dimanche 25 décembre 2011

Dvorak, Novello, Alfred Littleton, et les festivals de musique britanniques : Huitieme symphonie

[Voici la troisième partie de l'article du Dr. Beveridge, consacré à la correspondance inédite entre Antonín Dvořák et son éditeur anglais Littleton. La lettre présentée ici aborde le sujet de la 8e Symphonie en sol majeur, publiée outre-Manche par Novello.]


Dvořák, Novello, Alfred Littleton, et les festivals de musique britanniques :
Correspondance récemment découverte, nouvelles observations

David R. Beveridge
 


Huitième symphonie, B. 163


Deux mois plus tard, le 24 octobre 1890, l'on trouve dans ADKD une lettre de Littleton à Dvořák abordant le sujet du Requiem. Ce courrier indique que le compositeur n'avait pas encore dit sous quelles conditions il laisserait Novello publier l'ouvrage. Cependant, la seconde de ses lettres à Littleton récemment découvertes montre que dans l'intervalle, il avait offert une œuvre différente, sa Huitième Symphonie (en sol majeur), et a même avancé un prix pour elle. En date du 20 octobre 1890, ce courrier constitue apparemment l'ouverture des négociations de Dvořák avec Novello au sujet de la publication de la symphonie, négociations qui devaient trouver une issue heureuse. Curieusement, il ne mentionne pas du tout le Requiem, mais comme nous allons le voir ce courrier a tout de même joué un certain rôle dans la publication de cette œuvre. Il est également intéressant de relever d'autres preuves des tensions continues entre Dvořák et Simrock. (39) Cet échange confirme la franchise et la sincérité  proverbiale du compositeur qui, en révélant des informations sur ses relations avec Simrock, a affaibli sa position de négociateur avec Novello. En revanche, il démontre aussi son savoir-faire toujours mieux maîtrisé sur la façon de convaincre un éditeur de la valeur d'une œuvre.

La formule de politesse est significative : Dvořák commençait couramment ses lettres adressées à Littleton et d'autres personnes en Angleterre avec les mots « Mon cher ami », mais ici cet ami devient littéralement : « Mon plus cher ami » (« My dearest friend »). C’est la première fois que cette expression apparaît dans l’ensemble des correspondances connues de Dvořák. (40)

[1890 October 20, Dvořák to Alfred Littleton, version originale]

                                        Prague 18 20/10 90
  My dearest friend,

    I would offer you my new Sinfonie in G (major) which obtained a great succes in 
  London as you know. M. Simrock refused [symbol inserted here: an X on a circle] 
  my Mass (last year)

    [sideways in the left margin – the same symbol as in the main text above, 
    connected to it by a line and followed directly by:]

      NB. If it goes so farther on, I think, M. Simrock will refuse all
      my works! 

  for Choor and organ, because he could not pay me [?] such what I have asked 
  [again referring to his Mass in D major, which we shall consider shortly] and now 
  could came we did not come to an end with my new Sinfonie, and that is [?] the 
  reason, why I am writing too [?] you about this matter. [again the same symbol] 
  N.B. [apparently referring again to the addendum in the left margin, but with no line 
  connecting to it]

    Please let me imediately know what sumn you wuild offer for the work. I have 
  only to remark, xxx that I would ask an reasonable price.

    In case, we would come to terms, I would send [?] you imediately an 
  arrangement (bis zum 3. November) for piano duetts) ready for sale in. Viemna as 
  the work will be performed at the sane day and Dr Richter will conduct. Would it be 
  possibel to you to ha get ready the (Clavierauszug (zu 4 Händen) if not, I should ask 
  M. Richter he to postpone the first performance for the 3. Concert to be held in 
  Dezember.  Hermann Wolf (Musical Agency Berlin (am Carlsbad Nro 19.) promised 
  me to bye the score and partes and Bülow will conduct, as well as the (Museum 
  Conzerte) Frankfurt am Main, where I myself shall conduct my Sinfonie on 7:th of 
  Novenber  have promised me to bye the neccessary matarial from [?] the publisher. 
  The Filh: at [?] London xx [?] promised me also to bye it. M. Hallé and [?] M. Manns 
  (there is no doubt) will also bring out my Sinfonie  If the succes in Vienna and 
  Berlin will be like the of London, then all is right!

    This Sinfonie should be I dedicate to oar our Kaiser Franz Josef Acadamie for 
  Science and Art because His Majesty was pleased to nominate me the member of 
  the above-mentioned Academy 

    In haste!!!        Manny greatings
                        truly yours
    Pleas write me [?] in return of post!        Antonín Dvořák

      [The following paragraph is circled:]

    P.S.
    I have just the idea that it is better and shorter to say you the sumn for it. at 
  once: Ł Ł 200. for my Sinfonie in G major

    If you please I shall send you all letters from the Filh. at London (M Berger) M. 
  Richter from [?] Vienna, Herrman Wolf in Berlin The Museum society in Frankfurt 
  Car Müller Director) where they assure me [?] to bye the score and partes.

[20 Octobre 1890, Dvořák à Alfred Littleton, traduction française]

                                        Prague 18 20/10 90
  Mon plus cher ami,

    Je vous offre ma nouvelle Sinfonie en sol (majeur) qui a obtenu un grand succès 
  à Londres comme vous le savez. M. Simrock a refusé [symbole inséré ici : un X sur 
  un cercle] ma Messe (l'année dernière)

    [sur le côté dans la marge gauche, le même symbole que dans le texte principal 
    ci-dessus, relié à ce dernier par un trait et suivi directement par :]

      NB. Si cela continue ainsi, je crois que M. Simrock refusera toutes
      mes œuvres !

  pour Choor et orgue, car il ne pouvait pas me payer [?] tel ce que j'ai demandé [se 
  référant de nouveau à sa Messe en ré majeur, que nous reconsidérons sous peu] et 
  maintenant nous ne sommes pas parvenus à un accord sur ma nouvelle Sinfonie (41), et 
  qui est [?] la raison, pour laquelle je vous écris aussi [?] au sujet de cette affaire. [à 
  nouveau le même symbole] N.B. [apparemment faisant référence encore une fois à 
  la note de la marge gauche, mais sans ligne le reliant à elle]

    S'il vous plaît faites-moi savoir quelle somme vous offririez pour cette œuvre. Je 
  ferai seulement remarquer, xxx que je demanderai un prix raisonnable.

    Dans ce cas, nous pourrions faire affaire, je voudrais envoyer [?] immédiatement 
  un arrangement (bis zum 3. November) pour duo de piano) prêt pour la vente à 
  Vienne, comme l’œuvre sera dirigée le même jour et Dr Richter dirigera. Serait-il 
  possibel à vous de préparer le (Clavierauszug (zu 4 Händen) sinon, je devrais 
  demander à M. Richter, de reporter la première représentation pour le 3. Concert qui 
  se tiendra en Dezember. (42) Hermann Wolf (Musical Agence de Berlin (h Carlsbad Nro 
  19.) m'a promis d’acheter la partition et les parties séparées et Bülow dirigera (43), ainsi que 
  (Museum Conzerte) de Francfort am Main, où je dirigerai moi-même ma Sinfonie le 
  7 Novenber (44) m'ont promis d’acheter le matériel nécessaire auprès [?] de l'éditeur. Le 
  Philh: à [?] Londres xx [?] m'a aussi promis de l’acheter. M. Hallé et [?] M. Manns 
  (sans aucun doute) achèteront aussi ma Sinfonie. Si le succès à Vienne et à Berlin 
  sera comme celui de Londres, alors tout va bien !

    Cette Sinfonie devrait je devrais la dédier à notre Kaiser Franz Josef Acadamie 
  pour la science et l'art, parce que Sa Majesté a eu la bienveillance de me nommer 
  comme membre de cette Académie (46)

    En toute hâte !!!           Meilleurs vœux
                                sincèrement vôtre
    Merci de me répondre par retour de courrier ! Antonín Dvořák

      [Le paragraphe suivant est entouré par un cercle :]

    P.S.
    Je viens d’avoir l'idée qu'il est mieux et plus rapide de vous dire la somme : Ł Ł 
  200. pour ma Sinfonie en sol majeur

    Si cela vous est utile, je vous enverrai toutes les lettres du Phil. de Londres (M 
  Berger) M. Richter de [?] Vienne, Herrman Wolf à Berlin La Société du Musée de 
  Francfort Directeur Car Müller) dans lesquelles ils m'assurent [?] qu’ils achèteront la 
  partition et les parties séparées. (47)

Dans sa réponse, Littleton eut l’idée d'utiliser la proposition de Dvořák comme moyen de le convaincre d’en finir avec les négociations sur le Requiem, en faisant figurer cette œuvre dans le même lot que la symphonie. Il s’ensuivit une difficile négociation sur les honoraires, relativement bien documentée dans la correspondance dans ADKD (48) même s'il apparaît clairement que certaines lettres de Dvořák sont toujours manquantes, en particulier celle où Dvořák a finalement accepté l'offre de Littleton, comme l’éditeur en fait part le 13 avril 1891. Dvořák ne devait recevoir que 100 livres sterling pour la symphonie, la moitié de ce qu'il avait demandé. Mais d’un autre côté, le Requiem fut payé 650 livres, soit la même somme que pour St. Ludmila qui est une œuvre bien plus longue. Ce cachet était de loin le plus élevé que Dvořák ait jamais reçu pour une œuvre. (49)

Notes

[NDT : l'ensemble des notes est de l'auteur.]

(39) Ces tensions étaient apparues suite à un vif échange de six lettres du 7 au 12 octobre 1890. Trois d’entre elles, écrites par Simrock (8, 10 et 12 octobre), proviennent des documents Hlávka que j’ai récemment découverts. Voir la note 37.

(40) Suivis plus tard en seulement deux occasions, les 5 mai 1892 et 12 juin 1894 (lettres dans ADKD) lorsque « cher ami » s’adresse à Francesco Berger, secrétaire honoraire de la Société philharmonique de Londres.

(41) Tel que documenté principalement par l'échange de lettres mentionné à la note 39.

(42) En fin de compte la performance à Vienne sous la direction de Hans Richter n'a pas eu lieu jusqu'à ce 4 janvier 1891. Voir Richter à Dvořák 29 novembre 1890 et [5 janvier 1891], Dvořák à Richter 1 décembre 1890 et le 1 janvier 1891, le tout dans ADKD.

(43) Dvořák a mentionné cette performance attendue à Berlin a également dans sa lettre à Hans Richter du 1er décembre 1890 (dans ADKD) et une lettre envoyée évidemment à Hans von Bülow, que ADKD date de "[1890]", mais qui a probablement été écrite après la performance de Vienne de la symphonie le 4 janvier 1891. En fin de compte la performance de Berlin n'a pas eue lieu parce Bülow était sous l'impression erronée que Dvořák souhaitait pas de chef autre que lui pour diriger les performances de l'œuvre avant sa publication ; Bülow n'a réalisé son erreur que trop tard. Voir Bülow à Dvořák 22 février 1891 (en ADKD).

(44) Ceci se passa ainsi.

(45) Ils le firent. Charles Hallé a dirigé l'orchestre symphonique à Manchester le 10 mars 1892, August Manns à Edimbourg le 12 janvier 1891.

(46) Dvořák avait été nommé l'un des membres originaux de cette Académie, dans un document délivré par l'empereur François-Joseph, le 20 avril 1890. (Voir ADKD vol. 10, pp 100-01). Sa partition autographe de la Huitième Symphonie (achevée le 8 novembre 1889) et la partition publiée par Novello en 1892 portent toutes deux l'indication suivante (dans les deux cas en tchèque uniquement) :

Za přijetí ne České Akademie Cisare Františka Josefa Pro Vedy slovesnosti une umění.


(Pour l'acceptation dans l'Académie Tchèque de l'Empereur François-Joseph pour les sciences, la littérature et l'art.)

Voir l’édition critique de la symphonie réalisée en 2004 par Klaus Doge (Londres, etc. : Ernst Eulenburg Ltd, p. XI).

Cette lettre à Littleton aide à clarifier le sens de la dédicace, dont la formulation ne nous laisse peu de doute sur l'identité du dédicataire. La lettre nous dit que la symphonie est dédiée à l'Académie, mais apparemment, comme une expression de remerciement à l'empereur. Quant à la signification de l'expression de Dvořák « je devrais la dédier », cet aspect est clarifié par l’utilisation du mot « devrais » dans d'autres endroits, y compris un passage plus tôt dans cette lettre : « Je devrais demander à M. Richter de reporter ». Par « devrais », il ne veut pas indiquer une obligation, mais seulement un souhait : « je voudrais ».

(47) Les lettres de Francesco Berger et Hermann Wolf ont vraisemblablement existé, mais sont maintenant disparues. L'une de Hans Richter, datée du 13 octobre 1890, est distincte de celles que j'ai récemment trouvées dans les documents Josef Hlávka.

(48) Voir les lettres : Littleton à Dvořák 24 octobre, le 7 novembre, 19 novembre et 31 décembre 1890 ;5 février 15 février, et 3 mars 1891. Novello à Dvořák 10 décembre 1890. Charles Beale à Dvořák 25 février 1891. Dvořák à Littleton le 21 mars 1891. Une lettre du 5 avril 1891, envoyée à Dvořák par la maison d'édition musicale Edward Schuberth de New York, suggère même qu'il pourrait avoir étudié la possibilité de voir ces œuvres publiées en Amérique.

(49) Voir la note 4. A ma connaissance, personne n'a encore essayé de calculer le revenu perçu par Dvořák pour ses œuvres scéniques, principalement constitué par des redevances (royalties), c’est-à-dire de pourcentages sur les recettes de billetteries. ADKD contient l'ensemble des contrats connus de Dvořák avec des théâtres, avec les conditions de redevances - voir le vol. 9 (Prague: Editio Bärenreiter Praha, 2004), p. 422-78 - mais aucun des nombreux reçus conservés dans les archives qui puisse nous renseigner sur les sommes exactes qu'il a effectivement reçues. Cette partie du volume, selon le commentaire de ADKD (ibid., p. 425, version en anglais p. 431) serait « développée au-delà des proportions gérables » (« extend this section beyond manageable proportions »). Je suppose que la seule œuvre scénique qui aurait pu rapporter à Dvořák dans le long terme davantage que 650 livres sterling ou son équivalent (en réalité, il est presque sûr que cela aurait fini par arriver) a été l’opéra Rusalka, pourtant créé seulement trois ans seulement avant sa mort, et dont les redevances ont surtout profité à ses héritiers.

mercredi 7 décembre 2011

Dvořák, Novello, Alfred Littleton, et les festivals de musique britanniques : Requiem

[Nous présentons ci-dessous la deuxième partie de l'article du Dr. Beveridge, consacré à la correspondance inédite entre Antonín Dvořák et son éditeur anglais Littleton. Les échanges de courriers présentés ici permettent de mieux comprendre les circonstances de la composition du Requiem du compositeur tchèque.]


Dvořák, Novello, Alfred Littleton, et les festivals de musique britanniques :
Correspondance récemment découverte, nouvelles observations

David R. Beveridge
 


Requiem, B. 165

Le premier passage de la correspondance qui évoque à notre connaissance la composition d'une œuvre pour le Festival de Birmingham de 1891 reste une lettre citée dans ADKD. Au sujet de cette œuvre, qui devait s’avérer être le Requiem, Littleton demande le 16 mai 1889 au compositeur :

Envisageriez-vous d’écrire quelque chose d’autre pour l'Angleterre ? Peut-être
voudriez-vous écrire une Messe (Requiem) comme le Stabat Mater - ou une nouvelle 
cantate, à la façon de „la Fiancée du Spectre“, mais plus facile à jouer pour
l'orchestre. (18)

Il faut attendre plus de trois mois après cette date, avec la lettre de Littleton du 19 août 1889, pour trouver dans ADKD une nouvelle allusion au Requiem. Cet extrait démontre que certains échanges sur le sujet sont encore manquants :
Je viens de recevoir une lettre du Comité de Birmingham disant qu'ils n'ont pas eu 
de vos nouvelles, en réponse à la lettre que je vous ai transmise il y a 2 mois. (19)

La lettre en question, envoyée de Birmingham – à l’évidence, le premier contact des organisateurs du festival avec Dvořák au sujet du futur festival de 1891 – est détenue depuis longtemps par la CMM (20), mais est omise dans ADKD, certainement à cause d’un simple oubli. (21) À ma connaissance elle n'a jamais été publiée. (22) Voici donc une transcription diplomatique de son texte complet :

[31 mai 1889, Charles Beale à Dvořák]
 
[En-tête imprimé :]
FESTIVAL DE MUSIQUE DE BIRMINGHAM.
SOUS-COMITÉ MUSIQUE.
                                   3, Newhall Street,
                                   BIRMINGHAM.
[A partir de là, tout est manuscrit :]
                                   31 mai 1889
Cher Monsieur,

  Je suis chargé par le Comité orchestral du Festival de Musique de Birmingham de 
vous exprimer la satisfaction qui serait la leur, si vous acceptiez les honorer d’une 
nouvelle œuvre dont la première audition aurait lieu pendant le Festival de 1891 –

  Par-delà le fait de répondre à leur attente d’une œuvre de première importance, 
dont la nature exacte ne vous sera pas suggérée, ils apprécieraient néanmoins que 
vous vous décidiez pour un oratorio, une cantate sacrée ou une messe, auquel cas 
l’exécution aura lieu le matin, ou une cantate profane, pour un spectacle en soirée.

  Je ne connais pas votre point de vue en ce qui concerne les droits d’auteur, mais 
je suis sûr qu'un arrangement satisfaisant pourra être établi grâce à MM Novello and 
Co, qui sont assez aimables pour vous transmettre cette lettre ¬ ¬ -

  Je dois ajouter que le Comité désire sincèrement que cette œuvre soit dirigée 
par le compositeur, et je peux vous assurer d'un accueil chaleureux à Birmingham, 
où la réussite splendide de la "Fiancée du Spectre" est si fraîche dans nos mémoires –

Je suis convaincu que votre expérience du Festival de 1885 vous offre la garantie 
que tous les efforts possibles seront faits pour assurer une exécution convenable –
                               Veuillez agréer, cher Monsieur,
                               l'expression de ma haute considération
                                 Charles G. Beale
                               Président du Sous-comité Musical
Herr Antonin Dvořák
Heureusement, nous pouvons désormais également fournir la lettre d'accompagnement avec laquelle, comme dit Beale, la firme Novello a transmis sa propre lettre à Dvořák. Elle fait partie des trois courriers mentionnés ci-dessus, parmi les lettres d'Alfred Littleton trouvées dans les documents de Josef Hlávka :

[4 juin 1889, Alfred Littleton à Dvořák]
 
[En-tête imprimé en rouge :] I [ou 1 ?], BERNERS STREET, W: (23) 

[Manuscrit :]

                                                    4 juin 1889
Mon cher ami

  Merci beaucoup pour votre lettre du 23 [malheureusement toujours manquante, 
certainement une réponse à la lettre de Littleton du 16 mai]. Je vous envoie 
aujourd’hui une lettre du Comité du Festival de Birmingham et j'espère que cela vous 
[donnera] la possibilité et l'occasion que vous attendiez pour vous mettre à écrire. 
Vous savez naturellement combien le Festival de Birmingham est important : c’est le 
premier.

  Je pense toujours qu’une cantate ou une messe serait le meilleur choix.

  S'il vous plait, donnez-moi une réponse favorable. Si vous décidez d'écrire
quelque chose, que je suis sûr que nous trouverons un terrain d’entente satisfaisant
pour faire affaire.

  Je pense qu'il serait bon de m'envoyer votre réponse à Birmingham.
 
                                Très sincèrement vôtre
                                Alfred W Littleton


Ces deux lettres pourraient difficilement mieux éclairer la relation de travail étroite entre Littleton et les organisateurs du festival de Birmingham, et le service de Littleton comme agent officieux de Dvořák : il semble probable que lui-même ait sollicité l'invitation de Birmingham, peut-être en réponse à une demande de Dvořák dans sa lettre manquante du 23 mai.

Assez étonnamment, il apparaît que Dvořák a laissé ses amis anglais attendre sa décision plus d'un an et demi. Littleton lui a reposé la question dans ses lettres des 19 août et 1er septembre 1889 (les deux courriers sont dans ADKD). Une des lettres de Simrock à Dvořák, que j'ai récemment trouvée parmi les documents Hlávka, datée du 3 novembre 1889, indique qu’entre-temps le compositeur avait dit à son éditeur allemand qu‘il composerait une nouvelle grande œuvre vocale pour l'Angleterre - probablement celle pour Birmingham. Cependant, il semble que les Anglais eux-mêmes soient restés dans l'obscurité ! Le 7 janvier 1890, Littleton a encore écrit à Dvořák pour lui demander s'il composerait une œuvre pour Birmingham ou pas (lettre dans ADKD). Mais sa lettre suivante au compositeur, écrite seulement deux jours plus tard (également dans ADKD), montre qu'il a finalement reçu une réponse positive (via une communication qui est toujours manquante) avec l’explication de ce que serait cette oeuvre : (24)
  Je suis ravi d'apprendre que vous avez décidé d'écrire un "Requiem" pour 
Birmingham : J'ai aussitôt écrit au Comité et je sais qu'ils seront très heureux 
d'apprendre cette bonne nouvelle.
  Dès que vous aurez commencé la composition de cette grande œuvre j'espère 
que vous m'enverrez des nouvelles de temps en temps, pour quelles voix en solo 
vous écrivez, etc.
Puis le lendemain, 10 janvier, Beale a écrit à Dvořák depuis Birmingham (lettre présente dans ADKD) pour lui exprimer sa satisfaction d’avoir appris cette nouvelle, grâce à Littleton.

En fait, Dvořák n’avait pas seulement pris la décision de composer un Requiem : il avait déjà commencé à l'écrire, le jour du Nouvel An 1890. Nous pouvons suivre ses progrès dans ses croquis, ses partitions de piano et voix et sa partition complète, tous conservés dans le fonds de la CMM. (25) Et nous avons de nombreuses correspondances de la main de Dvořák à des amis tchèques et allemands sur la genèse de l'œuvre. (26)

Jusqu'à présent, cependant, la correspondance écrite connue de Dvořák sur le Requiem avec les Anglais mettait en évidence un vide virtuel qui s'étend entre le 10 janvier 1890, avec la lettre de Beale citée plus haut, et le 24 octobre de cette même année, date à laquelle Littleton écrivit à Dvořák - où nous comprenons que les négociations compliquées concernant la publication de l’œuvre par Novello sont en bonne voie. Dans cet intervalle, nous ne possédions qu’une lettre de Littleton du 15 juillet ainsi que la réponse de Dvořák du 27 juillet, sur laquelle nous reviendrons ci-dessous. Heureusement, ces dernières années ont réapparu quatre éléments pertinents de la correspondance entre Dvořák et Littleton en 1890. Ces quatre lettres (deux de part et d’autre) comblent partiellement cette lacune et nous aident à mieux comprendre les relations du compositeur avec l'éditeur, sur le Requiem parmi d’autres œuvres.

Le premier de ces articles est une lettre de Dvořák à Littleton, en réponse à la demande de celui-ci (lettre du 9 janvier citée plus haut), dans laquelle l’éditeur demandait des précisions sur la forme que prenait le Requiem. Cette lettre nouvellement découverte de Dvořák, datée du 16 février 1890, a été cédée en juin 2010 par l’antiquaire J. A. Stargardt de Berlin à un collectionneur privé. Je n'ai pas réussi à établir le contact avec l'acheteur, mais le catalogue de vente aux enchères de la firme propose une transcription de la majeure partie du texte de la lettre. (27) La plupart des informations qu'on y trouve confirme ce que nous savons déjà par d'autres sources. (28) En outre, elle nous renseigne sur la coopération amicale que Dvořák entretenait avec Littleton. (29) Notons que l’estimation par le compositeur de la durée totale du Requiem – c’est la première fois que cette question est évoquée dans l’ensemble de la correspondance et des documents connus - était d'une précision remarquable en regard de ce que serait le résultat final, en dépit du stade encore précoce de la composition.


[16 février 1890, Dvořák à Alfred Littleton]
 
[texte transcrit exactement à partir du catalogue de Stargardt avec des ellipses pour indiquer les passages omis :]

    Mon cher ami

    [...]

  Le numéro un (Requiem) est écrit pour chœur (avec des voix solos). Le nr. 2., le 
  plus grand de toute l'œuvre, “Dies irae dies illa”, est pour chœur (30)

  vient ensuite "Tuba mirum" Alto et Basse Solo (31) avec Refrain Liber s[c]riptus ténor 
  solo.

  Nr. 3. Quid sum miser jusqu'au Rex tremendae Soli et Chorus (32)

  Nr. 4. Quatuor solo Recordare Pie Jesu (33)

  Tout cela est prêt, maintenant je m’occupe du Confutatis maledictis et du 
  Lacrymosa.

  Quand je viendrai en avril en Angleterre, je l'espère, je serai en mesure de jouer des 
  passages de mon Requiem. (34) Le président du Comité de Birmingham m'a écrit il y a 
  quelque temps. Il était très heureux d'apprendre que j'ai décidé d'écrire une grande 
  œuvre pour le Festival. (35) Je pense que l’exécution de l’œuvre complète prendra 1 
  1/2 heure. Bientôt (le 7 mars) je vais en Russie / Moscou où je donnerai un grand 
  concert à la compagnie impériale rus[se] de Concerts... (36) 

  [...]
    Antonín Dvořák
    Prague 18 16/2 90.

Voici maintenant l'autre des lettres nouvellement découvertes dans les documents de Hlávka, écrite par Littleton à Dvořák. Elle est en date du 20 juin 1890 et commence par un paragraphe très intéressant au sujet de la Messe (en ré majeur, et non le Requiem) dont nous parlerons plus tard, dans le cadre de ce travail. Comme c’était le cas pour le Requiem, cette lettre fournit la première preuve que nous ayons des négociations pour sa publication.

[20 juin 1890, Alfred Littleton Dvořák]
 
[En-tête imprimé en rouge:] I [ou 1?], Berners Street, W:
[Manuscrit:]
                                                      Le 20 juin 1890
Mon cher ami
  Je joins avec grand plaisir le chèque pour la messe. Nous n'avons encore rien 
fait au sujet de sa publication. Je reste impatient de savoir si vous ne pourriez pas 
réduire sa partition pour petit orchestre : s'il vous plaît pensez-y. Naturellement, 
nous vous réglerions votre dû si vous réalisiez ce travail.

  Parlons à présent du Requiem. Je pense que l’heure de la décision est arrivée : 
bien sûr je pense que nous [avons le] droit de le publier ici - vous vous souvenez 
que vous avez promis que nous aurions toutes les œuvres chorales que vous 
écririez, et que Simrock aurait toutes les œuvres pour orchestre et les autres. Même 
si vous désiriez laisser le Requiem à Simrock pour le continent, nous devons l'avoir 
pour l'Angleterre. Nous avons tout fait pour asseoir le succès de votre musique en 
Angleterre et nous voulons continuer à le faire. Je vous en prie, veuillez examiner 
cette question avec la plus grande attention et me faire savoir ce que vous en 
pensez.

Très cordialement à vous et à Mme
  Votre dévoué
  Alfred H Littleton

Un grand merci pour les timbres.

A ma connaissance, seule cette lettre récemment découverte présente l'information que Dvořák avait promis toutes ses nouvelles œuvres chorales à Novello. S'il a réellement fait une telle promesse, elle constituait une violation de l'engagement que le compositeur avait fait onze ans plus tôt à son éditeur principal Simrock, qui lui octroyait le droit refuser avant quiconque toutes ses œuvres nouvelles. Simrock menaça plus tard de faire respecter cette « convention » (Verabredung, comme il l'appelait), dans le cas du Requiem par les voies légales. (37) L'idée que Novello pourrait avoir des droits au Requiem pour l'Angleterre et Simrock pour le continent venait probablement de Simrock lui-même : l'éditeur allemand avait déjà proposé un arrangement semblable (pour l'Angleterre et l'Allemagne) dans sa lettre précitée à Dvořák du 3 novembre 1889 (des documents Hlávka), concernant dix grandes œuvres vocales non spécifiées que Dvořák projetait d’écrire pour l'Angleterre. Mais apparemment aucun arrangement de ce genre n’a été fait, et Simrock a estimé que Dvořák l’avait circonvenu dans sa négociation avec Novello.

Dvořák avait depuis longtemps appris à ne pas faire de promesses hâtives à des éditeurs, et le 15 juillet 1890, Littleton a dû lui faire remarquer (lettre ADKD) que sa correspondance la plus récente (aujourd'hui disparue, évidemment écrite après la réception du 20 juin chez Littleton) n’abordait pas le sujet de la publication du Requiem. Dvořák a répondu avec réticence le 27 juillet (lettre ADKD) :(38)

Au sujet du Requiem, il m’est difficile (tant que je n'ai pas fini la composition) [càd « aussi 
longtemps que je n'aurai pas terminé l'œuvre »] de décider ou promettre quelque¬chose que je ne 
pourrai pas garantir plus tard - mais vous pouvez être sûr que je vous le donne mieux [càd 
« je préférerais de beaucoup vous le donner plutôt »] qu’à n'importe quel autre édi¬teur.
Dans la lettre récemment découverte qui suit, datée du 27 août 1890 (la troisième et dernière des lettres de Littleton à Dvořák issues des documents Hlávka), l'éditeur britannique devait insister encore une fois, avec considérable urgence et sur un ton presque menaçant. En outre, il répondait négativement à la volonté du compositeur (également exprimée dans la lettre du 27 juillet) de voir le Requiem présenté à Prague avant Birmingham. Mais il continuait le reste de la lettre sur un ton de bavardage en abordant des nouvelles familiales, ce qui nous renseigne sur la chaleureuse relation personnelle entre les deux hommes. (Détail touchant, il semble que Dvořák ait utilisé les espaces vides sur la lettre de Littleton pour pratiquer son orthographe et son vocabulaire anglais. Cela peut aussi être vu sur les originaux de quelques autres lettres qu'il a reçues de Littleton, qui sont publiées dans ADKD mais avec omission des annotations de Dvořák.)

[27 août 1890, Alfred Littleton à Dvořák]
 
[Au-dessus de l'en-tête, écrit très joliment d’une main différente, probablement celle de Dvořák] :
  friend freind

  [En-tête imprimé :]
  Westwood House,
  Sydenham.

[La suite est manuscrite :]
                                                 Le 27 août 1890
Mon cher ami

  Je suis toujours dans l’attente d’informations précises de votre part au sujet du 
Requiem. Si vous voulez bien vous souvenir que je suis la première personne à vous 
avoir demandé d’écrire cette œuvre [en référence sans doute à sa lettre citée du 16 
mai 1889 citée plus haut], vous admettrez j’en suis sûr qu’il ne vous est pas possible 
de la donner à un autre éditeur. Il est maintenant temps de régler les choses si l’on 
veut que l’œuvre soit éditée convenablement et sans précipitation. Je ne pense pas 
que le public de Birmingham apprécierait que le Requiem soit d’abord exécuté 
ailleurs.

  Vous serez certainement intéressé d'apprendre que, pendant nos vacances à la 
mer, notre fille Cissie s’est fiancée à M. Frank Pearson, le fils de l'architecte qui a 
conçu Westwood House. Nous sommes tous très heureux de cet événement.

  Très cordialement, et en espérant avoir de vos nouvelles très bientôt

             je reste
             Votre dévoué
             Alfred H Littleton

  Je vous écris à Prague car je ne sais pas si vous êtes encore à Vysoka.


  [avec la même écriture qu’en haut de la page, probablement de la main de Dvořák:]
          du               orace
      temps
               oration 
               oration
               occean
      designed
               rough
               Lieutenant
      brother  the
      brater [?]    [‘brater’ = ‘frère’ en tchèque]
      broder [?]
      sister
      sestra   the  [‘sestra’ = ‘sœur’ en tchèque]
      father   xxx
               xxxx
 
Notes  

[NDT : l'ensemble des notes est de l'auteur.]

(18) Lettre détenue par CMM, S76 1121. Comme avec toutes les lettres citées dans cette étude (même celles incluses dans ADKD), je présente ma propre transcription diplomatique à partir de l'original. Pour les lettres trouvées dans ADKD, je note les différences les plus significatives avec le texte qui s'y trouve. Ma procédure de préparation des transcriptions est décrite dans la note 16.

(19) Dans CMM, S76 1122. ADKD indique « Brimingham », mais dans le manuscrit original l'orthographe est correcte : Birmingham.

(20) S76 1193.

(21) ADKD se réfère à cette lettre dans les notes d’autres correspondances, comme si elle était incluse dans l'édition.

(22) Cela n'est mentionné nulle part par Otakar Šourek, le plus important biographe de Dvořák, qui ne savait même pas que le Requiem avait été composé pour l'Angleterre. Un peu plus surprenante est l'absence de toute référence à cette lettre dans les deux livres sur Dvořák par le chercheur britannique John Clapham : Antonín Dvořák: Musician and Craftsman (New York: St. Martin’s Press, 1966) (pour le Requiem voir les pages 244-55), et Dvořák (New York et Londres: Norton, 1979) (pp. 102-03 sur le Requiem). Jitka Slavíková cite une partie d'une phrase de la lettre dans Kontakty [...] (op. cit., Note 6) p. 232, note 46 et (dans une traduction en tchèque) dans Dvořák a Anglie, p. 123 (voir de nouveau la note 6).

(23) Adresse de Novello à Londres.

(24) Manuscrit original dans CMM, S76 1125

(25) Esquisses pour le Requiem, B. 165 (S76 1457, 1482, 1550) commencé le 1er janvier 1890, achevé le 7 juillet. Partitions pour piano et voix, B. 517 (S76 1456) également commencé le 1er janvier 1890, achevé le 18 juillet. Partition autographe (S76 1455) commence le 2 août, achevée le 31 octobre.

(26) Voir dans ADKD les lettres de Dvořák des 15 janvier, 25 avril, 19 mai, 14 juin, 18 juin, 12 août, 20 août et 18 septembre 1890. Et aussi, ailleurs que dans ADKD, une lettre récemment découverte du 19 juin 1890 qu’il écrivit à Alois Göbl, publiée dans l’article de Tereza Kibicová ‘Antonín Dvořák nejbližšímu příteli II’, Hudební věda XVIV (2007) / 3-4, pp. 391-402.

(27) Voir la note 14 ci-dessus. La firme Geschäftsführer Wolfgang Mecklembourg a aimablement transmis mon e-mail demandant des informations à l’acheteur, mais je n'ai reçu aucune réponse. La description dans le catalogue ne contient pas le nom de Littleton, pas plus qu’il n’identifie le destinataire de la lettre, mais à partir de la formule de politesse « Mon cher ami », que Dvořák utilisait habituellement en écrivant à Littleton, et principalement à partir du contenu de la lettre et du contexte, nous pouvons affirmer sans risque que Littleton était le destinataire. La date et la signature de Dvořák à la fin sont indiquées dans le catalogue en fac-similé.

(28) De la main de Dvořák, les manuscrits musicaux du Requiem mentionnés plus haut (voir note 25) et, concernant son voyage en Russie, la correspondance avec Vasily Safonoff dans ADKD.

(29) Comme mentionné plus haut, cela permet de combler un petit peu le vide très important dans les messages connus écrits par Dvořák à Littleton, du 22 août 1886 au 27 juillet 1890. Dans cette période il est évident que le compositeur a dû envoyer de nombreuses lettres à Littleton, maintenant disparues.

(30) Dans l’œuvre définitive, le Dies irae est en réalité le n ° 3, pour chœur et orchestre sans solistes comme mentionné ici. Il succède au n° 2, Graduale relativement bref, qui commence par répéter les mots d'ouverture du n ° 1.

(31) Dans l’œuvre complète, il s’agit du n ° 4, pour alto et solos de basse, avec chœur et orchestre.

(32) Dans l’œuvre définitive, c’est le n ° 5, écrit pour les quatre solistes vocaux, le chœur et l’orchestre.

(33) Dans l’œuvre définitive, le n ° 6, pour les quatre solistes vocaux, sans chœur.

(34) C’est ce qu’il fit : le 25 avril 1890, il écrivit à V. J. Novotný depuis Londres - où il s’était rendu pour diriger sa Huitième Symphonie - en disant qu'il allait jouer le Kyrie et le Dies irae pour les critiques de musique invités l’après-midi-même (probablement à Westwood House). Lettre dans ADKD.

(35) Sans doute la lettre de Charles G. Beale du 10 janvier 1890 citée plus haut.

(36) Le 7 mars (calendrier grégorien) était la date prévue du concert de Dvořák à Moscou, comme l'a confirmé Vassili Safanoff le 10 février dans un télégramme envoyé de Moscou au compositeur (courrier dans ADKD). Les négociations sur ce concert étaient en cours depuis l'été précédent. Voir la lettre de Safonoff à Dvořák de 17 juillet 1889 (dans ADKD), au sujet de ‘Konzerte von der Direktion der Kaiserl[ichen] russ[ischen] Musikgesellschaft in Moskau’. Le concert a finalement été reporté, pour avoir lieu le 11 mars (calendrier grégorien).

(37) Voir la lettre de Dvořák à Alois Göbl du 17 novembre 1890 dans ADKD. Concernant le Verabredung original, voir (également dans ADKD) les lettres Simrock à Dvořák des 8 et 22 janvier 1879, Dvořák à Simrock du 11 janvier 1879. On peut difficilement imaginer que le Verabredung soit défendable devant un tribunal - il était trop vague et n’impliquait des obligations que de la part de Dvořák, en contrepartie desquelles il ne gagnait aucun avantage concret de Simrock. Néanmoins, il a joué un rôle majeur dans les relations de Dvořák avec l'éditeur allemand. J'ai l'intention d'explorer cette question bientôt dans une étude distincte sur les relations de Dvořák avec Simrock à la lumière des quatorze lettres qu'il écrivit à Dvořák, que j'ai récemment trouvées dans les documents de Josef Hlávka, provenant essentiellement de la période que nous étudions maintenant (1889-1890).

(38) Manuscrit original dans CMM, S226 54.

lundi 5 décembre 2011

Hynek Bím

Hynek Bím (1874 - 1958)

Dans sa quête de musique populaire en Moravie, il est un autre collaborateur de Janáček sur lequel il est indispensable d'attirer l'attention. Il s'agit de Hynek Bím. Né en Bohême, dans la petite ville de Lomnice nad Popelkou, en 1874, il est le cadet de près de 10 ans de Františka Kyselková, éminente collectrice de chants populaires. Lui aussi grandit dans un milieu marqué par l'enseignement et la musique puisque son père qui se trouvait à la tête du chœur local lui inculqua les bases musicales. A l'âge de 14 ans, trois ans après être devenu orphelin, il s'inscrivit à l'Institut de formation des enseignants de Brno où il suivit pendant quatre années des cours de musique donnés par Janáček. Nul doute que cette rencontre fut décisive pour la trajectoire de l'adolescent. Le compositeur morave venait de plonger dans une grande aventure, celle de la collecte de musique populaire dans laquelle il s'engagea, fortement encouragé par František Bartoš. Connaissant la ferveur de Janáček, il est certain qu'il tenta de la communiquer à ses jeunes élèves. En 1892, le jeune Bím fut nommé enseignant à Ivančice (1), curieusement dans la même ville où Kyselková avait elle-même débuté une dizaine d'années avant lui. Dès ce moment, le jeune instituteur se lança dans la collecte de musique populaire. Il ratissa les environs de son lieu de travail, se rendant d'abord dans les villages proches de son lieu d'enseignement, puis s'en écartant peu à peu sans toutefois s'éloigner de plus d'une dizaine de kilomètres. Mais ce pays environnant Brno commençait sa mue culturelle et les chants traditionnels se perdaient. Toutefois, la persévérance et la foi du jeune enseignant l'autorisèrent à engranger plus de 500 chants. Proche de Brno, il n'eut aucune peine à rejoindre le comité morave de préparation de l'exposition ethnographique de Prague (en 1895) qu'animait Janáček avec sa fougue et son enthousiasme habituel, alors que le compositeur épaulait très efficacement František Bartoš, aidé également par Lucie Bakešová et Františka Kyselková. Janáček avait compris que son ancien élève s'engageait lui aussi sur les chemins de la musique populaire qu'il empruntait avec gourmandise, aussi l'associa-t-il bien volontiers à ses projets. Témoin cette brève lettre qu'il lui adressa le 3 juin 1894 :

"Cher ami,
Nous avons décidé avec Bartoš d'éditer avant la période de l'exposition toutes les collections de manuscrits de chansons et de danses. Envoyez nous votre matériel afin que la collection publiée soit complète. Avec les salutations de votre dévoué Leoš Janáček." (traduction d'Eric Baude)


Par ailleurs, 32 chants collectés par Bím figurèrent dans l'épais recueil Národní písně moravské v nově nasbírané (Chants nationaux moraves nouvellement collectés) que Bartoš et Janáček publièrent en 1901. En 1899, Bím rejoignit Klobouky, dans le district de Hustopeče, son nouveau poste d'enseignant, où il devint l'adjoint de Josef Úlehla, le père de Vladimir Úlehla (1). Dans ce district, Hynek Bím continua à faire preuve de beaucoup d'activité puisqu'il récolta pendant les six années qu'il y passa près de 400 chants populaires. En 1904, il poussa jusqu'à Velká nad Veličkou où Martin Zeman depuis plusieurs années récupérait les chants de cette si riche région en traditions populaires. Le poste suivant, à Strážnice de 1905 à 1919, lui procura l'occasion d'amplifier ses collectes dans ce pays Slovácko si riche en musique populaire. De 1905 à 1919, il ne se limita pas à noter nombre de chants, mais amplifia ses pensées au contact de ses aînés, Janáček au premier chef, et des autres collecteurs qu'il rencontrait ici et là.

Bien évidemment, lors de la création du comité de travail morave pour le chant populaire, le compositeur de Jenůfa l'associa tout de suite à ses travaux. Il ne pouvait se priver des services d'un collecteur si efficace, si performant, si méthodique. Lorsque Janáček, en 1906, délivra le fruit de ses réflexions sur les méthodes de collectes dans une brochure Sbíráme českou národní písen na Moravě a ve Slezsku (2), Bím s'empressa de les confronter à sa propre expérience.

Dès l'année suivant son installation à Strážnice (3), Hynek Bím fit connaissance avec Tomáš Kúsalík, un chanteur populaire dans sa soixantième année, habitant Lidéřovice, village proche du lieu de résidence du collecteur. A plusieurs reprises, il recueillit auprès de lui un répertoire vocal étendu (133 chants).

Costumes populaires près de Strážnice
tels que Bím a pu les connaître.

Le jeune Vladimir Úlehla, au cours de l'été 1910, accompagna Bím à Petrov, village à quelques encablures de Strážnice. Il raconta sa rencontre avec un vieux chanteur populaire.

"Nous avons rejoint Petrov. Le vieil homme dont j'ai oublié le nom nous attendait dans un café. Nous nous assîmes et Bím commença à parler avec lui patiemment. Pas un mot à propos des chants. Je commençais à m'ennuyer lorsque Bím le taquina lui demandant s'il se souvenait d'une chanson. Le vieil homme commença à fouiller dans sa poche d'où après un moment il sortit un morceau de papier sale et ce fut le départ. Bím écrivit très vite le laissant chanter sans l'interrompre. Il nota les changements de la mélodie et du rythme, strophe par strophe jetant sur chacun des mots abrégés. Il attendit que le vieil homme ait fini pour lui demander des détails du dialecte et de la rédaction du texte, l'interrogeant brièvement sur l'histoire de ce chant d'une manière compréhensive. Il essaya d'échapper à l'interrogatoire en commençant un nouveau chant. Mais Bím, sans décourager le vieil homme de chanter ne renonça pas avant qu'il ait toute l'information dont il avait besoin. Alors seulement il entonna un autre chant. Et les feuilles manuscrites s'accumulèrent. Je songeais à la quantité de travaux qui attendraient Bím de retour à la maison avant que les brouillons ne se transforment en un paquet de feuilles de papier soigneusement écrites…" (4)


Janáček demanda à son collaborateur de s'intéresser à la musique populaire du pays Valašsko, particulièrement celle du district de Valašské Meziříčí aux confins du pays Lašsko et celle du district de Valašské Klobouky, au sud, proche de la frontière slovaque. Là encore, Bím montra son efficacité pendant plusieurs années. Cependant, malgré les centaines de chants récoltés par Janáček et ses collaborateurs, les moyens manquèrent à leur édition. Bím, quant à lui, ne réussit qu'à publier une petite étude sur le chant populaire à Uhersky Hradisté en 1912 et un article dans une revue musicale de Brno, deux ans plus tôt. Découragé par les lenteurs de la publication générale, il conserva les nouveaux chants qu'il continuait malgré tout à glaner, alors qu'il avait expédié au comité de travail morave pour le chant populaire près de 3 000 chants entre 1906 et 1912. Cependant, en 1911, à sa trousse de découvreur, il ajouta un outil moderne que Janáček lui fournit, un phonographe avec lequel il réalisa quelques enregistrements sur rouleaux de cire. La guerre de 1914 survint. A cause de son incorporation dans l'armée, Bím fut dans l'obligation d'interrompre ses collectes. Lorsqu'il fut libéré de ses obligations militaires, bien évidemment, Bím retourna à ses chères chansons populaires. En 1919, la toute nouvelle république de Tchécoslovaquie lui permit de franchir une frontière qui antérieurement séparait la Moravie de la Slovaquie. Bím, nommé à Skalica (5), eut tout le loisir pendant les quinze ans qu'il resta dans cette localité, d'étendre ses recherches en Slovaquie. Autour de son lieu d'enseignement il collecta patiemment de nouveaux chants et il parcourut une partie du pays, poussant jusqu'à Zvolen, Těrchová et Čičmany dans le district de Žilina, Lučenec près de la frontière hongroise, etc. De nouveaux chants collectés augmentèrent son anthologie si précieuse. C'est Bím qui signala à Janáček l'existence du groupe instrumental de Myjava et sa qualité. En 1927, lors du festival de la Société internationale de musique contemporaine à Francfort en Allemagne, le compositeur réussit à faire inviter ces musiciens populaires pour qu'ils livrent leur science musicale. Emmenés par Samko Dudík, les huit instrumentistes se produisirent dans cette enceinte où on avait plus l'habitude d'entendre des musiciens professionnels passés par les conservatoires de leur pays respectif que des musiciens traditionnels comme ceux qui jouaient sur cette scène insolite pour eux.

Hynek Bím entouré de chanteurs populaires
photo du site http://na.nulk.cz

En 1934, il prit sa retraite de l'enseignement et se retira à Tišnov. On aurait pu croire qu'il mît à profit cette période pour se reposer des années de son travail d'enseignant et des journées qu'il passa à écumer les villages de Moravie et de Slovaquie à traquer la moindre chanson populaire qu'il n'avait pas encore recueillie jusqu'alors. Il n'en fut rien. Il revint à Skalica pour parfaire sa collecte, retourna aussi dans le district de Znojmo. A plus de soixante dix ans, il continuait d'arpenter les rues des villages pour glaner des trésors populaires encore inconnus de lui. Sa dernière moisson intervint en 1951 alors qu'il atteignait 77 ans !

Ce que l'on ne sait pas en France, c'est qu'à côté de cette intense récolte de chants populaires et des études minutieuses qu'ils ont nécessités, Hynek Bím trouva encore le temps de composer - et tout au long de va vie - de nombreuses pièces vocales et instrumentales (pour harmonium, pour violon) dont plusieurs furent influencées par la musique qu'il recueillait auprès des chanteurs populaires (chants, marches, danses, etc.). Il se livra également à des adaptations de ces chants et danses traditionnels qu'il appréciait tant. Il ne semble pas que sa propre production ait été éditée et par là même elle nous est inconnue.

Sur la fin de sa vie, cet émérite collecteur réussit à faire paraître quelques livres dont Les chansons populaires de Hustopeče et Chants populaires de Valassko et plusieurs recueils de chants nationaux. A lui seul, il parvint à collecter, tant en Moravie qu'en Slovaquie, un peu plus de 4100 chants et près de 200 danses populaires. Son œuvre survit aujourd'hui (6) et sert encore de vivier à un certain nombre d'ensembles folkloriques. (7)

Un livre de Hynek Bím publié à Prague en 1946
Recueil de chants nationaux

L'ensemble des travaux réalisés par Bím (chants collectés, notes à propos de la musique populaire, etc.) est conservé dans les archives de l'Institut ethnographique de Brno, tandis que sa correspondance avec Janáček se trouve au Musée morave également à Brno.

Joseph Colomb - décembre 2011

Notes :

1. Alfons Mucha, le peintre bien connu, figure de proue de l'Art nouveau, est né à Ivančice en 1860. A l'époque où Bím enseignait dans sa ville natale, le peintre vivait et travaillait à Paris où il se tailla un beau succès.

1. Vladimir Úlehla 1888 - 1947 biologiste, professeur à l'université de Brno et d'Olomouc. En plus de son activité professionnelle, il s'intéressait de près au folklore morave et endossa même le rôle de collecteur de chants populaires.

2. Le contenu de cette brochure parut également dans la revue Dalibor durant l'automne 1906. On peut traduire son titre ainsi : Nous recueillons le chant populaire tchèque en Moravie et en Silésie.

3. Une rue de Strážnice porte le nom de Bím. Dans ce même quartier pavillonnaire, une autre porte celui de Janáček. Bel hommage de la ville à deux musiciens qui y collectèrent tant de chants et danses. Sans prétendre à être complet, remarquons les noms de quelques rues adjacentes : Uprka et Úlehla. Encore d'autres folkoristes !

4. extrait de la notice du disque Gnosis indiqué dans la note 6.

5. Skalica ne se trouve qu'à quelques kilomètres de Strážnice. De ce fait, Bím continua à prospecter la région qu'il connaissait bien tout en étendant ses recherches à la Slovaquie où il résidait maintenant.

6. Dans un disque Gnosis remarquable publié en 1998 et produit par Jiří Plocek, "Les plus anciens enregistrements de chants populaires moraves et slovaques", sur plusieurs plages Hynek Bím, sur la fin de sa vie, se souvient de l'une ou l'autre de ses collectes, évoque sa rencontre avec Tomáš Kúsalík à Lidéřovice et on entend le collecteur dans un chant de Noël récolté à Skalica. On écoute également Tomáš Kúsalík enregistré en 1911 par Františka Kyselková et Hynek Bím. Comme on pourrait s'en douter, ce n'est pas très audible, mais ces témoignages portent une forte charge émotionnelle.

7. Des ensembles de musiciens traditionnels des années soixante jusqu'à nos jours trouvent inspiration dans les recueils que Bím avait constitués. En particulier, un ensemble musical comprenant les cordes habituelles, une clarinette, un cymbalum et les voix de chanteurs et chanteuses prit le nom de Hynek Bím. Actif en 1964, il grava au moins un disque 33 t pour Supraphon (sous la direction de Jindrich Hovorka). Aujourd'hui encore, l'ensemble Camaël glane dans ses collections.

Sources :

Jarmila Procházková, Janáčkovy záznamy, Hudebního a tanečního folkloru, I, Etnologický ústav akademie věd čr, doplněk Brno, 2006.

Notice du disque Gnosis cité dans la note 6.

jeudi 1 décembre 2011

Dvořák, Novello, Alfred Littleton, et les festivals de musique britanniques

David R. Beveridge est un docteur en musicologie américain. Il enseigne aux États-Unis dans plusieurs collèges et universités entre 1979 et 1993. Depuis, il vit en République tchèque, où il travaille comme traducteur entre la langue tchèque et l’anglais. Depuis de nombreuses années il réalise une étude approfondie sur la vie et les œuvres complètes d'Antonín Dvořák.

Nous commençons aujourd'hui, avec l'aimable autorisation de son auteur, la publication d'une passionnante étude du Dr. Beveridge sur la correspondance entre Dvořák et la maison d'édition anglaise Novello. Cet article a été publié en 2011 dans Musicalia, le journal du Musée tchèque de la Musique. Il révèle de nouveaux courriers relatifs à la correspondance du compositeur, qui éclairent d'un jour nouveau la genèse de plusieurs œuvres majeures, et les relations entre l'artiste et ses éditeurs. Nous en présentons ci-dessous une traduction française exclusive. Étant donnée la taille de cette étude, nous la publierons en quatre articles distincts. En voici le premier.





Dvořák, Novello, Alfred Littleton, et les festivals de musique britanniques :
Correspondance récemment découverte, nouvelles observations (1)

David R. Beveridge

[Publié dans Musicalia : Journal du Musée tchèque de la Musique III/1-2 (2011), pp 27-46. Dans le présent article, j'ai inséré deux corrections que j'ai faites trop tard pour être incluses dans l'article imprimé. Elles seront signalées dans les notes de fin.]

Dans la vie et la carrière d'Antonín Dvořák, un rôle essentiel et très intéressant a été joué par la maison d'édition musicale anglaise Novello, Ewer and Company et son représentant en chef Alfred Littleton. Les œuvres de Dvořák éditées en premier par Novello ne sont pas très nombreuses, mais sont généralement de grande ampleur et d’une importance majeure dans sa production : en dehors de la Huitième Symphonie en sol majeur, B. 163, il ne s’agit que d’œuvres pour chœur et orchestre, en majorité avec des solistes vocaux.

Les voici dans l'ordre chronologique de publication : Hymnus (publié comme Patriotic Hymn) d’après le poème Dědicové bile hory (Les Héritiers de la Montagne Blanche), B. 134, la cantate Svatební košile (publié comme The Spectre’s Bride), B. 135, l'oratorio Svatá Ludmila (Sainte Ludmila), B. 144, le Requiem, B. 165, et la Messe en ré majeur, B. 175 – œuvres dont l’exécution dépasse en moyenne l’heure. (2) Dans une certaine mesure, Novello était en concurrence avec l’éditeur principal de Dvořák, la firme Simrock à Berlin.

Comme l’indiquent plusieurs courriers cités dans l’édition critique de la correspondance de Dvořák (Antonín Dvořák. Korespondence a dokumenty, qui sera abrégé en ADKD (3) dans la suite du texte), Novello payait en règle générale beaucoup mieux. (4) Si Dvořák n’avait pas accordé à Simrock le droit de refuser toutes ses nouvelles œuvres, longtemps avant d’entrer en contact avec Novello (5), il aurait pu faire davantage publier sa musique en Angleterre, et peut-être ses finances s’en seraient mieux portées.

Mais pour Dvořák, Novello était plus qu’un éditeur. Dans les faits, Alfred Littleton a servi d'agent du compositeur en Grande-Bretagne auprès des associations de concert, en organisant ses apparitions en tant que chef de ses propres œuvres, et même de médiateur auprès des commissions, pour les nouvelles œuvres qu'il compose ou envisage de composer pour les festivals de musique dans diverses villes britanniques.(6)

Il faut souligner l’hospitalité que Littleton offrit à Dvořák lors de plusieurs visites en Angleterre, dans son manoir appelé Westwood House à Sydenham (juste au sud de Londres). Cet endroit était sans conteste le lieu de résidence européen le plus important pour le compositeur, en dehors de la Bohême : on estime qu’il y a passé en tout cinquante-huit nuits de 1884 à 1890.(7) Westwood House fut le site de nombreuses rencontres qu'il a eues avec d’importants musiciens et critiques britanniques, même quand il n'était pas logé là-bas. C’est à cet endroit qu’il composa, en mai 1885, ses Two Songs on Folk Poems (Deux chants sur des poèmes populaires), B. 142. (8) Malheureusement, le manoir a été démoli en 1952.(9)

En 1891, Littleton a également joué un rôle capital de médiateur pour les négociations entre Dvořák et Jeannette Thurber, au sujet du contrat de directeur du National Conservatory of Music of America. Et un an plus tard, peu avant le départ de Dvořák pour New York et sa prise de fonction, Littleton se fit l’intermédiaire du souhait de Thurber de voir Dvořák écrire une cantate. Cette œuvre devait inaugurer les concerts du compositeur en Amérique. Elle suggéra un Te Deum, qui fut effectivement écrit à cette occasion (B. 176), ou mieux encore une adaptation du poème The American Flag de Joseph Rodman Drake, également composé (B. 177) mais pas achevé à temps pour le premier concert.(10)

Les relations de Dvořák avec Alfred Littleton et Novello (dans ce cas sans nom de personne physique associé, sauf à une occasion, avec celui de l’employé Berthold Tours) sont assez peu documentées sous l’angle de la correspondance. Or, Littleton et la maison d’édition Novello sont à l’origine d’une abondante quantité de courrier reçu par le compositeur, avec cinquante-neuf lettres (en y ajoutant trois lettres récemment découvertes, qui seront présentées plus loin). Ce total devance de justesse celui de Jeannette Thurber. Seul Fritz Simrock a envoyé plus de lettres à Dvořák, parmi l’ensemble des correspondances que nous connaissons. Littleton et Novello devraient avoir la même importance parmi les destinataires des courriers de Dvořák, mais une quantité inhabituellement élevée de lettres que le compositeur a dû leur écrire manque aujourd’hui.

Par exemple, la correspondance que nous possédons de la part de Dvořák à l’attention de Littleton et Novello montre un vide de près de quatre ans, à partir de l'été 1886 jusqu’à l'été 1890, période pendant laquelle nous savons qu'il y a eu des contacts importants. C'est une lacune qu’une lettre nouvellement découverte, datée du 16 février 1890 et présentée ci-dessous, commence à peine à combler. Ce que nous possédons est un total de seulement trente lettres envoyées par Dvořák à Littleton et Novello. C’est moins que ce que le compositeur a envoyé isolément à plusieurs de ses plusieurs amis personnels, parents et associés d'affaires.

Mais la situation aurait pu être pire. Nous pouvons être reconnaissants à Jitka Slavíková pour avoir obtenu des photocopies de dix lettres de Dvořák à Littleton, alors qu'elle était en Angleterre dans les années 1980. (11) Certaines d'entre elles, encore détenues à ce moment-là par la firme Novello, ont ensuite été dispersées aux enchères.(12) Heureusement, les manuscrits originaux d'un assez grand nombre de lettres que Dvořák a envoyées à Littleton et Novello, et presque toutes les lettres connues qu’il a reçues de leur part, sont détenues aujourd'hui par le Musée tchèque de la musique (désigné dans la suite du texte par le sigle CMM). Ce musée possède également, grâce à un don de Milan Kuna (13), rédacteur en chef de AKVD, les photocopies des correspondances citées dans ce recueil (y compris celles des lettres « sauvées » par Jitka Slavíková).

Le rôle de médiateur joué par Littleton a largement évité à Dvořák d’avoir à écrire directement aux organisateurs de festivals de musique britanniques. Ainsi, le nombre d'éléments connus de la correspondance échangée entre le compositeur et eux est assez faible : dans les registres de correspondance présentés par ADKD, vol. 4 (correspondance envoyée) et vol. 8 (correspondance reçue), voir Beale et Milward (du festival de Birmingham), Broughton et Spark (Leeds), Scott (Cardiff), et (sans nom personnel) 'Sheffield Musical Festival' ainsi que 'Hudební festival ve Sheffieldu'.

La découverte récente de cinq ajouts importants à la correspondance entre Alfred Littleton et Dvořák, ainsi que deux lettres entièrement consacrées à la Messe en ré majeur envoyées par la firme Novello à des tiers, justifient la présente étude.

Plus précisément, ces nouvelles découvertes comprennent deux lettres de Dvořák à Littleton. La première, datée du 16 février 1890, a été mise aux enchères par l’antiquaire berlinois J. A. Stargardt en juin 2010. La deuxième, en date du 20 octobre 1890, a été achetée en 2007 par le CMM.(14)

Il faut ajouter cinq courriers que j'ai découverts en septembre 2010 dans les documents de Josef Hlávka détenus à Prague par le Památník národního písemnictví (Musée de la littérature tchèque), à savoir :

trois lettres de Littleton à Dvořák en date du 4 juin 1889, du 20 juin 1890, et du 27 août 1890, une lettre de la firme Novello à la firme Simrock en date du 15 novembre 1889, et une autre de l'entreprise Novello à Josef Hlávka datée de janvier 1893.(15) Ces sept lettres nouvellement découvertes sont présentées ci-dessous dans une transcription diplomatique, ainsi que deux lettres en rapport, détenues depuis longtemps par la CMM mais restées inédites : l'une datée du 31 mai 1889, écrite par Charles Beale du Festival de Birmingham à Dvořák, et l’autre en date du 11 novembre 1889, de la firme Novello à la firme Simrock. (16)

Les lettres, au total de neuf, touchent surtout aux circonstances entourant la publication du Requiem, de la Huitième Symphonie, et de la Messe en ré majeur. Pour chacune de ces œuvres, cette correspondance se rapporte soit au début des négociations avec Novello sur leur publication, soit à un stade plus précoce à ce que nous connaissions déjà. Nous découvrons aussi un important « chaînon manquant » sur les raisons qui ont décidé Dvořák à composer le Requiem. Et au fil de l’eau nous saisissons mieux d'autres aspects de la vie et du travail du compositeur, en particulier sur ses relations avec Simrock. En plus de présenter les neuf lettres citées, envoyées ou reçues par Littleton, la firme Novello et Charles Beale, je me référerai à certains passages d'un autre groupe de quatorze lettres que j'ai trouvées dans les documents de Hlávka, écrites par Simrock et envoyées à Dvořák. Cette correspondance a une incidence sur les questions discutées ici. J'ai l'intention de la publier à une autre occasion. (17)

Article suivant : Requiem, B 165

Notes

[NDT : l'ensemble des notes est de l'auteur.]

(1) Cette étude fait appel à des résultats de recherche et collectes d’informations que j'ai réunis au cours de plusieurs années de travaux, dans le but principal de réaliser l’étude approfondie de la vie de Dvořák et de sa musique, avec le soutien de la National Endowment for the Humanities (des Etats-Unis), de la Fondation des Sciences de la République tchèque, de la Fondation Hlávka à Prague, de Bärenreiter Verlag de Kassel, de l'Académie des sciences de la République tchèque, et de la Société Dvořák pour la musique tchèque et slovaque (de Grande-Bretagne). Je suis également redevable à de nombreuses personnes qui m'ont aidé et que je remercierai au fil des notes qui suivent. J’espère seulement n’avoir oublié personne.

(2) L’identification des œuvres suit le Catalogue thématique Antonín Dvořák de Jarmil Burghauser, 1ère éd. Prague : Státní nakladatelství Krásné Literatury, hudby une umění, 1960 ; 2è édition augmentée, Prague : Bärenreiter Editio Supraphon, 1996. Les titres sous lesquels Novello a publié deux des œuvres mentionnées ne sont pas de véritables traductions de l'original tchèque. Le mot tchèque « Hymnus » se rapproche de l’anglais « Ode » plutôt que du mot « Hymne », et le terme « patriotique » du titre anglais n’est pas inhérent à « Hymnus », bien que ce texte-là soit en effet patriotique. « Svatební košile » signifie « Les Chemises de noce » en allusion à une coutume tchèque que le texte de cette cantate évoque. « The Spectre’s Bride » (en français : « La Fiancée du Spectre »), proposé par Alfred Littleton à Dvořák comme titre anglais de l’œuvre dans une lettre du 19 janvier 1885 et publiée dans l'édition complète de la correspondance de Dvořák (ADKD - voir plus loin dans ce même paragraphe du texte principal), exprime bien l'histoire de la cantate.

(3) En dix volumes. Prague : Editio Supraphon / Editio Bärenreiter Praha, 1987-2004. Préparé par une équipe éditoriale, sous la direction de Milan Kuna. Les courriers cités dans la présente étude peuvent être facilement trouvés dans la présentation chronologique de la correspondance envoyée et reçue par Dvořák. Ils sont donc cités sans référence aux volumes et numéros de page.

(4) Pour chacune des deux œuvres, sainte Ludmila et le Requiem, Novello a versé à Dvořák 650 livres britanniques (en 1886 et 1891 respectivement). Voir ADKD : Littleton à Dvořák 15 février 1886, Dvořák à Littleton le 20 février 1886, et Littleton à Dvořák 13 avril 1891. A cette époque, ce montant était l'équivalent d'environ 11 700 marks allemands (taux de change calculé à partir des informations ADKD : Dvořák à Malybrok-Stieler le 17 janvier 1888, à Göbl le 1er août 1891, à Rus le 2 janvier 1893, à Hodík en [juin] 1893, à Simrock aux alentours du 12 juillet 1893, et aussi de Littleton à Dvořák le 13 juillet 1891). Fritz Simrock n’achètera la Symphonie du Nouveau Monde, B. 178 que pour 2 000 marks (sa lettre à Dvořák du 28 juillet 1893). Seulement après l'énorme succès de cette œuvre il fut d’accord (lettre du 24 juin 1896) pour verser au compositeur des émoluments comparable à ceux de Novello : 12 000 marks pour le lot des trois poèmes symphoniques Vodnik (L’ondin, B. 195), Polednice (La sorcière de midi, B. 196), et Zlatý Kolovrat (Le Rouet d'or, B. 197).

(5) Voir la note 37 ci-dessous.

(6) Au sujet de la correspondance avec les organisateurs de ces festivals publiée dans ADKD, voir plus loin dans notre texte principal. Pour plus d'informations sur les festivals, se référer à la thèse inédite de Jitka Slavíková : Kontakty Antonína Dvořáka s Anglií. Jejich význam pro skladatelův život a dílo i pro česko-britské kulturně společenské vztahy (Antonín Dvořák’s Contacts with England : Their Importance for His Life and Work as Well as for Czech-British Cultural and Social Relations), Prague 1989, passim et (la plupart du temps sans référence spécifique aux sources) à son livre Dvořák a Anglie aneb Země, které mnoho dlužím (Dvořák and England, or A Land to Which I Owe a Lot), Prague and Litomyšl : Paseka, 1994, passim.

(7) Comme en témoignent plusieurs de ses lettres et divers autres témoignages contemporains. Concernant son plus long séjour à Westwood House (en avril-mai 1885), voir en particulier les rapports de Josef Zubatý, qui était son compagnon de voyage occasionnel, dans Dalibor VII/20-21 (28 mai 1885) p. 195, VII/22-23 (14 juin 1885) p. 215, et VII/24 (28 juin 1885) p. 234 ainsi que dans Hudební Revue IV/8-9 (octobre 1911), pp 487-89.

(8) Voir l'entrée de ce travail dans le catalogue Burghauser (op. cit., note 2). La deuxième édition du catalogue (1996) donne la date de l'esquisse à tort comme le 1 février 1885, alors que la première édition (1960) donnait la date correcte : 1er mai 1885.

(9) Site Web « Sydenham Town », consulté le 1er septembre 2011 : http://www.sydenham.org.uk/se26_sheenewood.html

(10) Cinq passages dans la correspondance donnent un éclairage pertinent sur ces questions. Il s’agit d’échanges entre Littleton et des tiers (Dvořák excepté) utilisés dans ADKD sous forme de citations partielles ou de paraphrases, dans des annotations à la correspondance du compositeur. Voir aussi Jitka Slavíková, « K Dvořákovu odjezdu ne Ameriky » (« au sujet du départ de Dvořák pour l'Amérique »), Hudební rozhledy (horizons musicaux) XXXVIII (1985) / 3, p. 138-42. Il serait utile de présenter les textes complets de ces lettres, mais je n'ai pas encore réussi à les localiser toutes, sans même parler des contraintes de longueur de la présente étude. Ce sujet sera donc exposé à une autre occasion. Que l’on me permette seulement d’indiquer que Thurber n'a pas confié à Bernhard Bachur le choix d'un poème américain pour que Dvořák le mette en musique, comme indiqué dans la littérature de langue tchèque, mais a plutôt manifestement choisi elle-même.

(11) Slavíková : Kontakty [...] (op. cit., note 6), pp. 4-5.

(12) Voir Harvey Grace et Peter Ward Jones: "Novello", Grove Music Online, consulté le 27 novembre 2010.

(13) La correspondance connue entre Dvořák et Littleton a commencé avec quelques échanges de part et d’autre en allemand, mais a continué par la suite en anglais. Malheureusement, les lettres des deux correspondants sont souvent peu lisibles. (On doit plaindre le compositeur d'avoir eu à faire aux pattes de mouches de Littleton, tout en s’efforçant de maîtriser la langue anglaise !) Beaucoup de mots sont difficiles à déchiffrer, et dans les lettres de Littleton il faut parfois imaginer des mots qui ont été omis par mégarde. Pour interpréter certains passages de la transcription donnée dans cet article, j'ai dû les comparer avec des passages d'autres lettres des mêmes auteurs détenues par la CMM, où les mêmes mots apparaissent dans des contextes qui ne laissent aucun doute sur leur interprétation.

J'ai aussi comparé, avec l'aide d'Elizabeth Shribman que je remercie chaleureusement, toute la correspondance de Dvořák en langue anglaise avec Littleton et la firme Novello détenue par la CMM (un total de 53 articles), avec sa transcription dans ADKD. Sans surprise, j’ai trouvé un certain nombre de divergences. Peut-être la plus importante d’entre elles se trouve dans la lettre de Littleton à Dvořák du 27 janvier 1886, où la deuxième phrase du deuxième alinéa doit se lire ainsi :

"I do not think Samson + Delilah is large enough for them and I am afraid John Hus would not do on account of the large number of Roman Catholics at Birmingham."

"Je ne pense pas que Samson + Dalila soit assez grand pour eux, et je crains que Jean Huss ne soit pas un succès en raison du grand nombre de catholiques romains à Birmingham."

A ma connaissance, c'est la seule preuve que Dvořák considérait Jean Huss (Jan Hus) comme le sujet d’une future œuvre pour le festival de Birmingham en 1888. La transcription dans ADKD omet la référence à Hus, sans mention même du moindre nom. Aussi, je crois que le "PS" placé dans ADKD à la fin de la lettre de Littleton du 26 novembre 1884 n’appartient en réalité pas à cette lettre, mais à une plus tardive, vraisemblablement dont le texte principal est manquant. Ce courrier est écrit au plus tôt le 19 janvier 1885, mais probablement après, et avant le départ pour l'Angleterre de Dvořák le 15 août de cette année. Le post-scriptum est sur une feuille volante de papier par ailleurs vide, déposée séparément dans le CMM sous la référence S76 1108, alors que la référence de la lettre du 26 novembre 1884 est S76 1102.

(14) Concernant la lettre du 16 février 1890, voir http://www.stargardt.de/de/kataloge/ (consulté le 10 février 2011), Katalog 694, No. 651, sous la rubrique « IV. Musik ». Consulté le 10 février 2011. La lettre du 20 octobre 1890 est déposée dans le CMM comme CMH / Acquisition MAD n ° 5 / 2008, n ° 8667 Inventaire. Pour avoir attiré mon attention sur ces deux lettres je remercie Eva Paulová et Markéta Kabelková.

(15) J'ai trouvé ces cinq lettres dans la collection Josef Hlávka, alors que je dirigeais des recherches soutenues par une bourse du Národohospodářský ústav Josefa Hlávky (Institut national d'économie Josef Hlávka) du Nadace Nadání Josefa, Marie a Zdeňky Hlávkových (Fondation pour la dotation de Josef, Marie, et Zdenka Hlávka). Voir Věra Dykova : Josef Hlávka (1831-1908). Soupis osobního Fondu (pracovní verze) (inventaire de ses papiers, version de travail) (Prague: Památník národního písemnictví, 2006), p. 41 (Novello à Hlávka) et p. 90 (Novello à Simrock). Les lettres de Littleton à Dvořák ne sont pas contenues dans cette « version de travail » de l'inventaire, parce que Mme Dyková ne savait pas où les placer : elle n’avait pas identifié la signature de Littleton, et le nom de Dvořák n'apparaît nulle part (la formule de politesse est simplement « Mon cher ami ») Cependant, elle avait deviné qu'elles pourraient se rapporter à Dvořák et, sachant que Dvořák faisait l'objet de mes recherches, elles me les a aimablement montrées ; l'identité de l'expéditeur et du destinataire ne fait aucun doute. La raison probable pour laquelle Hlávka les possédait est que Dvořák les lui a apportées pour avoir ses conseils en affaire.

(16) Dans mes transcriptions je n'ai fait aucune tentative pour corriger les erreurs d'orthographe, de grammaire, de syntaxe, de capitalisation, ou de ponctuation. Lorsque deux interprétations d’un passage difficile à lire sont également possibles, j'ai choisi celle qui est correcte et sensée, mais là où l'original est clairement incorrect, j'ai conservé l'erreur (sans insertion de « [sic] », parce que le nombre d'occurrences de cette mention serait trop grand). Entre crochets, j’ajoute des mots apparemment omis par accident, qui sont nécessaires à la compréhension, mais dans l'ensemble, les textes sont compréhensibles en l'état. Dans le cas de Dvořák en particulier, les erreurs ont un intérêt intrinsèque pour nous documenter sur son degré de maîtrise de la langue anglaise. Une série de petits x indique un mot illisible, ou une partie d'un mot ayant à peu près ce même nombre de lettres. L'insertion de [?] indique que je suis incertain au sujet du mot qui précède le signe.

(17) Je remercie Jan Kahuda pour son aide dans la transcription de ces lettres, écrites en ancienne écriture cursive allemande.

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