samedi 6 novembre 2010

Lecture "Dvořák et la France"

En 2005, le Musée Dvořák de Prague m'a invité à présenter mes travaux sur Antonín Dvořák et la France. Ces recherches, entreprises deux ans auparavant, avaient en effet permis la découverte - ou la redécouverte - de plusieurs événements d'importance liant le compositeur tchèque à notre pays, qu'il ne fit pourtant que traverser fugitivement pour rejoindre l'Angleterre. J'ai notamment pu reconstituer, au terme d'une enquête de longue haleine, l'histoire d'une mystérieuse médaille d'or remise par les autorités parisiennes à Antonín Dvořák. Si mystérieuse que nulle biographie, jusqu'alors, ne l'avait même évoquée...

C'est cette médaille, retrouvée à l'occasion dans les archives pragoises, que Mme Tauerová - la directrice du Musée - a choisi pour illustrer le carton d'invitation pour ma lecture. En voici le texte, souvenir d'une belle matinée d'été indien dans la maison natale du compositeur, à Nelahozeves.


*

**


Antonín Dvořák et la France
1878-1913

Lecture pour Nelahozeves, 11 septembre 2005

Alain Chotil-Fani



Antonín Dvořák est resté longtemps méconnu des Français. Ses œuvres ont été rarement jouées au cours du XXème siècle, et les histoires de la musique ont observé une grande discrétion sur ce compositeur. L’origine de cette indifférence, unique parmi les grandes nations musicales, peut être en partie élucidée par l’étude de l’actualité artistique de la France de la IIIème République. Cette étude nous permettra de savoir par quelles œuvres Dvořák a été connu du public français. Par ailleurs, par l’évocation de deux controverses, l’on verra comment mon pays considérait le compositeur il y a un siècle. Pour conclure, un très rapide regard sur certaines mentalités de la Belle Époque nous aidera à mieux comprendre des prises de position à l’encontre d’un artiste estimé partout ailleurs qu’en France.

La musique de Dvořák retentit pour la première fois sur le sol français en 1879, dans la ville de Nice, grâce aux concerts donnés par les musiciens du baron russe Paul von Derwies. Ces concerts font découvrir aux Français les Danses slaves, des Duos moraves, la Sérénade pour cordes, les Rhapsodies slaves que Dvořák dédiera au baron, et, en première mondiale, le Nocturne op. 40. Ces soirées musicales cessent avec la mort subite de von Derwies, en 1881. Au même moment, les Concerts Populaires de la ville d’Angers programment la Troisième Rhapsodie slave et Paris découvre la Sérénade pour vents et cordes op. 44, donnée par la jeune Société de Musique de Chambre pour les instruments à vent, fondée par le flûtiste Paul Taffanel.

Le chef d’orchestre Charles Lamoureux dirige une Danse slave, la Romance en fa mineur, la Deuxième Rhapsodie slave, la Sérénade pour cordes, le Concerto pour violon avec Henri Marteau et le Concerto pour violoncelle avec Hugo Becker, en 1897.

En avril 1898, Hans Richter termine ses concerts avec l’orchestre Colonne au Châtelet par l’ouverture Carnaval. La Neuvième Symphonie est donnée pour la première fois en France par ce même orchestre le 23 juillet 1900, sous la direction d’Oskar Nedbal, dans le cadre de l’Exposition universelle. L’œuvre est redonnée par ces interprètes en mars 1901. La soprano Ema Destinnová participe à ce récital en chantant la deuxième Chanson d’amour de l’op. 83.

Le Quatuor Tchèque crée à Paris les Quatuors n° 10, 12 et 14 et interprète avec le pianiste Raoul Pugno le Quintette en la majeur op. 81. Si musique de chambre et quelques lieder apparaissent timidement à l’affiche de concerts parisiens, la situation est sans commune mesure avec ce que l’on peut constater en Allemagne, au Royaume-Uni et même aux États-Unis. En 1904, une seule des symphonies de Dvořák a été jouée en France, au cours de trois concerts seulement. Une unique audition des concertos pour violon et violoncelle n’a pas eu de suite. Le plus grand succès reste, de très loin, les Danses slaves, éditées dès 1878 par la maison Hamelle. Les Rhapsodies slaves sont moins bien reçues, en dépit d’une instrumentation appréciée. Les deux sérénades soulèvent des éloges ; tout au plus s’étonne-t-on de l’effectif inhabituel requis pour l’opus 44.

La musique de chambre, en revanche, est sévèrement rejetée. On la trouve longue, inintéressante, sans personnalité et parfois déconcertante. Quelques années seront nécessaires pour éveiller l’attention des milieux musicaux français. Une revue musicale publiera le commentaire suivant :

Charmantes pages que celles intitulées Dumky […] ! Le maître [Jules] Massenet, qui assistait à cette audition du Trio de Francfort, disait très justement : « Dvořák est le Grieg de la nation tchèque » !

Il paraît nécessaire de souligner l’importance des efforts de musiciens de prestige, dont le Quatuor Tchèque, dans ce processus de reconnaissance. La presse reste cependant méfiante envers les deux concertos, dénoncés pour leur virtuosité excessive. En outre, le Concerto pour violoncelle surprend par son ampleur. L’ouverture Carnaval, quant à elle, soulève un intérêt médiocre, tout comme la Symphonie du Nouveau Monde, objet de vives réserves : cette musique serait « non dénuée de fantaisie et de couleur, [mais] un peu incohérente, souvent improvisée, insuffisamment construite, médiocre en somme ».

Les liens entre le compositeur et la France ont dépassé le seul cadre de l’actualité des concerts. Ainsi, Dvořák apprécie beaucoup Charles Gounod, mais les deux hommes ne se croiseront jamais. Alors que František Rieger s’efforce de faire représenter l’opéra Dimitri sur une scène parisienne, Dvořák lui recommande de solliciter la pianiste Caroline Montigny-Remaury, belle-sœur du compositeur Ambroise Thomas, mais la tentative n’aboutit pas. En décembre 1885, le journal le Gaulois édite un Album de partitions musicales modernes, parmi lesquelles on trouve la Dumka op. 12 pour piano. Cet événement n’a pas de suite malgré les nouvelles des succès de l’étranger. L’invitation du Conservatoire National de New York n’est pas particulièrement commentée en France, de nombreux musiciens européens étant alors appelés outre-Atlantique. En 1894, un magazine américain publie un article de Dvořák sur Franz Schubert, traduit et publié dans une revue parisienne trois années plus tard. A l’occasion des distinctions impériales remises par François-Joseph Ier, les journaux parisiens parlent de Dvořák comme du « plus grand compositeur vivant d’Autriche ». Une telle renommée ne pouvait qu’attirer l’attention des autorités : l’Institut de France place Dvořák à trois occasions sur une liste de candidats à un poste d’associé étranger, sans qu’il ne soit élu.

Les Concerts Lamoureux l’invitent à diriger ses œuvres en 1899. Dvořák n’honore pas cette invitation, mais répond favorablement à une sollicitation de Charles Malherbe pour une exposition d’autographes en 1900 en lui faisant parvenir un extrait de son dernier opéra Le diable et Catherine. Une délégation parisienne, invitée à Prague en avril 1904, a dans ses bagages une médaille d’or pour le compositeur. Après sa disparition, un hommage officiel est rendu par le Conservatoire de Paris, qui inscrit le premier mouvement du concerto op. 104 comme pièce imposée au concours de violoncelle 1904. Les journaux français soulignent l’importance du compositeur disparu commentant en termes mitigés sa production musicale.

Camille Chevillard et l’orchestre des Concerts Lamoureux donnent la Symphonie du Nouveau Monde en décembre 1906. Pour la première fois, une symphonie de Dvořák est dirigée par un chef français. L’accueil favorable du public incite Chevillard a redonner cette œuvre, malgré des réactions de presse très partagées, parfois bienveillantes mais le plus souvent très virulentes.

Le Nouveau Monde étonne par sa forme qui, pour certains, n’est pas celle d’une symphonie classique. Pour d’autres, c’est un « gigantesque bluff », plus proche des chants folkloriques bretons et des musiques russes, que d’une inspiration dite « américaine ». Une controverse apparaît à ce sujet dans la presse et durera pendant un semestre entier. Elle ne s'apaisera que par la publication, dans le Mercure Musical, d’une lettre envoyée par les deux fils du compositeur, Antonín et Otakar, affirmant l’inspiration tchèque de la symphonie ainsi que son influence américaine, bien réelle mais limitée.

En 1913, le violoncelliste Pablo Casals refuse de participer à la répétition du concert du dimanche suivant où il doit se produire avec l’orchestre Colonne dirigé par Gabriel Pierné. Le chef d’orchestre a traité le Concerto pour violoncelle de Dvořák « d’ignoble musique » et le virtuose se refuse à jouer cette page qu’il admire tant avec un interprète si méprisant.

« Je ne savais comment réprimer mon indignation », raconte Casals.
« mes mains, mes jambes tremblaient. « J’ai voyagé toute la nuit pour présenter cette œuvre si belle à votre public, et voilà que non seulement elle vous déplaît, mais que vous la détestez. Comment alors pouvez-vous la comprendre, et comment puis-je l’interpréter avec vous ? Non, ce n’est pas possible, je ne jouerai pas ! »
Mon refus fit l’effet d’une bombe. »


L’affaire suscite des sarcasmes de la part des critiques : tous les journaux regrettent l’attitude de Casals et aucun d’entre eux ne considère que le concerto de Dvořák ne mérite un tel égard. L’affaire se termine devant les tribunaux et Casals est condamné à 3 000 francs d’amende.

Il paraît nécessaire de rappeler que la situation politique de la France, défaite par l’Allemagne en 1871, encourage un repli nationaliste. Cette réaction s’accompagne d’un engouement manifeste pour les œuvres dites « exotiques ». La musique tchèque reste méconnue, volontiers confondue avec une musique qualifiée de « tzigane » ou de « hongroise », alors très en vogue. Seule la décennie 1890 voit apparaître les premières tentatives sérieuses de découverte des musiciens de Bohême, confirmées par un intérêt timide pour les concerts tchèques de l’Exposition Universelle de 1900, où l’on apprécie à la fois Oskar Nedbal et la chorale Hlalol de Plzeň. D’autres musiques étrangères sont mieux servies. Les œuvres symphoniques de l’école russe sont unanimement appréciées comme étant la meilleure expression de la musique slave. Les compositeurs russes sont connus grâce aux Expositions universelles. Par ailleurs, la Russie devient l’allié de la France contre l’ennemi allemand. Quant à la musique tchèque, elle est jugée moins intéressante, et il n’est pas exclu que l’appartenance à l’empire autrichien suscite une réaction de défiance. Et s’il existe un compositeur tchèque à découvrir, c’est sans le moindre doute Bedřich Smetana. Il s’agit du « chef de file » de l’école tchèque et, à ce titre, celui qui laisse une musique « plus spontanée », « mieux construite » que celle de Dvořák. Ce dernier, en ayant illustré les grandes formes de la musique instrumentale et surtout le modèle symphonique légué par Beethoven, est jugé « germanisant ». Cette opinion ne se fonde vraisemblablement pas sur des seuls critères musicaux puisque la musique des deux compositeurs reste très peu jouée.

Une remarque revient de nombreuses fois sur la musique de Dvořák : celle du respect de la forme. Ainsi la Neuvième Symphonie ne serait pas une symphonie, mais une « suite d’orchestre évocatrice de la poésie slave », une « fantaisie américaine », des « impressions des États-Unis ». Le modèle intangible de la symphonie reste, pour la critique française, celui légué par Beethoven. Cette attitude d’où un certain cartésianisme n’est sans doute pas absent, permet d’expliquer pourquoi l’image du compositeur devait être celle d’un artiste maîtrisant mal les formes classiques et par conséquent indigne d’un intérêt soutenu. Par ailleurs l’« inspiration nègre » de cette œuvre ne pouvait que contrarier la sensibilité de la France coloniale. Jointe à d’autres préjugés tenaces comme l’image « immature » volontiers attribuée aux Slaves et les goûts artistiques jugés étranges des Américains, naturellement objets de dérision, elle favorisait l’image d’un compositeur doué mais dépourvu de la moindre profondeur : le brillant folkloriste, auteur des Danses slaves.

Pour terminer, mentionnons que la réaction de la critique française à la musique de Dvořák est restée, jusqu’au début du XXème siècle, plus nuancée que l’avis général l’a longtemps laissé supposer. L’édition d’une Dumka dans l’Album du Gaulois, la publication de son article sur Schubert, l’invitation des Concerts Lamoureux, sa candidature proposée par l’Institut de France, la médaille d’or de la capitale française et l’hommage rendu par le Conservatoire national de Paris ne laissent pas de doute sur l’importance accordée aussi bien au personnage public qu’au compositeur. On ne peut certes nier que le goût français ait été en porte-à-faux vis-à-vis du langage musical de Dvořák. La difficulté rencontrée par sa musique de chambre en témoigne, tout comme la levée de boucliers à l’encontre de la Neuvième Symphonie. A travers l’opposition de la quasi totalité des chroniqueurs à Pablo Casals, s’est concrétisé un même rejet pour l’attitude du violoncelliste et l’art du compositeur de Bohême.

Cette conclusion doit être nuancée par le fait que la réaction du public français à la musique de Dvořák a toujours été bonne : il a applaudi les Danses slaves et les sérénades, acclamé l’ouverture Carnaval et le Trio Dumky, réclamé une seconde audition du Nouveau Monde ; même dans les pires moments de la controverse avec Pablo Casals, il a su réserver un véritable triomphe à André Hekking qui osé défendre le Concerto pour violoncelle.

La redécouverte d’Antonín Dvořák, insensiblement entreprise depuis quelques années avec Rusalka sur plusieurs scènes françaises, reste à confirmer. Une intégrale des symphonies ou des quatuors par des artistes français sera-t-elle un jour enregistrée ? Alors peut-être, les mélomanes de mon pays seront-ils en mesure d’apprécier Dvořák, non pas d’après des considérations idéologiques ou romanesques, mais pour la seule beauté de sa musique.


*
**

Le matériel utilisé pour rédiger ce texte - conçu pour être lu en 30 minutes, avec sa traduction en langue tchèque - a servi de base au travail plus détaillé qu'a publié Buchet-Chastel en 2007, en deuxième partie du livre "Antonín Dvořák, Un musicien par-delà les frontières".  La première partie est une biographie musicale co-rédigée avec Éric Baude. L'on trouvera donc dans cet ouvrage (ISBN 978-2-283-02010-4) la référence précise des informations citées ici.


Visites des 30 derniers jours

Compteur