vendredi 7 janvier 2011

Journal d'un disparu, diffusion française

Le Journal d'un disparu en France

Dans quelques jours, sur une scène parisienne, à l'Athénée Théâtre Louis Jouvet, le ténor Christophe Crapez se glissera dans le personnage de Janik, héros janáčekien de son Journal d'un disparu.

Ouvrage hybride, le Journal d'un disparu, si on le reçut tôt en France (un an après sa création à Brno) ne bénéficia pourtant pas d'une diffusion régulière. Pourquoi ? Il n'était pas un objet sonore aisément identifiable. Cycle de mélodies, cantate, opéra de chambre ? Ni l'un, ni l'autre, ni le troisième. Un peu tout cela à la fois. Janáček ne s'est jamais trop soucié de respecter les formes musicales que lui léguaient l'âge classique et l'âge romantique. Il souhaitait arriver avant tout à l'expression la plus véridique possible et composait sans se soucier d'une structure bien normée. D'autre part, il fallait chanter cet ouvrage dans la langue originale, tâche ardue pendant longtemps pour bien des chanteurs français. Avant Christophe Crapez (1), ils ne furent que deux à relever ce défi, José de Trévi (2) et Ivan Matiakh.

En 1922, le ténor danois Mischa-Leon, qui avait rencontré Janáček à Brno et avait recueilli quelques conseils quant à l'interprétation de cet ouvrage, le créa en Grande Bretagne et quelques semaines après à Paris (le 15 décembre 1922) avec le même pianiste, Harold Craxton (3). Il ne semble pas que cette création eut un retentissement mémorable, malgré une critique élogieuse bien que très courte de Robert Brussel dans les pages du Figaro.

En 1936, le ténor français José de Trévi s'empara à son tour du personnage de Janik, bien secondé par Germaine Leroux au piano qui connaissait et appréciait la musique tchèque à travers Martinů. Comme l'annonçait l'affiche, on crut à une création à ce concert du Triton dans lequel figurait également la mezzo Germaine Cernay, incarnation de Zefka, la noire tzigane. La critique ne s'émut pas plus que de mesure. Cet ouvrage retomba pendant trente ans dans les limbes de l'oubli.

Un ténor américain, Robert Gartside s'attacha au personnage de Janik en décembre 1965 lors d'une soirée donnée dans la salle de l'American Center à Paris. En 1966, période de dégel en Tchécoslovaquie, le grand ténor Beno Blachut effectua le voyage de Paris pour y présenter sa version du Journal d'un disparu en compagnie de Josef Páleniček au piano, version idiomatique si l'on en juge par son enregistrement réalisé dix ans auparavant.

Pendant une bonne dizaine d'années, le rideau retomba sur la noire Zefka et l'innocent Janik. Il fut relevé par un musicien qu'on n'attendait pas dans ce rôle. Jusqu'à cette époque, Pierre Boulez avait superbement ignoré Janáček. Mais en Grande Bretagne où sa musique jouissait de quelques faveurs grâce à l'opiniâtreté de Charles Mackerras, entre autres, Boulez découvrit ce cycle de mélodies. En mars 1979, dans le cadre d'un cycle Berg, lors d'un concert qui mit en perspective Alban Berg et Janáček, il programma le Journal dont il confia le rôle principal au ténor britannique Robert Tear et l'accompagnement pianistique à Alain Planès. Depuis, ce pianiste joua un rôle essentiel dans la diffusion des pièces pour clavier de Janáček par ses nombreux concerts et par l'enregistrement d'un disque où il se montra au moins l'égal du grand Rudolf Firkušný. De plus, il assura régulièrement la partie de piano du Journal d'un disparu, l'imposant en juillet 2001 au festival lyrique d'Aix en Provence.

A partir de cette date, les exécutions de cet ouvrage, sans être régulières, devinrent un peu plus fréquentes, même s'il fallut recourir à des ténors étrangers pour les assurer. Cependant, Ivan Matiakh, second chanteur français à sonder l'âme des protagonistes de cette histoire d'amour, la porta par trois fois dans la bonne ville de Montpellier, en mars 1988 après l'avoir chanté en alternance avec un ténor tchèque quatre ans plus tôt à Paris et également en Alsace. En dehors de ce ténor français, les autres interprètes qui se produisirent dans l'hexagone venaient des USA (Bruce Brewer et Robert Gartside, déjà cité), des pays voisins, Suisse (Peter Keller), Belgique (Zeger Vandersteene), Grande Bretagne (Ian Caley, Beau Palmer, Ian Bostridge, Adrian Thompson) et bien sûr de Tchécoslovaquie - et des pays qui en découlèrent, République tchèque et Slovaquie - ( Zdenĕk Schmukar, Vladimir Dolezal, Leo Marián Vodička, Otokar Klein, Tomáš Kořínek).

Dans la région parisienne, la fin de l'année 2010 et le début de 2011 sont profitables au Journal d'un disparu. En l'espace de quelques semaines, deux ténors français, Michel Fockenoy, le 2 octobre à l'abbaye de Royaumont et en janvier, Christophe Crapez à Paris prêtent leur voix à ce jeune garçon, Janik qui tombe amoureux d'une tzigane et qui la suit dans l'errance pour vivre son amour.

Ajoutons le rôle de la pianiste Irène Kudela qui accompagna le ténor suisse Peter Keller (4) en 1989 et qui, une vingtaine d'années plus tard, de nouveau guida le chant d'un autre ténor français, Michel Fockenoy. Malgré l'apport des ténors étrangers, le Journal d'un disparu reste plutôt une rareté au concert en France. Avant la guerre de 1939-1945, deux exécutions avaient été comptées. De 1945 à 1970, deux autres. De 1970 à l'an 2000, le mouvement s'accéléra quelque peu pour parvenir à une quinzaine d'exécutions. Et depuis l'an 2000, on en compte une dizaine. C'est bien peu, c'est très peu pour cet ouvrage emblématique du génie de Janáček. Raison de plus pour assurer un grand succès à l'initiative actuelle de Christophe Crapez et souhaiter que d'autres ténors français s'emparent à leur tour de cette œuvre.

Joseph Colomb - janvier 2011.

Pour une présentation de cet ouvrage, cliquer ici.

Notes :

1. Christophe Crapez a chanté le Journal d'un disparu dès le mois de mai 2001 à la Péniche Opéra parisienne avant de le reprendre sur la Côte d'Opale au festival Musica Nigella en mai 2008.

2. José de Trévi, ténor belge né à Liège en 1890, passa une grande partie de sa carrière en France, à l'Opéra de Paris et dans différents opéras de province. Il mourut en 1958. Le 25 mars 1936, à un concert du Triton, dans la salle de l'Ecole Normale de Musique, il remplaça Georges Jouatte pour chanter le Journal d'un disparu.

3. Voici le programme complet du récital de Mischa Léon : Au pied de mon lit (Lili Boulanger) - Sarabande (Roussel) - Le paon (Ravel) - Ane blanc (Hue) - Berceuse (Rhené Baton) - Huerta de Murcia, Du pays (Laparra) - Cri d'un oiseau, Sur le fjord, Avec une primevère (Grieg) - La neige (Lie) - Automne (Lange-Muller) - Pour une fleur (Knudsen) - Désolation (Bantok) - The Palanquin bearers (Martin Shaw) - Zápisník Zmizelého [Journal d'un disparu] (Janáček)

Sigurd Lie (1871 - 1904) Ce compositeur norvégien possède le triste privilège d'appartenir à la liste des compositeurs disparus prématurément (Lili Boulanger, Guillaume Lekeu, Jean Cartan…). Son lied Sne (la neige) reste l'un de ses plus fameux.
Peter Lange-Muller (1850 - 1926) Compositeur danois, prolifique auteur de lieder (environ 130) sur des textes de ses compatriotes et de ses voisins norvégiens Bjornson, Ibsen, Drachmann. Il composa également de la musique de scène, un opéra et de la musique instrumentale.
Granville Bantock (1868 - 1946) et Martin Shaw (1875 - 1958) compositeurs britanniques.

4. Peter Keller enregistra Le Journal d'un disparu pour la firme Accord en 1979. Il était accompagné par Mario Venzago au piano et la mezzo Clara Wirz.

1 commentaires:

Thierry Vagne a dit…

Bonjour,
Bravo pour votre article sur le Journal d'un disparu.
Peut-être auriez-vous pu mentionner l'enregistrement Haefliger / Kubelík chez DG ?
Cordialement
Thierry Vagne
www.kubelik.org

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