samedi 10 septembre 2011

Dvořák à Vincennes

Classique au vert, festival hébergé par le Parc Floral de Paris, rend cette année un hommage particulier au compositeur tchèque. Le 10 septembre, Marcel Marnat animait une conférence intitulée Dvořák l’Américain. Le concert qui suivait réunissait Bernstein, Rodrigo et le maître de Bohême dans un programme au titre évocateur : Le nouveau monde. Nous y étions.

Dvořák l’Américain, conférence de Marcel Marnat

Dvořák a étudié au Conservatoire de Prague. Il acquiert la reconnaissance internationale grâce à ses Danses Slaves. Il reçoit un télégramme d’Amérique l’invitant à s’installer à New York. Plutôt qu’une cantate sur un texte américain, il préfère composer un Te Deum. Avant d’écrire sa symphonie il écoute la Suite Indienne de Edward MacDowell. Il choisit d’intituler sa dernière symphonie « Nouveau Monde ». Anton Seidl en donne la première audition à Chicago. Jamais Dvořák ne cite un air déjà existant dans ses compositions. Il n’a pas rencontré Mahler. Après son retour en Europe il achève ses trois derniers quatuors. Il décède à 63 ans.

J’ai noté ces quelques phrases au fil de la conférence de Marcel Marnat. Elles sont toutes fausses. (1) Ainsi, en 2011, pour le quasi anniversaire du musicien (8 septembre 1841), on trouve encore au sein de la musicologie française une telle méconnaissance d’un compositeur majeur. Le conférencier insiste plusieurs fois sur la longue amitié qui le liait à Guy Erismann. La fidélité en amitié est une qualité admirable, mais elle ne dispense pas d’une vérification élémentaire des faits recopiés ici et là, d’autant plus que des écrits plus récents, mieux informés et moins partisans sont aujourd’hui aisément disponibles à tout un chacun.

Sur le fond, la conférence brosse classiquement le tableau de l’Amérique en quête de maturité musicale et le choc provoqué par les déclarations de Dvořák. On ne saurait dire cependant si la symphonie est « américaine » ou non. D’un côté, selon M. Marnat, elle cite en le transformant le spiritual Swing low, sweet chariot (que curieusement nous n'avons pas pu écouter). De l’autre côté, elle est très proche de ce que Dvořák écrivait auparavant (comparer le Largo et l’ouverture Othello) et a influencé la musique américaine qui croyait y déceler des choses originales.

Que retirer de tout cela ? Copland, à en croire l’orateur, s’inscrirait dès les années 1920 dans l’héritage de cette symphonie. Quel est le lien musical entre Music for the theatre et la Symphonie du Nouveau Monde ? C’est là qu’il aurait fallu des éclaircissements, et c’est là que la conférence s’est achevée. Pour avoir consacré, moi qui ne me prétends pas musicologue, des dizaines de pages à cette simple question, ai étudié les déclarations de W. Ritter, des deux fils de Dvořák, de personnages comme Burleigh, V. Herbert, Ives, Stokovski, Bernstein, Beckerman, Peress, J. Horowitz et tant d’autres, je crois savoir que la réponse n’est ni immédiate ni si simple.

L’on peut aussi regretter une confusion entre les faits et les opinions. Dire que la dernière symphonie de Dvořák est une « marche des peuples méprisés » est une opinion qu’il conviendrait de présenter comme telle. Jamais dans sa correspondance le compositeur n’évoque, même de très loin, une telle revendication idéologique. Je verrais volontiers là un héritage des temps où la musicologie française devait faire allégeance aux autorités de la Tchécoslovaquie communiste en défendant de telles hypothèses présentées comme des faits. Je ne pense pas non plus que le 12e quatuor soit une musique « simplette », ni que Dietrich Fischer-Dieskau méritait une telle mise en boîte. Si M. Marnat trouve cet interprète mauvais dans les Chants Bibliques, pourquoi nous infliger cet extrait assorti d’une mauvaise pantomime ?

La conférence laisse une désagréable impression d’inachevé. Heureusement, le concert symphonique s’annonce.

Bernstein, Rodrigo, Dvořák

Bernard Le Monnier, jeune chef de l’Orchestre National d’Île de France, adopte un geste expressif pour l’ouverture de Candide, sans parvenir à imprimer la tension mordante si essentielle à la partition de Bernstein. L’opérette Candide est un chef d’œuvre d’humour noir et de cruauté. C’est Voltaire revu après l’Holocauste par un Bernstein ravageur. Le pupitre de violons (vivement admiré, notons-le, par une bonne partie de l’assistance masculine) peine ici à rendre l’ironie indispensable à ces envolées railleuses.

Pour le Concerto d'Aranjuez de Rodrigo (né il y a 110 ans), la harpe de Marielle Nordmann remplace la guitare. Expérience intéressante mais gâchée par une sonorisation trop poussée. Malgré ce défaut de dynamique et le stress perceptible de la soliste, très bonne prestation instrumentale.

La Symphonie du Nouveau Monde a été, hélas, également altérée par la sono qui gommait tout relief. La prestation, néanmoins, manquait de fièvre pour retenir l’attention, sauf dans le dernier mouvement mieux venu avec sa péroraison conclusive. Il faut saluer la concentration des musiciens et du chef, nullement distraits par les nombreux bruits inhérents aux prestations en plein air – cris d’enfants et de palmipèdes, sirènes, rires dans l’assistance et applaudissements intempestifs.

Le chef montra ses talents de dompteur (de l’orchestre et du public) dans un bis lumineux consacré au Stars and Stripes de Sousa, où l’on entendit de magnifiques contrechants de la flûte. Très chaleureuse appréciation de l’auditoire, visiblement sous le charme de cet après-midi champêtre et musical.

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(1) Comme on n’est pas obligé de me croire sur parole, et c’est tant mieux, voici les éléments qui permettront à tout un chacun de se faire une opinion. Je reprends dans l’ordre les assertions. Je me fonde sur des sources essentielles comme l’ouvrage de Jarmil Burghauser : « Antonín Dvořák, Thematicky katalog, - Bärenreiter Editio Supraphon, Praha, 1996 » qui servira de référence sauf indication contraire. D’autres sources sont citées ci-dessous, pour le reste il suffira d’écouter ou savoir compter.

Dvořák a étudié à l’Ecole d’orgue de Prague et non au Conservatoire. Sa reconnaissance est obtenue par les Chants Moraves, qui poussèrent Brahms à le présenter à Simrock, et ensuite seulement vinrent les Danses Slaves, sur une suggestion de Simrock justement. Le télégramme de Mme Thurber provient de Paris, en France (KUNA Milan, BRADOVÁ Ludmila, CUBR Antonín, HALLOVÁ Marketa, SLAVÍKOVÁ Jitka, « Antonín Dvořák, korespondence a dokumenty », Korespondence prijata 1885-1892, pp. 310-311, PRAHA, Bärenreiter Editio Supraphon Praha, 1987-2004). Le Te Deum n’a été composé que parce que le texte américain tardait à arriver, et une fois qu’il fut reçu, le compositeur écrivit la cantate The American Flag (même source, p. 360). La symphonie est sous-titrée « Z nového světa », « From the New World » en français : « du Nouveau Monde », dans le sens précis d’ « envoyée du Nouveau Monde ». La Suite Indienne de MacDowell pour orchestre n’a été donnée en première audition qu’en 1896, plus de deux années après la Symphonie du Nouveau Monde (voir le site de la Library of Congress : http://www.loc.gov/exhibits/macdowell/history/). Cette symphonie est créée à New York et non à Chicago. Dvořák cite par exemple l’air patriotique « Hej Slovane ! » dans son 3e Quatuor à cordes B 18. Mahler et lui se sont rencontrés pour la création du poème symphonie Písen bohatýrská et la création viennoise de Rusalka. Après son retour des Etats-Unis il achève ses deux derniers quatuors (op. 105 et 106). Il décède le 1er mai 1904, avant son anniversaire, donc à 62 ans.

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