Dans la nuit du 6 au 7 juillet, Josef Suk, le grand violoniste tchèque a rangé définitivement son instrument et son archet dans son étui. Désormais, il ne jouera plus de son archet aérien sur les cordes de son Stradivarius. Depuis plusieurs années, il avait déjà abandonné toute participation à un concert public.
Peu de musiciens sont nés sous une bonne étoile. Josef Suk fait exception à cette règle. Petit-fils du compositeur et violoniste Josef Suk (1874 - 1935), arrière petit-fils d'Antonín Dvořák (1), il appartenait donc à une belle lignée de musiciens. Pouvait-il la perpétuer ? Il s'appliqua à réaliser ce projet et il l'accomplit si bien que l'on peut affirmer, tout au moins en Europe occidentale, que le talent d'interprète de Josef Suk occulta, bien involontairement, les mérites du compositeur, son grand-père, dont il portait le nom et le prénom. Né en 1929, il prit des leçons particulières de violon auprès d'un autre virtuose tchèque, Jaroslav Kocián (2) parallèlement à ses études au Conservatoire de musique de Prague. Josef Suk devint premier violon du Quatuor de Prague, un des nombreux quatuors tchèques d'excellence, qui par son activité justifia une fois de plus le qualificatif de conservatoire de l'Europe pour ce petit pays. En 1951, Suk créa le trio qui porta son nom pendant une quarantaine d'années. Les pianistes Josef Hála et Jan Panenka et les violoncellistes Josef Chuchro et Miloš Sádlo l'accompagnèrent alternativement durant plusieurs époques recouvrant la durée d'existence du Trio. Comme si cette activité musicale ne lui suffisait pas, en plus de sa carrière de concertiste, Suk fonda un orchestre de chambre auquel il donna son nom. Jouer avec des compatriotes le comblait, mais Josef Suk rechercha aussi des partenaires sous d'autres cieux. C'est ainsi qu'il forma avec le pianiste américain Julius Katchen un duo extrêmement célèbre dont plusieurs enregistrements témoignèrent de la pertinence. La captation sur disque Decca des trois sonates pour violon et piano de Brahms reste en haut de la discographie, même encore aujourd'hui. Lorsque Katchen disparut en 1969, Suk s'associa fréquemment avec Jan Panenka pour continuer à pratiquer la littérature pour violon et piano.
Bien sûr, en dehors d'un fabuleux répertoire collectionnant tous les classiques du violon (Mozart, Beethoven, Mendelssohn, Brahms, etc.) Josef Suk se consacra aux compositeurs tchèques et en premier lieu à Dvořák (Concerto pour violon) et à Josef Suk, son grand-père (Fantaisie pour violon). Cependant, il ne pouvait ignorer Janáček. En 1959, il offrait aux discophiles français le premier enregistrement de sa Sonate pour violon et piano en compagnie de Jan Panenka. Ce disque Supraphon reçut un Grand Prix du Disque de l'Académie Charles Cros (3) de l'année 1959. Alors que les auditions de cette sonate ne brillaient pas par leur fréquence sur le sol hexagonal (4), ce microsillon apportait aux mélomanes une occasion en or de découvrir et d'admirer cet ouvrage. Dans le numéro 115 de la la revue Disques (mars 1960), Marcel Marnat recevait ce disque par ces mots "Joseph Suk et Jan Panenka insistent sur l'aspect douloureux de la partition plutôt que sur ce qui s'y manifeste de ferme volonté combative." Le chroniqueur "sans mettre en cause la pureté de leur style" aurait souhaité "des accents plus rauques" pour ranger cette sonate "fort attachante"(5) aux côtés des grandes œuvres qu'il admirait : la Messe glagolitique, Taras Bulba.
Cette unique sonate pour violon et piano de Janáček, Josef Suk la réenregistra plusieurs fois, tout d'abord en 1975 avec son complice habituel Jan Panenka, en 1994 et en 1995 avec d'autres partenaires, mais celui qu'il réalisa, au cours du Printemps de Prague, le 18 mai 1992 avec le pianiste Rudolf Firkušný de retour dans son pays après plus de quarante ans d'absence, marqua les esprits et les cœurs (6). Sur le sol français, Josef Suk et Jan Panenka jouèrent cette sonate à la salle Gaveau en 1993. Suk se produisit de nouveau à Gaveau dans cette sonate avec Josef Hála en 1996. Il l'avait déjà jouée en France au cours des tournées qu'il effectua avec le pianiste autrichien Jörg Demus, en 1977 (à Nancy), en 1979 (à Montpellier et à la salle Gaveau) et en 1980 à Grenoble.
Ce fut encore Josef Suk qui révéla au public français le Concerto pour violon de Janáček baptisé Errance d'une âme, concerto inachevé récemment exhumé des archives de Brno et respectueusement reconstitué par Leoš Faltus et Miloš Štědroň en 1988. Il en avait aussitôt assuré le premier enregistrement (7), accompagné par la Philharmonie tchèque sous la baguette de Václav Neumann. En 1995, sous la direction de Theodor Guschlbauer à la tête de l'orchestre national d'Ile de France, Josef Suk le joua en février 1995 à Rueil-Malmaison, à Evry et à la salle Pleyel à Paris.
Dans la discographie de Josef Suk, on peut ajouter les deux concertos pour violon de Martinů, les ouvrages de musique de chambre de son grand-père, Josef Suk dont il grava la musique de chambre dans son intégralité avec ses partenaires du Trio Suk et du Quatuor Suk (trio, quatuor pour piano et cordes, quintette pour piano et cordes, quatuors à cordes 1 et 2, etc.), Fibich (Sonatine pour violon et piano, Sonate pour violon et piano et diverses autres pièces), Foerster (Fantaisie, Sonate pour violon et piano). Le violoniste s'illustra aux côtés du violoncelliste André Navarra dans le Double Concerto de Brahms, et dans les concertos de Bach, d'Alban Berg, de Bruch, de Mendelssohn, ne négligeant pas les sonates pour violon et piano de Debussy et Poulenc pas plus que celle pour violon et violoncelle de Ravel. Il troqua son violon pour l'alto dans le Concerto de Martinů et dans Harold en Italie de Berlioz.
Josef Suk ajouta son nom à la liste prestigieuses des rois tchèques de l'archet, Jan Kubelik, Jaroslav Kocián, Váša Příhoda ainsi que les membres des Quatuors Janáček, Smetana, Vlach et plus près de nous Pražák pour n'en citer que quelques-uns, mais la liste est beaucoup plus longue et honore ce pays, petit par la surface et la population, grand par le nombre et la qualité de ses musiciens. Nous ne pouvons pas oublier la part prise par Josef Suk, par son enregistrement, dans la diffusion française de la sonate pour violon et piano de Janáček à la toute fin des années cinquante.
Joseph Colomb - juillet 2011
Notes :
1. Josef Suk, le compositeur, se maria en 1898 avec Otylie (1878 - 1905), la fille aînée d' Antonín Dvořák.
2. Jaroslav Kocián (1883 - 1950), violoniste tchèque réputé. En 1975, en guise d'hommage, quatre instrumentistes tchèques ont fondé un quatuor qu'ils ont baptisé du nom de leur illustre compatriote.
3. Josef Suk obtint cinq autres Grands Prix du Disque de la part de la même Académie.
4. Depuis la fin de la guerre jusqu'à la parution du disque de Josef Suk et Jan Panenka, la Sonate pour violon n'eut droit à aucune exécution française. En 1961, on peut supposer, sans l'affirmer, que Maryvonne Le Dizès l'interpréta. Pour en entendre une exécution dont on peut être sûr de l'existence, il fallut attendre 1967 et le violoniste canadien Hyman Bress.
5. Marcel Marnat faisait preuve d'une belle acuité en analysant cette sonate et plus largement le langage du compositeur morave : "chez Janacek, c'est l'éclatement des formes, une volonté de confession musicale qui lui fait saisir au vol, comme en improvisant, briques mélodiques, accords nouveaux, rythmes au gré d'un jaillissement continu."
6. Le Printemps de Prague, ce fameux festival de musique, retrouva sa liberté artistique, suite à la Révolution de velours qui rétablit la démocratie en Tchécoslovaquie à la fin de l'année 1989. Le 18 mai 1992, Josef Suk et Rudolf Firkušný interprétèrent la Sonatine de Dvořák, la sonate n° 3 de Brahms, celle de Janáček et la sonate n° 10, opus 96 de Beethoven. Supraphon a gravé un enregistrement de ce concert mémorable.
7. Enregistrement de la marque Supraphon, le concerto capté le 1er juin 1989 voisinait avec la Sinfonietta et Taras Bulba dans des prises antérieures (juin 1982) de la Philharmonie tchèque.
2. Jaroslav Kocián (1883 - 1950), violoniste tchèque réputé. En 1975, en guise d'hommage, quatre instrumentistes tchèques ont fondé un quatuor qu'ils ont baptisé du nom de leur illustre compatriote.
3. Josef Suk obtint cinq autres Grands Prix du Disque de la part de la même Académie.
4. Depuis la fin de la guerre jusqu'à la parution du disque de Josef Suk et Jan Panenka, la Sonate pour violon n'eut droit à aucune exécution française. En 1961, on peut supposer, sans l'affirmer, que Maryvonne Le Dizès l'interpréta. Pour en entendre une exécution dont on peut être sûr de l'existence, il fallut attendre 1967 et le violoniste canadien Hyman Bress.
5. Marcel Marnat faisait preuve d'une belle acuité en analysant cette sonate et plus largement le langage du compositeur morave : "chez Janacek, c'est l'éclatement des formes, une volonté de confession musicale qui lui fait saisir au vol, comme en improvisant, briques mélodiques, accords nouveaux, rythmes au gré d'un jaillissement continu."
6. Le Printemps de Prague, ce fameux festival de musique, retrouva sa liberté artistique, suite à la Révolution de velours qui rétablit la démocratie en Tchécoslovaquie à la fin de l'année 1989. Le 18 mai 1992, Josef Suk et Rudolf Firkušný interprétèrent la Sonatine de Dvořák, la sonate n° 3 de Brahms, celle de Janáček et la sonate n° 10, opus 96 de Beethoven. Supraphon a gravé un enregistrement de ce concert mémorable.
7. Enregistrement de la marque Supraphon, le concerto capté le 1er juin 1989 voisinait avec la Sinfonietta et Taras Bulba dans des prises antérieures (juin 1982) de la Philharmonie tchèque.
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire