Journal d'un disparu
(Zápisník zmizelého)
I.
J'ai rencontré une jeune tzigane,
sa démarche était comme celle d'une biche,
deux tresses noires pendaient sur sa poitrine
et ses yeux étaient un abîme sans fond.
Elle me jeta un long regard profond,
et disparut, sautant par-dessus un tronc.
Ainsi, elle est restée dans ma
tête toute la sainte journée.
II.
La noire tzigane
tourne autour de notre maison.
Qu'est-ce qui la retient ici,
pourquoi ne part-elle pas au loin ?
Je serais plus gai, je crois,
si elle voulait partir ;
j'irais tout de suite
prier à l'église.
Ill.
Des lucioles dansent
sur la digue.
A la tombée de nuit,
quelqu'un s'y promène.
N'attends pas, je ne sortirai pas,
je ne me laisse pas séduire,
un jour, ma pauvre petite mère en pleurerait.
La lune se couche,
on ne voit plus clair,
quelqu'un se tient debout
près de notre grange.
Deux petites lumières
brillent dans la nuit noire.
Mon Dieu, mon Dieu !
Venez à mon secours !
IV.
Déjà de jeunes hirondelles
pépient dans leur nid,
j'ai couché toute la nuit
comme sur un lit de camp.
Déjà l'aube
apparaît au ciel,
j'ai couché toute la nuit
comme nu dans des ronces.
V.
Que c'est pénible de labourer,
j'ai si peu dormi,
et lorsque je m'endormais,
c'est d'elle que je rêvais.
VI.
Ohé! Mes boeufs gris,
labourez attentivement,
ne vous tournez point
du côté de la charmille !
Ma charrue saute
sur la terre dure,
un tablier bariolé par moments
luit à travers les feuillages.
Que celle qui m'attend,
se change plutôt en pierre,
ma pauvre tête malade
n'est qu'une flamme.
VII.
J'ai perdu une chevillette
de mon essieu,
attendez, mes petits boeufs,
que j'en fasse une nouvelle.
J'irai la chercher, là,
dans la charmille.
Personne n'échappera
à sa destinée.
VIII.
Ne regardez pas tristement
vers la lisière, mes petits boeufs,
n'ayez pas peur,
je ne me perdrai pas !
La noire Zefka est là,
debout, dans la charmille,
dans ses yeux sombres
tremblent des étincelles.
N'ayez pas peur !
Même si je l'approche,
je saurai tenir tête
à ses yeux ensorceleurs.
IX.
« Bonjour, petit Janik,
sois le bienvenu dans la forêt !
Quel bon vent
ici t'amène ?
Sois le bienvenu, petit Janik !
Qu'as-tu donc à rester comme ça,
blême, immobile,
aurais-tu peur de moi ? »
« Ma foi, je n'ai nulle raison
d'avoir peur de quiconque,
je ne suis venu
que pour couper une chevillette !»
« Ne coupe pas, Janik,
ne coupe pas de chevillette,
mais écoute plutôt
une chanson tzigane! »
TROIS VOIX DE FEMMES
Elle joignit ses mains,
elle chanta tristement
et sa morne chanson
remuait son coeur.
X.
O Dieu lointain, Dieu immortel,
pourquoi avoir donné la vie au tzigane ?
Est-ce pour qu'il erre sans but à travers le monde,
pour qu'on le chasse toujours plus loin ?
«Mon petit Janik,
entends-tu le trille des alouettes ? »
TROIS VOIX DE FEMMES
Et sa morne chanson
remuait son coeur.
« Assieds-toi donc à côté de la tzigane ! »
O Dieu puissant ! Dieu de miséricorde !
Avant que je meure dans le monde désert,
ô, fais-moi connaître la vérité, donne-moi sentir !
TROIS VOIX DE FEMMES
Et sa morne chanson
remuait son coeur.
« Tu demeures là, toujours debout,
comme une statue de sel,
il me semble bien
que tu as peur de moi.
Assieds-toi plus près,
ne te mets pas si loin,
serait-ce ma couleur
qui te fit peur, malgré tout ?
Je ne suis pas si noire
qu'il te le semble,
là, où le soleil n'entre pas,
mon corps est différent.»
TROIS VOIX DE FEMMES
Elle ouvrit un petit peu
la chemisette sur sa poitrine,
et tout mon sang
afflua à ma tête.
XI.
L'odeur du sarrasin fleuri
arrive jusqu'au bois.
« Veux-tu voir, Janik,
comment dorment les tziganes? »
Elle cassa une petite branche,
prit une pierre et la jeta.
« Voilà, mon lit est fait »
dit-elle en riant.
« La terre est mon oreiller,
le ciel ma couverture,
et les mains, froidies par la rosée,
je les réchauffe dans mon giron."
Elle était couchée par terre,
elle n'avait qu'une petite jupe,
et ma pauvre vertu
pleurait à chaudes larmes,
XII Une charmille sombre,
une source froide,
une tzigane noire,
de petits genoux blancs :
tant que je vivrai
je n'oublierai ces quatre choses.
XIII.
Piano seul
XIV.
Le soleil monte,
l'ombre devient plus courte.
Oh ! Qui me rendra
ce que j'ai perdu ?
XV.
Mes petits boeufs gris
qu'avez-vous à me regarder ?
Vous n'allez donc pas
trahir mon secret ?
Si vous me trahissez, je n'épargnerai pas mon fouet
et vous, mes petits boeufs,
vous vous en repentirez !
Mais la pire des choses,
ce sera à midi,
rentré à la maison,
comment regarderai-je aux yeux de maman ?
XVI.
Qu'ai-je donc fait ?
Quelle terrible pensée !
Si je devais dire à
une tzigane : « maman ».
À une tzigane : « maman »,
à un tzigane : « père »,
non ! je préférerais me couper le petit doigt !
Une alouette s'élève
au-dessus de la coudraie,
personne ne pourra plus
consoler mon coeur attristé
XVII.
Personne n'échappe
à sa destinée.
Je cours maintenant souvent
le soir, vers les charmilles.
Que vais-j'y faire ? J'y cueille des fraises.
Il suffit de soulever une petite feuille,
on goûte de la félicité.
XVIII.
Je ne songe maintenant qu'à une chose,
c'est quand viendra le soir,
à pouvoir passer
toute la nuit avec Zelka.
J'ai l'envie de couper la
tête à tous les coqs
pour les empêcher
d'appeler l'aurore.
Puisse la nuit durer
toute l'éternité
pour que je puisse aimer
jusqu'à l'éternité.
XIX.
Une pie vole, vole,
bat des ailes.
On a volé à ma soeur
une chemise qui séchait à la grille.
Oh, si elle savait
qui l'a volée,
elle ne voudrait plus jamais
m'adresser la parole.
Oh mon, Dieu, mon Dieu,
combien je suis changé,
combien sont différentes
les pensées de mon coeur !
Ma tête a oublié
toutes les prières,
comme si l'on comblait
une fosse de sable !
XX.
J'ai une jolie aimée,
mais déjà sa chemisette
de toile écrue
lui monte au-dessus des genoux.
XXI.
Mon cher papa,
comme vous vous trompez,
si vous croyez que je prendrai
la jeune fille que vous me choisirez !
Qui a commis une faute,
qu'il expie son péché !
Moi, non plus, je ne veux pas
éviter mon sort.
XXII.
Adieu, mon pays natal.
adieu, mon village !
Il ne me reste plus
que de me séparer à jamais de vous.
Adieu, mon petit père,
et vous, chère maman,
adieu, ma petite soeur,
petite fleur de mes yeux !
Je vous caresse les mains,
je vous prie de me pardonner,
pour moi, il n'y a plus
de retour possible.
Je veux tout faire
ce que mon destin commande.
Zefka m'attend,
mon fils dans ses bras !
Traduction Hanuš Jelínek (1930 environ)
Le 14 et le 21 mai 1916, dans le journal Lidové noviny, parurent ces poèmes d'un jeune homme - qualifié d'autodidacte par la direction du journal - qui ne signa que par ses initiales J.D. L'année suivante, Janáček, au cours de son séjour estival dans la station thermale de Luhačovice, s'empara de ces poèmes et commença à les mettre en musique. La première rencontre avec Kamila Stösslová facilita-t-elle la composition ? Il le reconnut beaucoup plus tard lorsqu'il proclama en 1927 que la noire tzigane, c'était elle. Quant à l'identité de l'auteur de ces poèmes, on attendit 1997 pour déterminer qu'il s'agissait de Josef Kalda (1871 - 1921), un poète morave dont la notoriété ne dépassa pas les limites de sa province. La mise en musique de ses poèmes par Janáček lui assure maintenant une audience posthume et universelle.
Janáček n'est pas un homme facile à comprendre. Il lui fallut trois ans pour composer la partition. Il s'y reprit à trois fois, en 1917, en 1918 et en 1919 pour écrire la musique. Lorsqu'il eut posé la dernière note sur son manuscrit, qu'entreprit-il ? Il glissa les feuillets dans le coffre de son bureau, alors qu'il émettait, au même moment, le désir d'éditer cette nouvelle œuvre. Pourquoi n'en fit-il rien ? Sans doute se trouvait-il immergé dans la composition de son nouvel opéra Kát'a Kabanová qui mobilisait ses forces créatrices et peut-être aussi ne voulait-il pas dévoiler un pan de ses pensées intimes.
On doit à son élève Břetislav Bakala, plus tard chef d'orchestre à Brno qui réalisa les premiers enregistrements de la musique d'orchestre de son maître le mérite d'avoir sorti la partition de son coffre et d'avoir décidé Janáček à la faire jouer. La première se déroula dans la salle du Théâtre Reduta à Brno, le 18 avril 1921, Bakala au piano soutenant les voix du ténor Karel Zavřel et de la mezzo Ludmila Kvapilová-Kudláčková. Après une audition en octobre 1921 par les mêmes interprètes (1), Le Journal d'un disparu se répandit en Europe, tout d'abord à Berlin, le 21 septembre 1922 chanté par Karel Zavřel accompagné au piano par le compositeur Felix Petyrek, ensuite à Londres le 27 octobre et à Paris le 15 décembre 1922 par le ténor Mischa-Leon et le pianiste Harold Craxton. Malgré cette entrée précoce en France, Le Journal d'un disparu peina ensuite à convaincre les mélomanes français (2).
Peut-on assimiler Janáček à Janik, le héros du Journal d'un disparu ? Que de différences au premier examen ! L'un, jeune paysan, a son avenir devant lui ; l'autre, la soixantaine bien sonnée, ne songe plus à sa destinée. Mais, au-delà de ces dissemblances qui sautent aux yeux, que d'analogie. Le succès de Jenůfa à Prague encouragea le compositeur à entrevoir une nouvelle étape de sa vie, comme s'il retrouvait une seconde jeunesse. De toutes ses forces, il s'y engagea. En découla, la suite quasiment ininterrompue de chef-d'œuvres dont Kát'a Kabanová constitua le premier chaînon et De la maison des morts, l'ultime opéra forgea le dernier. La rencontre de Kamila Stösslova ouvrit une nouvelle étape de sa vie. Cet amour interdit, il le vécut intensément, comme Janik, à cette différence près : il ne rompit pas avec son milieu et en particulier avec Zdenka, son épouse. Il est vrai que les liens, depuis longtemps, s'étaient distendus entre eux, et que ne survivaient que des attaches de façade. Alors que son cœur s'embrasait progressivement pour cette femme, presque une noire tzigane, qui pourtant ne lui portait qu'un attachement plutôt distant. Qu'importe ! Il vivait un rêve qui le galvanisait. Dans son monde virtuel, il quittait tout pour se plonger dans une passion croissante pour Kamila. Malgré ses doutes, ses reculs, ses effrois, il succombait à ce brasier. Pourquoi le mélomane s'attacherait-il à cet épisode de la vie privée d'un musicien ? Si cette tranche de vie n'avait touché que Janáček, on aurait pu l'évoquer en quelques lignes et passer à quelque chose de plus substantiel. Mais de cette passion découlèrent directement quelques chef-d'œuvres, dont le deuxième quatuor Les Lettres intimes.
Un certain nombre de musicologues ont émis l'hypothèse que si le compositeur n'avait pas rencontré Kamila en 1917, les œuvres maîtresses de ces dernières années auraient quand même été écrites. Autrement dit, Kamila n'aurait pas rempli le rôle de muse, d'inspiratrice aussi fortement qu'on le pense. Comme on ne peut refaire l'histoire, contentons nous d'envisager cette hypothèse sans aller au-delà.
Quant à l'influence de Kamila sur le Journal d'un disparu, il est impératif avant d'en décider de se plonger dans la correspondance que Janáček adressa régulièrement à cette jeune femme rencontrée par hasard à Luhačovice alors qu'il vivait une passion brûlante avec Gabriela Horváthová, la Kostelnička pragoise qui avait mené au succès son opéra Jenůfa. Durant les trois premières années, Kamila joua plutôt le rôle d'une confidente que celui d'une amante. La jeune femme restait sur une réserve prudente, s'interrogeant sur les raisons pour lesquelles cet homme séduisant malgré son âge s'intéressait à elle. Janáček l'idéalisa comme un être inaccessible, mais singulièrement attirant. De même que, dans un premier temps, Janik ne comprenait pas Zefka que tout opposait à lui, de même le compositeur ne comprenait pas l'inculture en général et musicale en particulier de Kamila, mais il s'attacha peu à peu à sa personnalité, à son caractère, à sa bonté et découvrit un être sensible à défaut d'un être cultivé et policé. Le côté un peu sauvageon, un peu brut de Kamila correspondait à Zefka. Il ne déplaisait pas à Janáček de se couler dans le personnage de Janik, d'y retrouver de tels élans et de tels interdits. Ce que la morale ambiante lui interdisait, au moins pouvait-il la braver en songe et la décrire publiquement dans une œuvre musicale se masquant à travers le jeune paysan de cette histoire. Cette vie par procuration lui suffit dans un premier temps. Quant à nous, auditoire passé et présent de cette œuvre multiforme, quel que soit le pays où l'on vit, nous devons directement ou indirectement à cette passion, un chant sublime, passant par toutes les facettes de l'expression, Le Journal d'un disparu.
Dans le catalogue dressé par Nigel Simeone, John Tyrrell et Alena Němcová (1997), Le Journal d'un disparu est numéroté V/12.
Joseph Colomb - février 2011
Note :
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-
"The city's existing institutions already have excellent base collections in areas outside the Getty's current scope. What they don't have is Getty-size acqu...
Il y a 3 minutes
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