mardi 26 octobre 2010

Jean Périsson, chef d'orchestre

Jean Périsson, chef d'orchestre
créateur français de Kát'a Kabanová


Qui ne se souvient pas des chefs français qui dirigèrent orchestres et opéras dans notre pays dans la deuxième moitié du XXe siècle : Jean Martinon, Pierre Dervaux, André Cluytens, Serge Baudo, Roberto Benzi, Louis Frémeaux, Manuel Rosenthal, Jean Fournet, Jean-Pierre Jacquillat, Jean-François Paillard, (1) pour n'en citer que quelques-uns ? Tous ces chefs ont disparu ou ont cessé leur activité depuis plusieurs années. Et pourtant, tout mélomane actuel retient leur nom et souvent un de leurs faits d'arme musicaux et peut caresser du regard la pochette de l'un ou l'autre de leurs enregistrements, qu'ils datent des années 60 ou de la fin du siècle. Pourquoi n'en va-t-il pas de même pour Jean Périsson ? Si son nom, actuellement, revient moins souvent sur nos lèvres, la cause n'en serait-elle pas l'absence de témoignages discographiques à l'inverse de la plupart de ses collègues cités ci-dessus ? Notre mémoire ne manifesterait-elle pas de l'ingratitude envers ce musicien français qui, pourtant, joua un rôle essentiel dans la pénétration de la musique lyrique de Janáček ? Les mérites passés de ce chef, aujourd'hui âgé de 86 ans, imposent absolument qu'on rafraîchisse nos souvenirs.

Il naquit en 1924 à Arcachon. Après des études musicales au Conservatoire et à l'Ecole Normale de Musique de Paris, il remporta le premier prix au deuxième Concours international de musique de Besançon en 1952 (direction d'orchestre). Il débuta sa carrière de chef à Strasbourg dont il dirigea l'orchestre radio-symphonique. Charles Bruck le remplaça en 1956. Ce dernier l'aida dans les mois suivants en lui trouvant des concerts à diriger. De 1959 à 1965, il devint directeur musical de l'Opéra de Nice et chef de l'Orchestre philharmonique de la ville, succédant à Richard Blareau. A partir de 1965 et pendant quatre ans, il officia à la tête de l'orchestre de l'Opéra de Paris. En 1968, Georges Auric, administrateur général de la réunion des théâtres lyriques nationaux lui confia le soin de mener à bien la création française de Kát'a Kabanová, troisième opéra de Janáček à voir une réalisation sur une scène française et premier dans la capitale. Alors que les ouvrages du compositeur morave étaient joués dans notre pays de façon parcimonieuse, comment Jean Périsson prit-il contact avec sa musique ? Par l'écoute, tout aussi rare, de ces œuvres sur les ondes de la radio, en particulier de la Sinfonietta et de la Messe glagolitique qui éveillèrent son intérêt pour le compositeur. En 1966, à l'Opéra de San Francisco où il s'était rendu pour diriger les Troyens de Berlioz et Carmen de Bizet, il assista à une représentation de l'Affaire Makropoulos conduite par Jascha Horenstein (2) avec dans le rôle titre la soprano Marie Collier (3) et Gregory Dempsey dans celui de Gregor. Une expérience qui le marqua. Ce fut une révélation, un opéra en rupture avec tout ce qu'il connaissait et dirigeait habituellement, de la Tosca et autres ouvrages véristes, à ceux de Verdi, de Bizet et même les opéras de Wagner.

Jean Périsson se heurta à certaines difficultés lors de la création de Kát'a Kabanová. Il n'existait évidemment aucune tradition interprétative des opéras de Janáček. Se pencher sur la partition ne suffisait pas. Le compositeur, tel était le ressenti du chef à cette époque-là, n'avait pas toujours donné des indications claires et précises. Certains passages prêtaient à interprétation à confusion. "Son écriture n'est pas très précise, elle donne lieu à beaucoup de fluctuations possibles de tempo, de dynamique, c'est-à-dire de nuances. On peut donc commettre beaucoup d'erreurs à son sujet." (4) expliquait-il quatre ans plus tard à propos d'un autre opéra du maître morave. Jean Périsson se souvient (5) qu'il demanda plusieurs fois au violoniste Pierre Doukan de bien vouloir se pencher avec lui sur les portées en question (6). Parmi les réactions des spectateurs, il releva l'incompréhension ou du moins l'extrême surprise de ceux qui venaient discuter avec lui à la fin des représentations devant le caractère intraitable de la Kabanicha. Ces mœurs rugueuses, ce matriarcat autoritaire heurtaient. C'était donc ainsi qu'on vivait dans ce pays d'Europe centrale, tel était le sentiment qu'exprimaient un certains nombre de spectateurs, renforçant le caractère exotique de l'ouvrage et éloignant de manière dommageable la compréhension de ce drame humain. Le temps de Janáček n'était pas encore venu. Cependant, Jean Périsson méritait tous les éloges pour la science de la direction dont il faisait la preuve. Dans le lent déroulement de la prise de connaissance française des opéras du maître de Brno, Georges Auric, par sa décision de monter Kát'a Kabanová et Jean Périsson par son engagement de chef d'orchestre méritent la reconnaissance.

Comment la presse considéra-t-elle l'apport de Jean Périsson ? Jacques Lonchampt du Monde remarqua "Tout le monde sait que la fosse d'orchestre pose aux chefs des problèmes insolubles. Jean Périsson a eu le mérite de conduire toute cette soirée sans jamais couvrir les voix." Clarendon dans le Figaro qui n'avait pas aimé l'opéra de Janáček reconnaissait "le soin, le goût, la ferveur de Jean Périsson et de son orchestre." Dans Carrefour, Antoine Goléa félicitait le chef "Jean Périsson tire de l'orchestre si riche et si coloré de Janacek un maximum de variété d'expression." Marcel Schneider (7) dans Combat rejoignait ses confrères "M. Jean Périsson a bien mis en valeur [la musique] sans rendre son orchestre trop bruyant, […] en modelant avec finesse les contours d'une partition plus élégiaque que vraiment tragique." Autre satisfecit pour le chef de la part de Pierre Julien dans l'Aurore "Périsson dirige retenu parce qu'il a le scrupule qui l'honore de servir les chanteurs ; cela, il le fait très bien." Claude Rostand dans le Figaro littéraire ajouta son approbation : "Au pupitre, Jean Périsson montre avec une souple autorité qu'avec la foi et l'amour on peut quand même faire bien dans ce malheureux théâtre."

Jean Périsson en pleine action à la tête d'un orchestre américain
au cours d'une répétition de Carmen dans les années 70.
Photo aimablement transmise par Jean Périsson.

En 1972, il assura une reprise de l'Affaire Makropoulos à l'Opéra de Marseille. Il fut donc l'un des très rares chefs français (avec Charles Bruck) à avoir dirigé en l'espace de quelques années deux opéras de Janáček successivement. Aux mérites du chef, nous devons associer les interprètes français qui s'illustrèrent à Marseille dans cette production. Suzanne Sarrocca (Emilie Marty), Danièle Perriers (Krista), Danièle Grima (femme de chambre), Pierre Filippi (Prus), Francis Dresse (Hauk-Sendorf), Jean Brun (Kolenaty), Gérard Friedmann (Vitek), Jean-Pierre Chevalier (Janek), Michel Hubert (le machiniste) et le ténor anglais Adrian de Peyer (Albert Gregor).

Jean Périsson continua sa carrière à Monte-Carlo, puis en Turquie, à San Francisco, et dans d'autres villes des USA (Los Angeles, Houston, Cincinatti, etc.). A plusieurs reprises, à l'Opéra de Paris, à Nancy, à Lyon et ailleurs en France, on le vit diriger des opéras français (Louise, Les contes d'Hoffmann, Werther, Le Fou de Marcel Landowski, les Mamelles de Tirésias et le Dialogue des Carmélites de Poulenc) et allemands (Le Chevalier à la rose et Elektra de Richard Strauss, le Ring de Wagner), ainsi que le Prince Igor de Borodine, la Khovantchina de Mousorgski, Eugène Oneguine de Tchaïkovski, le Joueur et l'Ange de feu de Prokofiev, Katerina Ismaïlova de Chostakovitch, l'Elégie pour de jeunes amants de Hans Werner Henze. Il exprima le regret d'avoir du diriger des versions françaises au lieu de versions en langue originale. Il est vrai qu'à l'époque, on n'avait pas l'utilisation de la projection de la traduction française. "Il est certain que la langue française enlève beaucoup de relief à la prosodie si expressive des opéras de Janáček." (8) Sur les différents plateaux se succédèrent les représentants de la fine fleur du chant français de cette époque, Régine Crespin, Suzanne Sarroca, Denise Scharley, Mady Mesplé, Christiane Eda-Pierre, Guy Chauvet, Michel Sénéchal, Alain Vanzo. Si l'on ajoute qu'à l'étranger, il dirigea dans les années 60 et 70, Grace Bumbry dans Carmen, Teresa Stratas et José Carreras dans La Bohême, Beverly Sills et Nicolaï Gedda dans Manon, Shirley Verrett, Placido Domingo et Simon Estes dans l'Africaine, ce dernier dans Carmen, Alfredo Kraus dans Faust, , la mezzo tchèque Sona Cervena, on a une idée assez précise de la considération que toutes ces vedettes du chant portaient au chef français.. Un autre événement le marqua lorsqu'en 1980, il fut envoyé officiellement en Chine pour former les chefs d'orchestre locaux. Et surtout pour diriger la première de Carmen en 1982.

En cherchant bien dans les bacs des disquaires, on peut encore trouver parmi les enregistrements de Jean Périsson, l'Africaine de Meyerbeer, gravure effectuée dans les années 70 et le concerto pour guitare d'Henri Tomasi interprété par Alexandre Lagoya. Son legs discographique disponible actuellement se limite à ces quelques exemplaires. Du coup, les mélomanes aujourd'hui ont un peu oublié le nom de ce chef. Ennemi d'une carrière fracassante, ses qualités musicales ont fait pourtant merveille dans les différentes maisons d'opéras où il fut appelé. Son ouverture vers les ouvrages contemporains lui permit de révéler au public français, outre les deux opéras de Janáček, d'autres pièces lyriques de Chostakovitch, de Hans Werner Henze, de Prokofiev. On ne le trouva pas seulement dans la fosse d'opéra dirigeant des chanteurs, il prit parfois la baguette pour accompagner un soliste instrumental. Ainsi en 1967, à l'Opéra de Paris, il rencontra Arthur Rubinstein dans deux concertos, l'Empereur de Beethoven et le deuxième de Saint-Saëns auxquels il joignit l'ouverture de Coriolan et Don Juan de Richard Strauss. Trois ans auparavant, en l'église des Invalides, il dirigea un festival Bach à la tête de l'orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire.

Qu'il soit remercié pour son dévouement et son implication dans la divulgation des deux opéras de Janáček, Kát'a Kabanová et l'Affaire Makropoulos œuvres très rares sur notre sol au tournant des années 70, c'est le moins que l'on puisse demander à l'heure actuelle.

Joseph Colomb - octobre 2010.

Notes :

1. La discographie actuelle de chacun de ces chefs compte souvent une bonne vingtaine d'enregistrements (regravés en CD), voire pour certains une cinquantaine. L'existence de ces gravures et leur disponibilité aident notre mémoire à se souvenir d'eux.

2. Jascha Horenstein, après la deuxième guerre mondiale, fut, en France, l'un des rares chefs d'orchestre à jouer un ouvrage symphonique de Janáček (la Sinfonietta) et une version de concert de son ultime opéra De la Maison des Morts dès 1954.

3. En 1964, Marie Collier avait créé ce rôle en Grande Bretagne. Cette même réalisation fut révélée au public français, à Paris, dans le cadre du Théâtre des Nations l'année suivante.

4. Interview de Jean Périsson par Simone Serret, La Marseillaise, 21 janvier 1972.

5. au cours d'une communication téléphonique avec l'auteur.

6. "Janáček avait l'habitude d'écrire une musique très lente tout en utilisant des notes aux valeurs relativement rapides, par exemple des doubles croches et des croches tandis qu'ailleurs il écrivait une musique très rapide tout en utilisant des notes considérées par leur valeur comme lentes, comme les blanches ou les rondes. Il y a là dans une certaine mesure un mystère et personne ne sait vraiment pourquoi Janáček choisit cette manière bizarre de notation" expliquait Charles Mackerras à John Tyrrell (dans une interview de 2004 - Supraphon) et il ajoutait "On ne peut alors que se demander s'il faut utiliser un autre rythme ou bien conserver le même." pointant les difficultés d'interprétations d'une partition du maître morave, difficultés rencontrées en son temps par Jean Périsson.

7. On se serait cru revenu une cinquantaine d'années en arrière alors que dans la presse française on négligeait souvent la graphie des noms tchèques. Dans l'article de Combat, le nom du compositeur était orthographié tel qu'on le percevait auditivement : Janatchek !

8. Lettre de Jean Périsson à l'auteur, 22 août 2010.

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