Dans la presse quotidienne d'entre les deux guerres, Le Temps tient une place particulière que l'on accorde aujourd'hui au Monde depuis sa création par Hubert Beuve-Mery en décembre 1944. Journal sérieux, répugnant aux gazettes vite et mal écrites, refusant le sensationnel au profit du décryptage d'un événement. Ce journal Le Temps s'ouvrait régulièrement à d'autres rubriques que celles du monde politique, notamment au domaine culturel, réservant une place régulière à la musique, en général une fois par semaine. De grandes signatures s'illustraient dans cette chronique, Henry Malherbe assez fréquemment, le compositeur Florent Schmitt épisodiquement.
Un nom revenait assez souvent dans les colonnes de ce quotidien, celui d'Henry Bidou, personnage au savoir encyclopédique. L'histoire le passionnait, la géographie aussi. Ce romancier tint assez souvent la chronique théâtrale et ne dédaignait pas les belles lettres, la sculpture, l'art en général. Auteur de plusieurs livres, dont une Histoire de la Grande Guerre, en 1934, plus tard de La Bataille de France, en 1941, d'un volume sur Paris, en 1939, et d'un autre intitulé Chopin, en 1925, il intervenait dans la chronique musicale du Temps chaque fois que son titulaire la désertait. Comme les autres critiques, il rendait compte des concerts récents et des représentations lyriques. C'est ainsi qu'il signa, le 21 août 1937, une longue chronique positive sur la création à Zurich de Lulu, opéra inachevé d'Alban Berg dont la modernité rebuta plus d'un musicien.
Pourtant, la chronique qu' Henry Bidon publia le 19 novembre 1938 couvrit un non-événement. Il traitait non pas d'une représentation d'une pièce lyrique, mais de la partition d'un opéra tchèque qui n'avait été donné jusque là qu'à une dizaine de reprises (1) en Tchécoslovaquie et, en dehors du sol national, dans la seule ville de Mayence en 1927. Créé à Brno en 1924, Les Aventures du petit renard Fine-Oreilles (2) de Leoš Janáček, la France ne l'accueillit qu'une trentaine d'années plus tard, en 1957 précisément, lors de la venue de la troupe du Komische Oper de Berlin dans le cadre du Théâtre des Nations (3).
Avant d'aborder cette partition, Henry Bidou signalait les répétitions de Jenůfa à l'Opéra de Paris qui ne se conclurent pas par une série de représentations, l'invasion de la Tchécoslovaquie par l'armée allemande en mars 1939 anéantissant toute collaboration entre les opéras de Brno et de Paris. Mais l'essentiel de sa chronique, cinq colonnes sur les six qu'elle comportait, se rapportait à cette Petite Renarde. Avec la manière dont il décrivait les décors, le lecteur se serait vraiment cru transporté dans la grande salle d'une maison d'opéra, observant les allées et venues des protagonistes dans un décor se transformant au fur et à mesure du déroulement de l'intrigue. Non seulement l'auteur décrit les péripéties de l'action, mais il analyse finement les caractères propres de la pièce : "La pièce se passe donc chez les bêtes ? Oui et non. Elle se joue dans ce monde où il n'y a pas entre les hommes et les animaux cette séparation que notre morgue raisonnante a créée. Entre les uns et les autres, il y a des analogies et des échanges, des passages faciles et des frontières mal tracées." On entre dans l'originalité de ce papier lorsque Henry Bidou s'attache à la musique : "C'est d'abord un chant de deux mesures ; sur le premier accord un frémissement de l'alto et de la clarinette, appuyée par le cor anglais." Il signalait "une vivacité de tour qui va être le signe de tout l'ouvrage […] tout entier dominé par de très courts motifs." Mais il se bornait seulement au premier acte dans son commentaire musical des péripéties qui se passent sur la scène. Pour le reste de l'opéra, Henry Bidou détailla précisément le déroulement de chaque scène, remarquant l'analogie entre les deux héroïnes de la pièce, côté animal, la petite renarde et côté humain Terynka, même si cette dernière n'apparaît jamais en chair et en os. Parlant de Bystrouška, la renarde, il la décrivit comme "un être univoque, capable d'être tour à tour animal ou humain, en tous cas un être indompté qu'on ne peut asservir." Après avoir comparé le ballet des animaux qui conclut les noces de la renarde aux danses des paysans "d'une allure rustique et populaire", il termina son article en relevant la danse des petits renards "sur une musique légère comme l'ozone de la forêt."
Que pouvait penser le lecteur de cette fin d'année 1938 en parcourant la chronique d'Henry Bidou ? Il n'avait guère été fait allusion jusque là dans les revues musicales à cet opéra de Janáček. Tout au plus, Henry Prunières l'avait-il évoqué dans La Revue musicale en 1925 lors de sa présentation pragoise au cours d'un festival de la Société internationale de musique contemporaine, et Daniel Muller dans son livre aux éditions Rieder en 1930 ne s'y était guère étendu. Le grand mérite d'Henry Bidou était de décrire précisément le déroulement de cet opéra, d'en dresser le cadre et révéler les ressorts qui unissaient les destins des héros animaux (dont la petite renarde) à ceux des hommes. Lorsque le chroniqueur avouait sa "sympathie pour la musique de Janacek, colorée, vivante, remuée par l'air natal" ne provoquait-il pas, chez ses lecteurs, une interrogation positive vis à vis de ce compositeur, dont en France et en 1938 on n'avait peu entendu la musique dans les salles de concert ? Il n'était pas courant, dans la presse généraliste, de convoquer un ouvrage musical uniquement par le truchement d'une partition alors que les chroniques musicales honoraient une œuvre nouvelle par son audition en bonne et due forme dans une salle de concert, toucha-t-elle un auditoire restreint ou non. Un certain nombre de mélomanes parisiens se promirent de surveiller l'apparition de Jenůfa sur la scène de l'Opéra de Paris. Hélas, cette attente fut déçue et pour longtemps (4). Quant à La Petite Renarde rusée, elle ne vint gambader sur les planches d'une scène parisienne qu'en … 1995 ! Si bien que l'article d'Henry Bidou, quelles que soient ses qualités, ressembla à un coup d'épée dans l'eau. Après sa parution, comme auparavant, Janáček continua à rester un musicien énigmatique, voire totalement inconnu, pour la très grande majorité des Français.
Joseph Colomb - juin 2011
Notes
1. Depuis sa création jusqu'en 1938, La Petite Renarde rusée déroula sa vie sur les scènes des opéras tchécoslovaques suivants : Brno (1924 et 1934), Prague (1925 et 1937), Liberec (1934), Bratislava (1934), Olomouc (1935), Plzeň ((1936), Ostrava (1936).
2. Actuellement, dans les pays de langue française, on désigne cet opéra sous la dénomination de La Petite Renarde rusée.
3. Le chef tchèque Václav Neumann dirigeait l'orchestre, la soprano allemande Irmgard Arnold incarnait la petite renarde tandis que le ténor Rudolf Asmus lui donnait la réplique dans le rôle du forestier. Nouveauté absolue, la mise en scène de Walter Felsenstein. Pour en savoir plus sur cette production, cliquer ici.
4. L' Opéra de Paris ne monta Jenůfa qu'en 1980.


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