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L’éternel retour
Le temps a rendu son verdict. Des musiques inspirées par les États-unis, le Nouveau Monde est la première retenue par l’histoire. Celles qui l’ont précédées sont tombées dans un oubli plus ou moins profond.
Soyons francs : l’on chercherait en vain une couleur locale parmi les œuvres symphoniques d’un certain William Henry Fry, si ce n’est le gigantisme de la Niagara Symphony, bien adaptée aux représentations démesurées d’un Barnum pour qui elle a été composée, ou encore le sujet de la Santa Claus Symphony, par ailleurs démonstration de kitsch intégral. Les ouvrages d’Anthony Philip Heinrich, d’origine tchèque, illustrent à leur tour les beautés de Grand Canyon et s’intéressent déjà aux chants des Peaux-Rouges. Mais jamais ils n’ont dépassé le phénomène de mode.
Soyons francs : l’on chercherait en vain une couleur locale parmi les œuvres symphoniques d’un certain William Henry Fry, si ce n’est le gigantisme de la Niagara Symphony, bien adaptée aux représentations démesurées d’un Barnum pour qui elle a été composée, ou encore le sujet de la Santa Claus Symphony, par ailleurs démonstration de kitsch intégral. Les ouvrages d’Anthony Philip Heinrich, d’origine tchèque, illustrent à leur tour les beautés de Grand Canyon et s’intéressent déjà aux chants des Peaux-Rouges. Mais jamais ils n’ont dépassé le phénomène de mode.
Avec Louis Moreau Gottschalk, nous entrons dans une autre dimension. Né à la Nouvelle-Orléans, là où les esclaves festoyaient sur le Congo Square, pianiste émérite et grand voyageur, Gottschalk illustre ambiances et rythmes des Amériques dans ses nombreux morceaux dédiés à son instrument. Il sait saisir de façon étonnante la joyeuse effervescence des danses qu’il découvre au sud du continent, dans les Caraïbes ou aux États-unis. Faut-il entendre une saisissante préfiguration du jazz dans son court opéra Escenas Campestres Cubanas ? Un bel et inventif épisode instrumental nous le ferait presque penser. Sa symphonie Une nuit dans les tropiques anticipe avec bonheur le son latino-américain. Et elle a été écrite dans la décennie 1850 !
Inattendu de voir à quel point ce miniaturiste attachant tombe dans la grandiloquence la plus creuse : variations triomphales sur les hymnes brésilien et portugais, manifestations imposantes de patriotisme autour d’airs nationaux, célébrations et paraphrases diverses requérant un aréopage de dix, treize ou seize pianos n’apportent rien à sa gloire.
On ne peut s’empêcher d’observer le contraste avec la symphonie de Dvořák, avec sa réminiscence du même thème dans le chant des altos au début du Finale (écouter l'extrait ci-dessous "Apollo 11", à 0'48, 0'58 et 1'09). Alors que ses prédécesseurs composent des pièces virtuoses et agréables mais sans profondeur, Dvořák réussit à exploiter cet air populaire au sein d’une composition sérieuse, légataire de la plus exigeante des traditions. Le Yankee Doodle dans la symphonie n° 9 renonce à toute frivolité, bien au contraire : l’on y entend plutôt l’expression d’une insondable profondeur (36). Ce paradoxe illustre idéalement le « mystère Dvořák », l’apothéose d’un matériel populaire en un achèvement d’une si grande pureté.
Cette offrande musicale au Nouveau Monde abolit toutes les tentatives antérieures. Il aura fallu pour cela une grande symphonie, mais pas n’importe quelle symphonie. Une page ni futile, ni patriotique – une partition récusant résolument toute démagogie et n’ayant pour objet que d’offrir sa beauté sans fard à l’univers.
Amérique réelle ou fantasmée ? Tour à tour Longfellow, Henry Burleigh et Foster sont convoqués pour mettre en lumière tel aspect obscur et forcément américain de la symphonie. La réponse, invariable, oppose les recherches de la musicologie sur l’art bohême, replace Dvořák dans la lignée de ses grandes compositions antérieures, dénie en un mot tout exotisme extra-européen, voire extra-tchèque.
Nous ne verrons pas de sitôt la fin de ce jeu subtil. Qui a raison ? Je pense que la réponse importe peu. Les circonstances ayant entouré la naissance de la Symphonie du Nouveau Monde renvoient pêle-mêle aux commémorations du voyage de Christophe Colomb, précisément quatre siècles plus tôt, à la naissance du Western, aux débuts des temps modernes, de la mécanisation, de l’urbanisme à grande échelle.
Mais n’oublions pas l’Amérique des mythes. Si le temps des guerres indiennes est loin, la situation reste tendue, comme en témoigne le massacre de Wounded Knee, fin 1890. Des combats ont encore lieu en 1891, l’année même où Dvořák reçoit l’invitation de Jeanette Thurber. La symphonie est contemporaine de l’amère vieillesse du chef apache Geronimo (37). Le compositeur assiste, à New York, au Wild West Show de Buffalo Bill. Ce spectacle met en scène de véritables Indiens (former foes, present friends, dit l’affiche) et des épisodes héroïques de la Conquête de l’Ouest.
Autant dire que le Western est inventé sous ce chapiteau. Il rassemble d’emblée les immuables morceaux de bravoure que reproduira à l’infini le cinéma du siècle à venir. Les exploits du Pony Express, les guerres indiennes, la chasse au bison, les convois de diligences, la glorification des pionniers en quête de l’ultime frontière, tout cela est d’autant plus marquant que les acteurs sont d’authentiques protagonistes de la légende de l’Ouest.
Que la Symphonie du Nouveau Monde soit contemporaine de la naissance du Western n’est certainement pas un hasard. En plein Gilded Age - expression que l’on traduira, selon son sentiment, par période dorée, âge du fric ou époque bling-bling -, alors que l’Amérique, s’affirmant comme la première puissance industrielle, fonce vers le XXe siècle et les temps modernes, la jeune société contemple le reflet déformé de son passé escarpé. Le chemin a été sanglant et difficile, et pas grand monde n’est dupe du kitsch bon enfant de Buffalo Bill.
Mais voilà une certitude : le pays ne sera plus jamais le même. D’autres défis viendront. Pour l’heure, il savoure la mythologie dorée qui résume et enjolive sa courte histoire. La symphonie de Dvořák contribue à sa manière à cette légende. Elle ne fait pas que l’illustrer, elle en fait partie. Cette musique fertile donne une image parmi d’autres de l’Amérique. Son humanisme se rattache à l’origine même de la pensée humaniste, issue des premiers contacts entre les hommes des deux rives de l’Atlantique.
Dans les Essais, Montaigne rédige un violent réquisitoire, non contre la conquête des Amériques comme on le dit trop souvent, mais contre la façon dont cette conquête s’est opérée. Le philosophe déplore la sauvagerie des conquistadores, incapables de conforter et de fructifier les bonnes semences « d’âmes si neuves, si affamées d’apprentissage », comme l’aurait fait un Alexandre le Grand ou d’autres conquérants de l’Antiquité. Bien au contraire ! « Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples, passez au fil de l’espée, et la plus riche et belle partie du monde bouleversée, pour la negotiation des perles et du poivre : mechaniques victoires. Jamais l’ambition, jamais les inimitiez publiques, ne pousserent les hommes, les uns contre les autres, à si horribles hostilitez, et calamitez si miserables » (38).
Il n’est pas nécessaire d’avoir lu Montaigne pour partager ce sentiment de perte irréparable. Il imprègne notre compréhension de l’Histoire. La déchirante épreuve de la destruction d’un autre monde, comme jamais l’homme n’en avait connu et comme jamais il n’en connaîtra de nouveau, rejaillit sur notre pensée intime des Amériques. Ce continent incarne deux extrêmes inconciliables. La terre de tous les possibles est aussi celui où un autre possible s’était accompli. La flétrissure de l’occasion perdue entache à jamais notre entendement de l’Amérique.
Je retrouve cette indicible nostalgie dans la Symphonie de Dvořák. L’artiste a mis en musique une intuition du Nouveau Monde, dans le sens où il a exprimé ce que chacun ressent intimement de l’Amérique, sans même que la conscience nette de ce fait n’ait été formulée. Sa peinture n’est pas exacte au sens scientifique. Là n’est pas son objet : elle reflète au contraire l’âme collective forgée par une épopée de quatre siècles, un mélange d’enthousiasme, de sauvagerie, de profonde tristesse – de perte sans rémission. J’affirme que cette œuvre saisit une part cachée de notre compréhension du monde moderne, et là se trouve une cause de sa popularité.
Il ne s’agit pas de glorifier un quelconque mythe du bon sauvage. « Ils sont doux. Affectueux. Fidèles. Exempts de toute fourberie. Les mots signifiant mensonge, tromperie, cupidité, envie, calomnie et pardon leur sont inconnus. Ils ne sont pas jaloux. Aucun sens de la possession. Ça existe, ce que je croyais un rêve », s’émerveille John Smith, héros du film Le Nouveau Monde de Terrence Malick, en écho à l’île d’Utopie dépeinte par Thomas More.
Nous savons que beaucoup de ces peuples flattaient le culte du sang, entretenaient des systèmes guerriers, théorisaient la notion de barbares. Mais là où l’Européen de la Renaissance s’interrogeait sur leur capacité à posséder une âme, nous constatons aujourd’hui leur caractère humain, trop humain. Leurs systèmes sociaux, militaires, scientifiques, étaient différents des nôtres ; un raccourci trop commode voudrait qu’ils aient été systématiquement inférieurs. Si l’on s’inscrit dans la pensée de Claude Lévi-Strauss, la seule éventualité de retrouver pareille conjoncture - la subite révélation d’hommes comme nous, organisés en sociétés évoluées et développées à notre insu - se trouve dans l’hypothèse interplanétaire (39).
Pouvons-nous imaginer une seule seconde le traumatisme mondial que provoquerait la brutale découverte d’une planète lointaine habitée par des hommes, avec son histoire propre, ses civilisations, ses croyances, sa science, sa culture ? Telle est l’épreuve subie par nos ancêtres, il y a cinq siècles seulement. Certes, la révélation ne fut pas aussi foudroyante qu’elle le serait à l’ère de l’Internet, d’autant plus que les Européens s’imaginaient alors trouver outre-mer la réalisation de mythes vivaces. Pendant longtemps, ils négligèrent l’originalité de la quatrième partie du monde, le temps d’appréhender la vérité. L’existence d’autres hommes abruptement révélés devait finir par abolir l’univers figuré. Elle imposa à l’humanité une remise en cause radicale de ses plus intimes certitudes, même si nous avons perdu l’habitude d’entendre les sourdes répliques de ce séisme.
Les astronautes américains, pour le premier voyage vers la Lune en juillet 1969, furent autorisés à prendre dans leur bagage quelques cassettes audio. Neil Armstrong choisit d’emporter la dernière symphonie de Dvořák. C’est ainsi que la Symphonie du Nouveau Monde devait retentir dans la minuscule intimité du Lem, aux confins de la Mer de la Tranquillité.
Nous ne savons pas les raisons de ce choix. Peut-être ne faut-il pas rechercher d’explication trop alambiquée. Il est possible que Neil Armstrong appréciait tout simplement cette œuvre, qu’il possédait cette cassette chez lui et l’a naturellement embarquée le jour du départ. L’explication ne me convainc pas : le choix d’une musique pour un tel événement planétaire transgresse, à mon sens, l’élémentaire question du goût.
Notes
(36) Selon le mot du chef Nikolaus Harnoncourt.
(37) Le chef apache est confiné depuis 1887 dans le camp militaire de Fort Still, dans l’Oklahoma. Il y décède en 1909.
(38) Montaigne, Les Essais, livre III, chapitre VI.
(39) Dans Tristes Tropiques, partie Le Nouveau Monde, chapitre VIII
(37) Le chef apache est confiné depuis 1887 dans le camp militaire de Fort Still, dans l’Oklahoma. Il y décède en 1909.
(38) Montaigne, Les Essais, livre III, chapitre VI.
(39) Dans Tristes Tropiques, partie Le Nouveau Monde, chapitre VIII
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