L'on fatiguera en vain les dix volumes consacrés à la correspondance d'Antonín Dvořák : la lettre ci-dessous, dûment adressée au compositeur, ne sera pas trouvée.
Et pourtant elle fut bien envoyée au musicien tchèque… Avant de dévoiler la solution de ce mystère, jetons un œil à ce courrier méconnu :
Et pourtant elle fut bien envoyée au musicien tchèque… Avant de dévoiler la solution de ce mystère, jetons un œil à ce courrier méconnu :
Adressé à : Monsieur A. Dvorak, Metropolitan Opera House, Philadelphia, Pennsylvanie
Cher Monsieur Dvorak,
Puisque vous serez jeudi prochain à Baltimore, vous seriez très aimable de prendre logement dans l'hôtel que je tiens en cette ville. Mon hôtel est pourvu de tout le confort moderne ; il offre toutes les garanties contre le feu, est situé près du monument de Washington dans la partie la plus « fashionable » de la ville, avec une façade sur l'admirable Mount Vernon Place, et la distance qui le sépare du Lyric Opera House est seulement de six carrés de maisons. Nos chambres sont grandes et ont des fenêtres sur la rue; tout est établi dans notre hôtel conformément aux habitudes européennes et l'on peut à volonté prendre ses repas dans nos salons ou bien au dehors. Service et cuisine sont de premier ordre. Ce sera pour nous un plaisir de vous recevoir en vous faisant un prix d'artiste tout spécial (un prix très réduit), et vous pouvez être assuré que nous aurons pour vous la plus grande considération.
Dans l'espérance d'avoir l'honneur de votre patronage, nous vous présentons, etc.
Inviter à séjourner un personnage illustre en lui faisant miroiter l'alliance d'un service « de premier ordre » et d'un « prix très réduit » est certainement un moyen très efficace de promouvoir un hôtel. Le propriétaire de cet établissement de Baltimore avait cependant omis un détail gênant : à la date de cette lettre, Antonín Dvořák était décédé depuis huit années.
L'affaire est révélée par la revue Le Ménestrel du 8 juin 1912. Confondant l'annonce d'un concert avec la présence en chair et en os des compositeurs joués, l'hôtelier crut bon d'inviter Brahms, Rubinstein et Dvořák – tous morts depuis longtemps. Le courrier en trois exemplaires, identiques au destinataire près, arriva entre les mains d'Andreas Dippel, directeur du Grand Opéra de Chicago.
« Ne sachant pas exactement dans quel séjour se trouvait Brahms depuis le 3 avril 1897, jour de sa mort, je ne me fis pas scrupule de décacheter la lettre », commenta avec humour Dippel. Et c'est ainsi que les pratiques de l'hôtelier maladroit furent moquées par la presse – et que jamais l'invitation tardive ne devait être publiée dans les dix volumes consacrés à la correspondance d'Antonín Dvořák.
Remerciements
L'article du Ménestrel m'a aimablement été fourni par Joseph Colomb.
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