur de cette « béance » parmi les lettres connues de que Dvořák a envoyées à Littleton, par exemple, va probablement continuer à diminuer. Plus d'un siècle après la mort de Dvořák, il paraît indiscutable que les possibilités de trouver de nouvelles sources d'informations utiles pour comprendre sa vie et son œuvre sont loin d'être épuisées.


Notes

[NDT : l'ensemble des notes est de l'auteur.]

(50) Voir dans ADKD les lettres : Dvořák à Simrock 26 juillet 1888, puis 28 juin, 7 juillet, et 11 juillet 1889 ; Simrock à Dvořák 27 juillet 1888, puis 24 juin, 29 juin, 8 juillet, et 14 octobre 1889.

(51) La première réaction de Dvořák au rejet de Simrock est inconnue - une partie de sa correspondance avec l'éditeur allemand pendant cette période est visiblement toujours manquante - mais le 3 janvier 1890, il lui écrit (lettre dans ADKD): « Après avoir rejeté la Messe, la même chose pourrait se produire avec la symphonie » (« Sie mich Nachdem mit der messe sitzen ließen, kann es ja. auch mit der Sinfonie pour gehen ».) Voir aussi dans ADKD : Dvořák à Simrock, 11 octobre 1890.

(52) Voir aussi Dvořák à Simrock 11 octobre 1890 (en ADKD).

(53) S76 1313. Jitka Slavíková en fournit une paraphrase en langue tchèque dans Kontakty ..., p. 222 et Dvořák a Anglie..., p. 125 (dans les deux cas, op. Cit., note 6).

(54) En fait, Dvořák avait lui-même offert en 1886 le Psaume 149 à Novello dans sa version originale, mais il est possible que Simrock n’en ait rien su. Apparemment, aucun accord n'avait été conclu. Voir ADKD : Littleton à Dvořák 27 janvier 1886, et Dvořák à Littleton le 20 février 1886. (55) Voir les « Vydavatelská zpráva » (également traduit en anglais par « Editor’s Notes ») en fin de l'édition critique Jarmil Burghauser de la version originale (Prague: Editio Supraphon, 1970), pages non numérotées. Novello ne publia pas une partition complète, mais seulement la réduction pour piano et voix et des parties d’orchestre. Lettres sur ce sujet dans ADKD : Littleton à Dvořák 13 avril and 16 octobre 1891. Dvořák à Littleton 26 février, 3 mars, 21 juillet, et 25 août 1892. Dvořák à Novello 14 juin 1892. Novello à Dvořák 16 novembre 1892. Dvořák à Jindřich Geisler 24 janvier 1893. Dvořák à Alois Göbl 14 mars 1893.

(56) Le montant du paiement reste inconnu.

(57) Manuscrit original de la CMM, S76 573. Transcription selon ADKD selon la version tchèque de cet article, p. xxx. [NDT : j’ai traduit le courrier à partir de sa version anglaise réalisée par DB.]

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