mercredi 29 décembre 2010

Le Journal d'un disparu à l'Athénée Théâtre Louis-Jouvet

L'Athénée Théâtre Louis-Jouvet (Paris 9e) accueille prochainement Le Journal d'un disparu, oeuvre maîtresse de Leoš Janáček, en tchèque surtitré (direction musicale et mise en scène : Christophe Crapez).

Tarif réduit pour les lecteurs de MusicaBohemica sur présentation de cette annonce imprimée (ou du fichier disponible à cette adresse : Offre pour MusicaBohemica).

***

Athénée Théâtre Louis Jouvet
Les 13, 14, 15 et 16 janvier 2011

Le Journal d’un disparu
de Leoš Janáček
direction musicale et mise en scène : Christophe Crapez
version originale pour piano – spectacle en tchèque surtitré

Sous le coup de sa propre passion amoureuse, Janáček compose une œuvre rare et intense. Racontant la rencontre fiévreuse d’un paysan tchèque et d’une Tzigane, il explore les bouleversements les plus intimes, et célèbre toutes les chances de s’ouvrir à l’autre, à l’amour, à la vie nouvelle.

Tarif préférentiel sur présentation de cette page imprimée :
24 € (au lieu de 30) en orchestre / corbeille
17 € (au lieu de 21) au balcon

Réservation : 01 53 05 19 19
Athénée Théâtre Louis-Jouvet – 7 rue Boudreau – 75009 Paris
M° Opéra, Madeleine - RER Auber


samedi 25 décembre 2010

La triste valse d'Oskar Nedbal

« Nous sommes en présence non plus de quatre instruments, mais d’un seul, vibrant dans toutes ses parties à un tel degré que, par moments, on croirait entendre la sonorité fondue, pleine et veloutée de l’orgue. »

Ces mots d’Hugues Imbert dans le Guide Musical du 1er mars 1896 s’ajoutent à une liste déjà conséquente de louanges adressées à une jeune formation venue de Bohême, le Quatuor Tchèque. Pour la première fois peut-être, un ensemble n’est pas reconnu pour la qualité individuelle de ses membres, mais pour sa faculté de se fondre en un tout harmonieux capable enfin d’honorer l’esprit musical de la littérature pour quatuors, « sans forfanterie ni pose ». L’on ne parle plus ici de réunion de solistes, comme c’est alors le cas dans pour de formations réunies autour de leur premier violon – le Quatuor Joachim, le Quatuor Ysaÿe , le Quatuor Halíř … Ni Karel Hoffmann, ni Josef Suk aux violons ne sont renommés pour autre chose que leur glorieuse association au sein du Quatuor Tchèque. L’altiste, Oskar Nedbal, fait partie de cette même génération d’élèves d’Antonín Dvořák née au début de la décennie 1870. Le violoncelliste Otto Berger, mort prématurément en 1897, est remplacé par le grand soliste Hanuš Wihan. Lui seul est précédé d’une flatteuse réputation.

A cette époque naît vraisemblablement une longue et prestigieuse tradition de musiciens tchèques ambassadeurs de leur culture sur les grandes scènes musicales internationales, tradition ininterrompue jusqu’à aujourd’hui. Avant le Quatuor Tchèque, l’action des interprètes de Bohême était plutôt discrète ou confinée à des cercles confidentiels. On chercherait en vain l’action nationaliste dans la capitale française de František Ondříček, premier violon des Concerts Pasdeloup. Les nombreux musiciens slaves du baron Von Dervies ne jouent que selon les désirs du richissime Russe et ne s’intègrent pas à la vie musicale du sud de la France et de l’Italie. Cet orchestre est brutalement dissout à la mort subite du baron au début des années 1880.

Le Quatuor Tchèque initie dès lors une pratique inédite et fructueuse : porter, au fil des années et en veillant à l’excellence de son interprétation, la voix des grands musiciens de Bohême. La constance qui manquait aux musiciens qui les ont précédés est ici de mise. Et le piège nationaliste est évité : la musique de Bohême est au cœur de la tradition européenne. Ainsi, Haydn et Beethoven côtoieront Smetana et Dvořák. La musique contemporaine est aussi mise à l’honneur et beaucoup découvrent la musique de chambre de Tchaïkovski grâce aux quatre musiciens tchèques.

Bientôt viendra le temps des solistes de légende – les violonistes Jan Kubelík et Jaroslav Kocián ; la soprano Emma Destinnová (Emily Destinn) ; et les grands chefs d’orchestre dont Václav Talich reste la figure tutélaire.

Ne soyons pas étonnés toutefois de trouver à l’origine de la prestigieuse école de direction tchèque l’un des membres du quatuor. Tout comme son mentor Antonín Dvořák, Oskar Nedbal est un altiste d’exception ; et à l'instar de Dvořák, Nedbal s’empare avec succès de la baguette de chef.

« M. Oskar Nedbal est un chef très autoritaire ; du reste sans raideur ni brutalité. Il semble guidé dans ses interprétations plutôt par le raisonnement que par le sentiment, mais il est très bon musicien. On sent parfaitement bien, quand il a commencé une phrase, qu’il la voit tout entière et saura jusqu’à la fin lui donner tout son relief. Dans les codas, il ne bouleverse jamais le rythme, il reste musical jusqu’au dernier accord et l’effet en est augmenté. Il a encore le mérite d’être, en tout, très littéraire ; il comprend et saisit toutes les nuances et possède, à un degré éminent, l’élégance et la souplesse de la diction orchestrale. » (le Ménestrel du 31 mars 1901, Amédée Boutarel).

Cette précision dans le geste, cette absence de pathos, ce sens du phrasé et ce refus des effets faciles pourraient tout aussi bien s’appliquer au style des grands chefs de Bohême du XXe siècle, de Talich à Neumann. La grande musique est belle quand elle est juste – nous ne parlons pas ici de la justesse du ton mais de cette faculté que possèdent certains grands artistes de la faire sonner naturellement, de telle sorte qu’elle s’impose à l’auditeur comme une lumineuse évidence.

Nedbal chef d’orchestre est applaudi en Allemagne, en France où il crée la Symphonie du Nouveau Monde à l’Exposition Universelle de 1900 avec l’Orchestre Colonne. On le trouve à la tête du jeune orchestre Philharmonique Tchèque qu’il quitte pour aller diriger en Autriche. Il fait découvrir aux Viennois l’art d’un « nouveau Mozart » comme l’histoire de la musique en connaît parfois. Son nom est George Szell, et si nous avons aujourd’hui oublié ses talents de compositeur, nul ne saurait contester sa place parmi les plus grands directeurs d’orchestre. Sa version des Danses Slaves sera l’une des plus expressives que l’on puisse rêver.

La presse musicale du début du siècle parle d'Oskar Nedbal comme d’un des meilleurs chefs de son temps. Il est un digne contemporain des Arturo Toscanini, Gustav Mahler, Gabriel Pierné, Henry Wood. Pendant une décennie, il dirige l’Orchestre Symphonique de Vienne. Après la guerre de 1914-1918 il décide de rejoindre la Tchécoslovaquie nouvellement fondée.

Mais le jeune état est remué des passions qui suivent les révolutions. Oskar Nedbal n’est pas le bienvenu. On le soupçonne de sympathie pour les Autrichiens chez qui il a fait carrière. Ce soupçon de collaboration est soutenu par la campagne anti-Dvořák menée par le remuant Zdeněk Nejedlý, et contre laquelle Nedbal avait signé une pétition. Et comme Vítězslav Novák, autre signataire, voilà Nedbal rejeté dans son propre pays.

On mesure l’ampleur de cette cécité intellectuelle au moment où l’Opéra de Vienne s’ouvre avec noblesse aux opéras de Leoš Janáček, faisant fi des rancoeurs nationalistes. La Moravie de Janáček était il y a quelques mois encore province austro-hongroise, et l’auteur lui-même n’a jamais caché ses rêves d’émancipation vis-à-vis de l’empire. Et pourtant voilà Vienne qui honore avec clairvoyance l’un des plus remarquables musiciens de son temps. La présence d’une importance communauté tchèque n’explique pas tout. On a souvent souligné que la capitale de la double monarchie avait perdu son rôle de phare culturel au profit de Paris à la fin du XIXe siècle ; pourtant cet événement prouve combien les élites intellectuelles autrichiennes demeuraient ouvertes aux beautés de l’art et capables de les imposer aux considérations adventices. Comme l’on aurait aimé, hélas ! qu’il en fût de même à Prague.

Pourtant, Prague d’avant la guerre sut reconnaître Nedbal en acclamant l’opérette Sang polonais (Polská krev), sur un livret de Leo Stein d’après Pouchkine. La popularité de l’œuvre est telle qu’on la compare à celle de la Fiancée vendue. De fait, Sang polonais est donné plusieurs centaines de fois en Autriche-Hongrie et en Allemagne à partir de 1913 et pendant la guerre ! Voilà Oskar Nedbal promu au même rang que Franz Lehár, l’immortel auteur de la Veuve Joyeuse. Preuve de sa vogue, voici l’opérette montée dès 1934 en film sous la direction de Karel Lamač (Carl Lamac).

Nedbal se fait donc un nom dans la musique légère. Son écriture, tournée vers le romantisme, révèle un penchant certain pour ce genre facile à écouter et si malaisé à composer. Mais il est en marge des grands défricheurs du siècle commençant. Même Suk et Novák, pourtant peu novateurs comparés aux contemporains d’autres pays, sont infiniment plus modernes que Nedbal.


On sait gré à ce dernier de créer, enfin, le ballet tchèque, avec Hloupý Honza (Jean le simplet), dont un bref extrait intitulé Valse triste est devenu l’un de ces airs que tout le monde connaît mais que presque personne ne sait identifier. Cette pièce mélancolique, délicate et un peu amère, a le mérite de refléter le meilleur d’Oskar Nedbal. Caractères que l’on aura plus de mal à reconnaître, il faut bien l’avouer, dans une musique orchestrale trop tributaire du XIXe siècle. Le Scherzo Capriccioso op. 15 reprend le titre d’une belle pièce de Dvořák sans jamais enchérir sur son modèle. Cette musique aurait très bien pu être écrite l’année même de la naissance de Nedbal, en 1874. Parmi les Romances pour soliste avec accompagnement d’orchestre, l’on note la qualité attachante de la seconde de l’opus 6, dont les aimables cantilènes sont confiées au violon. Mais l’on préfère les accents ironiques de la Suite Mignonne op. 15, œuvre comportant une sorte de Valse Triste tout aussi réussie que le célèbre morceau.

Son abondance mélodique évidente rend l’œuvre de Nedbal proche en général du divertissement. Elle rattache son auteur à la tradition heureuse de la Gemütlichkeit viennoise, de cette Vienne voisine de Bratislava et ouverte sur la Puszta, pétrie des apports culturels de maintes nations européennes.

Mal reçu à Prague, profondément marqué par la mort de son fils à la guerre, Nedbal trouve un refuge en Slovaquie où il fait briller l’Opéra de Bratislava, se rendant même en Espagne faire découvrir La fiancée vendue et Rusalka au public ibérique. Embellie de courte durée : le poste de Directeur du Théâtre, qu’il a accepté sans se rendre compte de la situation financière de l’institution, fait de lui le responsable de sa gestion. Il doit rembourser des dettes gigantesques, ne peut réunir les sommes nécessaires, et est de surcroît sanctionné pour cela.

C’est un homme désespéré qui met fin à ses jours le 24 décembre 1930, en se jetant par une fenêtre du Théâtre de Zagreb où il devait diriger son ballet Hloupý Honza – jamais la Valse triste n’aura à ce point mérité son nom.

Alain Chotil-Fani, 25/12/2010

Pour en savoir plus...



Note

La plus célèbre des Valses tristes se trouve chez Jean Sibelius, mais on trouvera des pièces du même titre chez l'Estonien Eduard Tubin et le Hongrois Vecsey Ferenc - et sûrement au catalogue de nombreux autres musiciens encore moins connus.

Visites des 30 derniers jours

Compteur