Dans ces pages, à plusieurs reprises nous avons regretté le peu d'empressement des éditeurs à susciter des études sérieuses, documentées et soucieuses de consulter les sources à propos de Janáček. On pourrait faire le même reproche au milieu musicologique qui tarde à s'éveiller à l'un des compositeurs majeurs du XXe siècle, tout Tchèque qu'il soit. Il est vrai que l'espoir de nombreux mélomanes amoureux de la musique de Janáček a été comblé de bien belle façon par Daniela Langer et son livre sorti en 2009. Caractéristique de la modestie de l'auteure, elle s'effaçait derrière l'objet de son étude, les Ecrits de Janáček alors que pourtant elle déchiffrait précisément et justement le monde mystérieux du compositeur (1).
Pour avoir une connaissance la plus complète possible de la vie du compositeur et de son œuvre , il était nécessaire de se référer aux ouvrages plus traditionnels que récemment Jérémie Rousseau et Patrice Royer ont livrés ou plus loin dans le temps le livre de Guy Erismann, malgré des orientations contestables. Heureusement, ces dernières semaines, les responsables de la revue spécialisée dans le théâtre lyrique Avant Scène Opéra ont publié dans leur collection Mode d'emploi une nouvelle brochure confiée à Marianne Frippiat intitulée simplement Janáček opéras mode d'emploi. Cette musicologue s'était déjà signalée en participant il y a une dizaine d'années au colloque "Musique tchèque et culture française. Echanges et influences dans l'Europe du XXe siècle" (2) où elle examinait les relations entre Janáček et la France du vivant du compositeur. Installée depuis en République tchèque, elle signait en 2006 dans la revue Opus Musicum publiée à Brno un article (en tchèque) où elle explorait de nouveau les relations entre Janáček et la France.
Après avoir supervisé une réédition du numéro déjà ancien de l'Avant Scène Opéra consacré à La Petite Renarde rusée, elle cibla l'ensemble du corpus opératique du compositeur morave dans ce cinquième numéro de la collection Opéra mode d'emploi. Malgré l'exigüité du format de la brochure, elle parvient à embrasser non seulement la totalité des œuvres lyriques de Janáček, mais jette des regards clairvoyants sur l'homme, signifiant sa place particulière et à nulle autre pareille dans l'histoire de la musique occidentale et pas seulement tchèque. Elle marque l'éveil tardif de son langage musical (3), la passion qu'il imprimait dans tout ce qu'il composait, les influences qu'il subit et qu'il choisit. Dans la partie qu'elle intitule "Original et multiple", elle braque le projecteur sur l'homme, le compositeur d'opéras, mais également sur l'acteur culturel qu'il fut toute sa vie, l'écrivain avec sa plume inimitable, le collecteur des "mélodies de la parole" qui se nourrit des affects de ses interlocuteurs. Il est bien dommage qu'elle n'ait pas pu développer ces différents aspects, le format trop restreint de la revue ne lui permettant pas de s'étendre sur ces points. Après une chronologie précise retraçant les événements essentiels qui touchèrent le compositeur, Marianne Frippiat reporte l'essentiel du cahier sur les opéras de Janáček qu'elle détaille en suivant un même plan, genèse de l'opéra, guide d'écoute (l'intrigue relativement détaillée), les personnages, les enjeux de la pièce lyrique créée par le compositeur. Des plus connus, Jenůfa, Kát'a Kabanová, De la Maison des morts (4) aux inconnus en France, du moins sur une scène d'opéra, ( Šárka, Début d'un roman, Le Destin) en passant par L'Affaire Makropoulos et La Petite Renarde rusée et enfin aux Excursions de M. Broucek peu souvent représentées dans notre pays, elle passe en revue chaque opéra, le situant dans la chaîne qui partant de Jenůfa conduisit après 1920 aux chefs d'œuvre de la maturité. Pour autant, elle n'évacue pas en quelques lignes les tentatives antérieures de Janáček ( Šárka, Le Destin) qui pour insatisfaisantes qu'elles soient démontraient pourtant le savoir-faire naissant et un puissant langage en gestation, facultés que le compositeur possédait déjà et qui ne demandaient qu'à s'épanouir.
Dans la suite de la brochure, la musicologue attire l'attention sur les interprètes de Janáček dans une chronologie et dans un espace géographique ne se confinant pas à la seule Tchécoslovaquie. Les chanteurs, les chefs d'orchestre, les metteurs en scène qui concoururent à la révélation des pièces lyriques et qui en assurèrent le succès ultérieur sont cités et chacun et chacune a droit, non à une brève biographie, mais au rôle qu'il joua par son apport particulier dans le ou les personnages qu'il porta sur les scènes d'opéra ou dans la direction qu'il donna aux pièces lyriques et souvent dans les enregistrements qui en découlèrent. 22 voix et 14 chefs au service de Janáček. Forcément, on trouvera qu'il en manque quelques-uns et on regrettera ces omissions. On ne peut, de nouveau, que déplorer les limites de l'exercice qui imposent ces lacunes. Il est dommage, par exemple, de ne pas avoir signalé l'activité pionnière qu'effectua, au service de Janáček, dans les années 50 et 60 un chef français comme Charles Bruck ( Jenůfa, L'Affaire Makropoulos et en dehors de la sphère opératique, la Messe glagolitique). Pour en revenir à la brochure de Marianne Frippiat, il convient de retenir sa présentation de dix grandes productions lyriques des dernières années de Paris à Strasbourg avec un détour par Vienne, Salzbourg, Berlin et Nantes. Bien entendu une discographie et une vidéographie sélective complètent cet inventaire relativement fouillé. A noter une iconographie très fournie avec, concernant Janáček et son milieu, un certain nombre de clichés inédits dans l'édition française.
Tel qu'il est, malgré les limitations qui ne sont pas dues à la rédactrice, on se trouve devant un volume, petit par la pagination, mais grand par l'acuité du regard et la compréhension qu'elle manifeste pour un créateur si difficile à saisir à travers toutes ses facettes. Il reste à souhaiter que Marianne Frippiat trouve ultérieurement un éditeur pour publier in extenso le résultat de ses recherches et de ses réflexions sur Janáček. Ce souhait ne doit pas nous dispenser d'acquérir ce volume indispensable à la connaissance et au perfectionnement. A côté de celui déjà cité de Daniela Langer, que voila un ouvrage qu'il nous faut ranger sur un rayon de notre bibliothèque pour le consulter chaque fois que la nécessité se fera sentir. Affirmons tranquillement que ces deux ouvrages récents, s'ils ne couvrent pas en totalité l'activité créatrice de Janáček, s'avèrent de première nécessité et s'il ne faut n'en posséder que deux qui traitent du compositeur morave, ce sont ces deux-là qui, actuellement, s'imposent. Ajoutons encore que, tout naturellement, ce sont deux femmes - et non deux hommes - qui entrent le plus en sympathie avec un compositeur pour qui les différents visages de la femme ont été sources multiples et constamment renouvelées de son inspiration.
Enfin, répétons nos vœux pour voir apparaître dans les vitrines des libraires et ce, dans les meilleurs délais, un volume de la valeur de ceux de John Tyrrell en langue anglaise. Un livre qui fasse le tour le plus complet possible de Janáček et de sa musique. Tant mieux s'il est signé par Marianne Frippiat. Dans cette attente, on ne peut que recommander son présent ouvrage.

Joseph Colomb - novembre 2011.
Notes :
1. Leoš Janáček, Ecrits choisis, traduits et présentés par Daniela Langer, Fayard, 2009
2. L'Attraction et la nécessité, textes réunis par Xavier Galmiche et Lenka Stránská, Université de Paris Sorbonne (Paris IV), Editio Bärenreiter Praha, 2004.
3. A la suite du refus de représentations de Jenůfa par l'Opéra de Prague de 1904 jusqu'en 1916, Janáček plonge dans l'incertitude, mais continue pourtant à polir son langage musical, Marianne Frippiat prospecte l'évolution ultérieure du compositeur : "Gageons que les forces intérieures du compositeur (ce ferment personnel marqué, sa propre exigence, son opiniâtreté) l'auraient probablement conduit à un résultat similaire si le parcours avait été différent. Ce sont elles qui ont commandé son évolution créatrice, bien que ceux-ci aient sans doute accentué certains traits, accéléré ou ralenti certaines étapes." (Janáček opéras mode d'emploi, page 27)
4. De la Maison des morts est la traduction retenue depuis bien longtemps en France pour désigner le dernier opéra de Janáček. Marianne Frippiat le désigne plutôt par La maison morte, respectant mieux l'esprit de l'écrivain russe.
2. L'Attraction et la nécessité, textes réunis par Xavier Galmiche et Lenka Stránská, Université de Paris Sorbonne (Paris IV), Editio Bärenreiter Praha, 2004.
3. A la suite du refus de représentations de Jenůfa par l'Opéra de Prague de 1904 jusqu'en 1916, Janáček plonge dans l'incertitude, mais continue pourtant à polir son langage musical, Marianne Frippiat prospecte l'évolution ultérieure du compositeur : "Gageons que les forces intérieures du compositeur (ce ferment personnel marqué, sa propre exigence, son opiniâtreté) l'auraient probablement conduit à un résultat similaire si le parcours avait été différent. Ce sont elles qui ont commandé son évolution créatrice, bien que ceux-ci aient sans doute accentué certains traits, accéléré ou ralenti certaines étapes." (Janáček opéras mode d'emploi, page 27)
4. De la Maison des morts est la traduction retenue depuis bien longtemps en France pour désigner le dernier opéra de Janáček. Marianne Frippiat le désigne plutôt par La maison morte, respectant mieux l'esprit de l'écrivain russe.
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