[Voici la troisième partie de l'article du Dr. Beveridge, consacré à la correspondance inédite entre Antonín Dvořák et son éditeur anglais Littleton. La lettre présentée ici aborde le sujet de la 8e Symphonie en sol majeur, publiée outre-Manche par Novello.]
Dvořák, Novello, Alfred Littleton, et les festivals de musique britanniques :
Correspondance récemment découverte, nouvelles observations
David R. Beveridge
Huitième symphonie, B. 163
Deux mois plus tard, le 24 octobre 1890, l'on trouve dans ADKD une lettre de Littleton à Dvořák abordant le sujet du Requiem. Ce courrier indique que le compositeur n'avait pas encore dit sous quelles conditions il laisserait Novello publier l'ouvrage. Cependant, la seconde de ses lettres à Littleton récemment découvertes montre que dans l'intervalle, il avait offert une œuvre différente, sa Huitième Symphonie (en sol majeur), et a même avancé un prix pour elle. En date du 20 octobre 1890, ce courrier constitue apparemment l'ouverture des négociations de Dvořák avec Novello au sujet de la publication de la symphonie, négociations qui devaient trouver une issue heureuse. Curieusement, il ne mentionne pas du tout le Requiem, mais comme nous allons le voir ce courrier a tout de même joué un certain rôle dans la publication de cette œuvre. Il est également intéressant de relever d'autres preuves des tensions continues entre Dvořák et Simrock. (39) Cet échange confirme la franchise et la sincérité proverbiale du compositeur qui, en révélant des informations sur ses relations avec Simrock, a affaibli sa position de négociateur avec Novello. En revanche, il démontre aussi son savoir-faire toujours mieux maîtrisé sur la façon de convaincre un éditeur de la valeur d'une œuvre.
La formule de politesse est significative : Dvořák commençait couramment ses lettres adressées à Littleton et d'autres personnes en Angleterre avec les mots « Mon cher ami », mais ici cet ami devient littéralement : « Mon plus cher ami » (« My dearest friend »). C’est la première fois que cette expression apparaît dans l’ensemble des correspondances connues de Dvořák. (40)
[1890 October 20, Dvořák to Alfred Littleton, version originale]
Prague 18 20/10 90
My dearest friend,
I would offer you my new Sinfonie in G (major) which obtained a great succes in
London as you know. M. Simrock refused [symbol inserted here: an X on a circle]
my Mass (last year)
[sideways in the left margin – the same symbol as in the main text above,
connected to it by a line and followed directly by:]
NB. If it goes so farther on, I think, M. Simrock will refuse all
my works!
for Choor and organ, because he could not pay me [?] such what I have asked
[again referring to his Mass in D major, which we shall consider shortly] and now
could came we did not come to an end with my new Sinfonie, and that is [?] the
reason, why I am writing too [?] you about this matter. [again the same symbol]
N.B. [apparently referring again to the addendum in the left margin, but with no line
connecting to it]
Please let me imediately know what sumn you wuild offer for the work. I have
only to remark, xxx that I would ask an reasonable price.
In case, we would come to terms, I would send [?] you imediately an
arrangement (bis zum 3. November) for piano duetts) ready for sale in. Viemna as
the work will be performed at the sane day and Dr Richter will conduct. Would it be
possibel to you to ha get ready the (Clavierauszug (zu 4 Händen) if not, I should ask
M. Richter he to postpone the first performance for the 3. Concert to be held in
Dezember. Hermann Wolf (Musical Agency Berlin (am Carlsbad Nro 19.) promised
me to bye the score and partes and Bülow will conduct, as well as the (Museum
Conzerte) Frankfurt am Main, where I myself shall conduct my Sinfonie on 7:th of
Novenber have promised me to bye the neccessary matarial from [?] the publisher.
The Filh: at [?] London xx [?] promised me also to bye it. M. Hallé and [?] M. Manns
(there is no doubt) will also bring out my Sinfonie If the succes in Vienna and
Berlin will be like the of London, then all is right!
This Sinfonie should be I dedicate to oar our Kaiser Franz Josef Acadamie for
Science and Art because His Majesty was pleased to nominate me the member of
the above-mentioned Academy
In haste!!! Manny greatings
truly yours
Pleas write me [?] in return of post! Antonín Dvořák
[The following paragraph is circled:]
P.S.
I have just the idea that it is better and shorter to say you the sumn for it. at
once: Ł Ł 200. for my Sinfonie in G major
If you please I shall send you all letters from the Filh. at London (M Berger) M.
Richter from [?] Vienna, Herrman Wolf in Berlin The Museum society in Frankfurt
Car Müller Director) where they assure me [?] to bye the score and partes.
[20 Octobre 1890, Dvořák à Alfred Littleton, traduction française]
Prague 18 20/10 90
Mon plus cher ami,
Je vous offre ma nouvelle Sinfonie en sol (majeur) qui a obtenu un grand succès
à Londres comme vous le savez. M. Simrock a refusé [symbole inséré ici : un X sur
un cercle] ma Messe (l'année dernière)
[sur le côté dans la marge gauche, le même symbole que dans le texte principal
ci-dessus, relié à ce dernier par un trait et suivi directement par :]
NB. Si cela continue ainsi, je crois que M. Simrock refusera toutes
mes œuvres !
pour Choor et orgue, car il ne pouvait pas me payer [?] tel ce que j'ai demandé [se
référant de nouveau à sa Messe en ré majeur, que nous reconsidérons sous peu] et
maintenant nous ne sommes pas parvenus à un accord sur ma nouvelle Sinfonie (41), et
qui est [?] la raison, pour laquelle je vous écris aussi [?] au sujet de cette affaire. [à
nouveau le même symbole] N.B. [apparemment faisant référence encore une fois à
la note de la marge gauche, mais sans ligne le reliant à elle]
S'il vous plaît faites-moi savoir quelle somme vous offririez pour cette œuvre. Je
ferai seulement remarquer, xxx que je demanderai un prix raisonnable.
Dans ce cas, nous pourrions faire affaire, je voudrais envoyer [?] immédiatement
un arrangement (bis zum 3. November) pour duo de piano) prêt pour la vente à
Vienne, comme l’œuvre sera dirigée le même jour et Dr Richter dirigera. Serait-il
possibel à vous de préparer le (Clavierauszug (zu 4 Händen) sinon, je devrais
demander à M. Richter, de reporter la première représentation pour le 3. Concert qui
se tiendra en Dezember. (42) Hermann Wolf (Musical Agence de Berlin (h Carlsbad Nro
19.) m'a promis d’acheter la partition et les parties séparées et Bülow dirigera (43), ainsi que
(Museum Conzerte) de Francfort am Main, où je dirigerai moi-même ma Sinfonie le
7 Novenber (44) m'ont promis d’acheter le matériel nécessaire auprès [?] de l'éditeur. Le
Philh: à [?] Londres xx [?] m'a aussi promis de l’acheter. M. Hallé et [?] M. Manns
(sans aucun doute) achèteront aussi ma Sinfonie. Si le succès à Vienne et à Berlin
sera comme celui de Londres, alors tout va bien !
Cette Sinfonie devrait je devrais la dédier à notre Kaiser Franz Josef Acadamie
pour la science et l'art, parce que Sa Majesté a eu la bienveillance de me nommer
comme membre de cette Académie (46)
En toute hâte !!! Meilleurs vœux
sincèrement vôtre
Merci de me répondre par retour de courrier ! Antonín Dvořák
[Le paragraphe suivant est entouré par un cercle :]
P.S.
Je viens d’avoir l'idée qu'il est mieux et plus rapide de vous dire la somme : Ł Ł
200. pour ma Sinfonie en sol majeur
Si cela vous est utile, je vous enverrai toutes les lettres du Phil. de Londres (M
Berger) M. Richter de [?] Vienne, Herrman Wolf à Berlin La Société du Musée de
Francfort Directeur Car Müller) dans lesquelles ils m'assurent [?] qu’ils achèteront la
partition et les parties séparées. (47)
Dans sa réponse, Littleton eut l’idée d'utiliser la proposition de Dvořák comme moyen de le convaincre d’en finir avec les négociations sur le Requiem, en faisant figurer cette œuvre dans le même lot que la symphonie. Il s’ensuivit une difficile négociation sur les honoraires, relativement bien documentée dans la correspondance dans ADKD (48) même s'il apparaît clairement que certaines lettres de Dvořák sont toujours manquantes, en particulier celle où Dvořák a finalement accepté l'offre de Littleton, comme l’éditeur en fait part le 13 avril 1891. Dvořák ne devait recevoir que 100 livres sterling pour la symphonie, la moitié de ce qu'il avait demandé. Mais d’un autre côté, le Requiem fut payé 650 livres, soit la même somme que pour St. Ludmila qui est une œuvre bien plus longue. Ce cachet était de loin le plus élevé que Dvořák ait jamais reçu pour une œuvre. (49)
Notes
[NDT : l'ensemble des notes est de l'auteur.]
(39) Ces tensions étaient apparues suite à un vif échange de six lettres du 7 au 12 octobre 1890. Trois d’entre elles, écrites par Simrock (8, 10 et 12 octobre), proviennent des documents Hlávka que j’ai récemment découverts. Voir la note 37.
(40) Suivis plus tard en seulement deux occasions, les 5 mai 1892 et 12 juin 1894 (lettres dans ADKD) lorsque « cher ami » s’adresse à Francesco Berger, secrétaire honoraire de la Société philharmonique de Londres.
(41) Tel que documenté principalement par l'échange de lettres mentionné à la note 39.
(42) En fin de compte la performance à Vienne sous la direction de Hans Richter n'a pas eu lieu jusqu'à ce 4 janvier 1891. Voir Richter à Dvořák 29 novembre 1890 et [5 janvier 1891], Dvořák à Richter 1 décembre 1890 et le 1 janvier 1891, le tout dans ADKD.
(43) Dvořák a mentionné cette performance attendue à Berlin a également dans sa lettre à Hans Richter du 1er décembre 1890 (dans ADKD) et une lettre envoyée évidemment à Hans von Bülow, que ADKD date de "[1890]", mais qui a probablement été écrite après la performance de Vienne de la symphonie le 4 janvier 1891. En fin de compte la performance de Berlin n'a pas eue lieu parce Bülow était sous l'impression erronée que Dvořák souhaitait pas de chef autre que lui pour diriger les performances de l'œuvre avant sa publication ; Bülow n'a réalisé son erreur que trop tard. Voir Bülow à Dvořák 22 février 1891 (en ADKD).
(44) Ceci se passa ainsi.
(45) Ils le firent. Charles Hallé a dirigé l'orchestre symphonique à Manchester le 10 mars 1892, August Manns à Edimbourg le 12 janvier 1891.
(46) Dvořák avait été nommé l'un des membres originaux de cette Académie, dans un document délivré par l'empereur François-Joseph, le 20 avril 1890. (Voir ADKD vol. 10, pp 100-01). Sa partition autographe de la Huitième Symphonie (achevée le 8 novembre 1889) et la partition publiée par Novello en 1892 portent toutes deux l'indication suivante (dans les deux cas en tchèque uniquement) :
Za přijetí ne České Akademie Cisare Františka Josefa Pro Vedy slovesnosti une umění. (Pour l'acceptation dans l'Académie Tchèque de l'Empereur François-Joseph pour les sciences, la littérature et l'art.)
Voir l’édition critique de la symphonie réalisée en 2004 par Klaus Doge (Londres, etc. : Ernst Eulenburg Ltd, p. XI).
Cette lettre à Littleton aide à clarifier le sens de la dédicace, dont la formulation ne nous laisse peu de doute sur l'identité du dédicataire. La lettre nous dit que la symphonie est dédiée à l'Académie, mais apparemment, comme une expression de remerciement à l'empereur. Quant à la signification de l'expression de Dvořák « je devrais la dédier », cet aspect est clarifié par l’utilisation du mot « devrais » dans d'autres endroits, y compris un passage plus tôt dans cette lettre : « Je devrais demander à M. Richter de reporter ». Par « devrais », il ne veut pas indiquer une obligation, mais seulement un souhait : « je voudrais ».
(47) Les lettres de Francesco Berger et Hermann Wolf ont vraisemblablement existé, mais sont maintenant disparues. L'une de Hans Richter, datée du 13 octobre 1890, est distincte de celles que j'ai récemment trouvées dans les documents Josef Hlávka.
(48) Voir les lettres : Littleton à Dvořák 24 octobre, le 7 novembre, 19 novembre et 31 décembre 1890 ;5 février 15 février, et 3 mars 1891. Novello à Dvořák 10 décembre 1890. Charles Beale à Dvořák 25 février 1891. Dvořák à Littleton le 21 mars 1891. Une lettre du 5 avril 1891, envoyée à Dvořák par la maison d'édition musicale Edward Schuberth de New York, suggère même qu'il pourrait avoir étudié la possibilité de voir ces œuvres publiées en Amérique.
(49) Voir la note 4. A ma connaissance, personne n'a encore essayé de calculer le revenu perçu par Dvořák pour ses œuvres scéniques, principalement constitué par des redevances (royalties), c’est-à-dire de pourcentages sur les recettes de billetteries. ADKD contient l'ensemble des contrats connus de Dvořák avec des théâtres, avec les conditions de redevances - voir le vol. 9 (Prague: Editio Bärenreiter Praha, 2004), p. 422-78 - mais aucun des nombreux reçus conservés dans les archives qui puisse nous renseigner sur les sommes exactes qu'il a effectivement reçues. Cette partie du volume, selon le commentaire de ADKD (ibid., p. 425, version en anglais p. 431) serait « développée au-delà des proportions gérables » (« extend this section beyond manageable proportions »). Je suppose que la seule œuvre scénique qui aurait pu rapporter à Dvořák dans le long terme davantage que 650 livres sterling ou son équivalent (en réalité, il est presque sûr que cela aurait fini par arriver) a été l’opéra Rusalka, pourtant créé seulement trois ans seulement avant sa mort, et dont les redevances ont surtout profité à ses héritiers.


