| Origine | Historique | Argument | Symbolique | Création | Diffusion |
La petite renarde rusée à la lumière d'une lecture superficielle du livret serait-elle un conte de plus dans toute la littérature ? Et comment imaginer qu'un compositeur ait eu l'idée d'écrire une musique à partir d'une histoire aussi banale, à première vue ?
Rudolf Tĕsnohlídek vivait dans une petite ville à quelques lieues de Brno, grosse bourgade qu'une forêt entourait. Même si nous le savons dépressif, obnubilé par le mystère des gouffres que recèle cette région, il aimait aussi contempler les arbres et plantes des bois et guettait à coup sûr les animaux qui les peuplaient. Aussi, en présence des dessins de Stanislav Lolek, pour tirer le fil qui relierait tous ces croquis, son expérience d'homme des bois prévalait. Sans doute avait-il pisté quelque renard ? Son imagination, sa verve, son sens littéraire bâtirent le reste. Depuis, le temps a passé. Mais, par reconnaissance pour son œuvre, cette petite région a été baptisée "la vallée de la renarde" avec un circuit touristique pour suivre les pérégrinations qu'y effectuait le rédacteur, ce qui en dit long sur la prégnance de ce cadre sur l'écrivain…
Quant à Leoš Janáček, nous savons qu'au cours de son enfance, il arpentait la nature qui enserrait Hukvaldy, son village natal. Lorsque vingt ans après son exil au monastère des Augustins à Brno, il revint dans la Lachie de sa prime jeunesse, il prit pension chez Vincenc Sladek. Qui était ce personnage ? Un garde-chasse. Lors de ses séjours estivaux, combien de fois le compositeur accompagna son hôte qui lui révélait peu à peu sa connaissance des mœurs animalières ? Surprit-il plus d'une fois une renarde sur la piste d'une proie ? Nota-t-il en musique, comme il en avait l'habitude pour d'autres bruits de nature, son glapissement comme il le pratiquait avec maint autre cri d'animaux ? Karel Žak, le petit-fils de Vincenc Sladek, qui habite toujours la maison familiale à Hukvaldy, m'a raconté avec force détails, lorsque je lui rendis visite en l'an 2000, les grandes promenades que le compositeur entreprenait sous la direction de son ancêtre. Il suffit de mettre ses pas sur un sentier, maintenant recouvert de souvenirs, s'engageant dans la forêt qui recouvre les pentes de Babi Hora, pour ressentir la présence invisible du compositeur et il suffit d'écouter dans le bruissement végétal le chant des oiseaux et les bruits de la nature pour être saisi d'étonnement et d'émerveillement devant cette vie secrète.
En 1920, le feuilleton rédigé par Rudolf Tĕsnohlídek parut dans Lidové noviny, journal que Leoš Janáček parcourait souvent. Mais il était occupé presque entièrement par la composition de Kát'a Kabanová. Maintenant que Jenůfa avait triomphé de l'adversité à Prague et avait convaincu un certain nombre de sceptiques sur ses talents musicaux, maintenant que les représentations viennoises lui apportaient la notoriété de l'étranger, il souhaitait s'affirmer davantage avec ce nouvel opéra. Après la première de Kát'a Kabanová à Brno, son esprit et son pouvoir créateur pouvaient se fixer sur une nouvelle pièce.
Et comme il ne faisait rien comme personne et comme son succès récent il ne le devait qu'à son talent et non à des cabales ou des soutiens étrangers à la musique, il choisit en toute liberté ce sujet atypique. Cette petite renarde allait l'autoriser à développer ses conceptions philosophiques et montrer une fois de plus - à l'encontre de toutes les habitudes du genre - que les plus humbles d'entre les humains et leurs frères inférieurs pouvaient prendre place sur une scène d'opéra. Quelle nouveauté ! Certes, le public rencontrait parfois un animal dans un opéra plus ou moins récent. Mais des animaux qui tenaient une place aussi importante que les hommes, des animaux qui n'étaient pas des faire-valoir du genre humain, c'était nouveau ! Janáček l'osa. Janáček le réussit !
Le compositeur ne souhaita pas créer un bestiaire, comme il en existait par ailleurs, dans la littérature et la poésie. Il ne voulait pas jeter un regard d'homme sur les animaux, ni opposer la supériorité de l'homme qui pense sur les bêtes de la forêt. L'histoire de Tĕsnohlídek lui permit de montrer de manière quasi naturaliste une vie animale avec ses caractères propres et aussi, de manière malicieuse, un certain nombre de ressemblances avec notre monde.
La renarde et les humains
Incontestablement, la petite renarde et le garde-chasse forment les pivots autour duquel le récit s'organise tout au long des trois actes de l'opéra. Incontestablement, ils forment un couple où de la haine à l'amour, insidieusement, tous les sentiments se mêlent. Pour le garde-chasse, la rencontre avec cette jeune renarde ingénue est une aubaine, une sorte de jeu vivant qu'il va offrir à son petit-fils et qui fournira un peu plus tard un autre cadeau à sa femme, un manchon de fourrure. Ramené dans la cour de la maison forestière, il l'élève comme un nouvel animal domestique, exerçant sur elle la domination que lui confère sa supériorité d'humain, tempéré par une sorte de connivence qui s'instaure entre lui et cet animal qu'il pense à son image, sur qui il projette ses pensées, un peu comme il le fait sur son chien de chasse. Il faudra la réaction de la renarde face aux mauvais traitements que lui infligent le petit-fils et son copain pour qu'il se résolve à l'attacher, un peu à contrecœur d'ailleurs. On peut dire qu'il se noue un attachement entre le garde-chasse et la renarde, d'ailleurs très ambigu. La renarde reste-t-elle toujours un animal ou ne s'incarne-t-elle pas parfois dans le corps d'une jeune fille ? Ce rapport entre le garde-chasse et sa captive n'oscille-t-il pas entre un tendre rêve et une réalité plus prosaïque ? Janáček ne tranche pas, laissant le spectateur choisir… Mais le compositeur lui-même ne reporte-t-il pas ses états d'âme et plus particulièrement ses états de cœur sur ses personnages ? Depuis quelques années, engagé dans un rapport cordial avec Kamila, rapport se transformant de plus en plus nettement en une passion, ne souffre-t-il pas de la tiédeur excessive de la réponse de la jeune femme ? Comment concilier les élans de son cœur et la réalité plus terre à terre ?
La renarde revenue dans sa forêt, quels sentiments nourrit l'homme à son propos ? Dépité par cet abandon, ce délaissement, il fait mine, face à ses compagnons, de désintéressement vis-à-vis de l'animal. Pourtant, après sa soirée arrosée à l'auberge avec ses compères, il la pourchasse dès qu'il le peut. Pour se l'approprier de nouveau ? Ce couple homme/femelle se superpose dans son ambiguïté une fois de plus au couple chasseur/gibier. Et que traduit donc la musique à la fin de cette deuxième scène de l'acte II ? Une sorte d'hymne à la liberté pour la renarde qui se joue triplement du monde des humains (l'instituteur, le curé, son garde-chasse) qui se fond dans l'euphorie des retrouvailles des trois hommes. Cette frontière incertaine entre l'aspect animal et l'apparence humaine que prend tour à tour cette enjouée et enjôleuse petite renarde, nous la retrouvons une seconde fois. Et ceci sans pathos, sans soulignement de la part de la musique, laissant chacun de nous libre de son interprétation…
S'éloignant du cadre (modèle) dans lequel Tĕsnohlídek enferme son garde-chasse, le compositeur le montre de manière beaucoup plus complexe. Comme les nouvelles se répandent vite dans les villages, le garde, lorsque est abordée la dernière scène de l'opéra, sait que sa petite renarde a été abattue. Et pourtant, dans son "rêve éveillé", il l'aperçoit. Est-ce elle ? Est-ce une de ses filles qui lui ressemble étrangement ? Il ne parvient pas à la capturer. L'opéra se clôt sur un crapaud, petit-fils de celui du premier acte. Devant ce renouvellement régulier de la vie, le fusil glisse des bras du chasseur. Le rideau tombe. L'homme aurait-il compris que sa place est avec les animaux ? Qu'il n'a pas à lutter contre eux (le fusil, symbole et outil), mais à partager ?
Autre rencontre entre la renarde et le garde-chasse. Harašta, le marchand de volaille vient de découvrir un lièvre inerte lorsque le garde-chasse survient sur le chemin. Flairant la présence probable et proche de la renarde, il place un piège. Nouvelle tentative de capture. Elle échouera dramatiquement puisque Harašta d'un coup de fusil tue la renarde. Et pourtant, émerveillement du cycle de la vie, dans la dernière scène, le garde-chasse qui communie une fois de plus au sein de la nature, (au cours de son rêve éveillé ?), rencontre de nouveau la petite renarde. S'est-elle réincarnée en une créature plus jeune ? Ou est-ce une de ses filles qui lui ressemble étrangement ? La tentative de capture de ce renardeau échoue. Le vieil homme qui jure qu'il l'élèvera un peu mieux reste avec ses désirs sur les bras. Une fois de plus, le compositeur nous laisse perplexe, entre imagination et réalité. Tout ceci bercé par une musique étrangement belle et calme à peine troublée par quelques airs de chasse (les cors), qui radoucit les illusions, ferme les plaies, réconcilie avec la vie. Cette musique se termine par une petite fanfare, apothéose symbolisant tout à la fois le renouveau, le cycle de la vie triomphant de la fuite du temps et ce bonheur supraterrestre dont parle le garde-chasse quelques instants auparavant ! Penchons nous encore un instant sur ces étranges relations entre le garde-chasse et la renarde. Si justement la renarde de sa jeunesse n'existe plus, il n'en est pas la cause. Ce n'est pas lui qui l'a tuée, mais Harašta. On se doute que ce dernier braconne à ses heures perdues. Et en braconnant, il ne respecte pas l'animal, il enfreint les lois de la nature. Il viole les lois qui régissent la place de l'homme et de l'animal dans la forêt, dans le cycle toujours recommencé de la vie.
Que penser de ce marchand de volailles ? A première vue, son lien avec la renarde relève de l'évidence. C'est un animal et lui, en tant que chasseur, ne la considère que comme une proie. D'autant plus que pour son prochain mariage avec Terynka, elle lui apparaît comme une belle opportunité. S'il parvient à la capturer, quel beau cadeau pour sa future femme ! Cependant, cette renarde n'est pas exactement comme les autres. Certes, toutes les renardes sont rusées, mais celle-ci encore plus que les autres ! Elle le nargue, l'attire dans une sorte de guet-apens, le fait tituber, lui fait perdre ses moyens. Et en plus, elle dévaste le contenu de son panier. S'il ne veut pas perdre la face aux yeux de Terynka, il lui faut vaincre l'animal. Visée aléatoire, mais heureuse pour l'homme. La renarde est atteinte. Sa future femme aura son manchon de fourrure ! L'honneur de l'homme est sauf ! Cette prise lui assure une double affirmation de sa virilité : il est capable de vaincre l'animal, il est en état de tenir ses promesses faites à sa fiancée !
Quel rôle joue la renarde dans l'imaginaire des deux autres hommes, l'instituteur et le curé ? Après leur soirée bien arrosée à l'auberge Pasek, ils repartent chez eux, la nuit tombée, sur un sentier traversant la forêt ? L'instituteur qui a des problèmes d'équilibre - qui n'en aurait pas après avoir absorbé bière et slivovice en quantité ? - prend un tournesol pour Terynka, son ancien amour auquel il n'a pas renoncé. Cette déclaration d'amour un peu ridicule a lieu en présence de la renarde. Si l'aveuglement lui fait prendre un tournesol pour la femme aimée, son esprit embrumé lui laisse entrevoir une forme souple, désirable, celle de la renarde qui peut s'assimiler à celle de Terynka, l'éternel féminin qu'il poursuit en vain. Quant au curé qui s'épanche sur le même chemin, cette jeune fille à laquelle il a rêvé autrefois, ne l'aperçoit-il pas là dans le fourré sous les traits de la renarde, féline, féminine ? Situations équivoques qu'exploite admirablement la musique de Janáček…
Ces trois hommes présentent un même visage sous trois cas différents, désabusés par leur amour de jeunesse disparu, touchés par la jeunesse qui s'éloigne à grands pas et l'espoir de la félicité qui s'évanouit peu à peu. Leur attitude timorée devant la vie ne leur laisse que peu de chance de bonheur. Le garde-chasse est probablement celui des trois qui s'en tire le moins mal : son intense communion avec la nature au sens large, la forêt, ses animaux, l'incroyable régénération des êtres qui peuplent bois et prairies, cette vie intense qu'il ressent vivement le consolent de la marche inexorable de l'âge qui avance. Janáček se retrouve un peu dans chacun de ces trois hommes, le pédagogue, l'homme en contact fréquent avec le clergé, l'amoureux de la nature. Lui aussi a connu, autrefois, un bel amour avec Zdenka, un amour très bref. Lui aussi est atteint par la vieillesse. Il reste néanmoins optimiste. Le succès lui sourit et il est de nouveau amoureux, comme au temps de sa jeunesse, cette fois-ci d'une jeune Kamila. Et cette Terynka, cette insaisissable Terynka, ne serait-ce pas aussi un double de Kamila ? Même si Kamila ne lui manifeste pas en retour un amour comme il le souhaiterait. Qu'importe. Il est quand même heureux. Dans l'opéra, il porte un regard très compréhensif sur ses pairs. Jamais il ne cherche à les ridiculiser y compris lorsqu'ils affichent leurs fêlures ; il se sent proche d'eux. Il leur manifeste du respect.
Il n'est pas anodin que le compositeur place, aussitôt après la scène de la mort de la renarde, une scène montrant trois hommes désemparés qui tentent un rapide bilan sur leurs espoirs et amours envolés, sur la solitude et l'ennui qui les étreignent, contrebalancé par une solidarité qui les unit, exprimée à petites touches. "Dans une auberge forestière, un garde-chasse, un instituteur de village et l'épouse de l'aubergiste bavardent : ils se souviennent de leurs amis absents, de l'aubergiste qui, ce jour-là, est en ville, du curé qui a déménagé, d'une femme dont l'instituteur a été amoureux et qui vient de se marier. La conversation est tout à fait banale (jamais avant Janáček on n'avait vu sur une scène d'opéra une situation si peu dramatique et tellement banale), mais l'orchestre est plein d'une nostalgie à peine soutenable, si bien que cette scène devient l'une des plus belles élégies jamais écrites sur la fugacité du temps." (1) Milan Kundera, une fois de plus lorsqu'il s'agit de la musique de Janáček, pointe l'essentiel. Ces personnages qui appartiennent à la classe populaire que l'on rencontre dans chaque village, dans leur vie toute simple, n'en restituent pas moins, au moyen d'un chant sans fioriture, sans effet de manche et sans effet de glotte, au moyen d'un orchestre modeste, une véracité poignante, malgré leurs paroles anodines. Les bois et les cordes dominent. A la fin de la scène, pour accompagner le départ du garde-chasse et encore plus pour amplifier sa nostalgie, les cors en sourdine soulignent le temps qui fuit. De courtes cellules mélodiques, quatre notes, six notes, répétées avec obstination ponctuent le discours orchestral. Une brève réminiscence de la force de la jeunesse par un court air de danse (présent au tout début de l'opéra) vient rompre la nostalgie musicale ambiante de toute cette scène. C'est la force d'expression peu commune du compositeur morave.
On revient dans le monde connu des rapports homme/animal lorsque la renarde, dans la cour de la maison forestière, se retrouve face aux deux garnements qui la taquinent du bout de leurs bâtons. Sauf qu'elle ne se contente pas de subir comme n'importe quel animal domestique soumis aux ordres et aux désirs de son maître. Elle encaisse les coups, non sans avoir prévenu d'une riposte éventuelle, y résiste, puis fait face à coups de dents. Elle défend sa fierté d'animal indépendant. En la tapant, les garnements ont franchi une frontière. La familiarité avec les humains, si elle-même le décide, mais on ne la forcera pas à subir les coups, à obéir aveuglement. Sa nature d'animal de la forêt, elle la revendique. Sa liberté avant tout !
La renarde et les autres animaux
Rapports savoureux entre le chien et la renarde. Un animal domestique qui connaît bien les hommes, leur tendresse et leur cruauté. Et comme il est le seul représentant de la race canine dans cette ferme, il lui a bien fallu s'adapter à cette situation qui ne lui permet pas de connaître l'amour. Il a reporté ce manque dans l'art. Bien sûr, la jeune renarde ne peut manquer de briller devant ce personnage si effacé. Si elle n'a pas connu encore l'amour, elle a commencé son instruction à l'écoute des sansonnets qui nichaient au-dessus de son terrier. De cette vie délurée, elle s'indigne et peut-être aussi l'envie un peu. Si le chien lui conseille d'assumer son statut de captive, d'inférieure à l'homme, elle, la fière, l'indépendante, l'inapprivoisable petite renarde, refuse cette situation.
Janáček a gardé du récit de Tĕsnohlídek une scène savoureuse de par l'ironie, l'humour, la dérision qui s'en dégage. Celle du discours révolutionnaire que la renarde adresse aux poules. Discours bien daté en ce début des années 20 alors que des troubles sociaux éclatent dans divers pays d'Europe et que des mouvements révolutionnaires gagnent les esprits d'habitants de plusieurs pays (Russie, Hongrie, Allemagne). "Abolissez les règles anciennes, créez un monde nouveau où vous partagerez équitablement vos joies et bonheurs !" déclare-t-elle aux poules abasourdies. Savant stratagème utilisé par combien de tyrans dans le monde des hommes ! "A quoi vous sert-il le coq ? Le meilleur grain, c'est lui qui le picore, et pour tout ce qui le rebute, c'est vous qu'il appelle." ajoute la renarde pour tenter de convaincre ses sœurs volatiles. Et comme son discours décidément ne prend pas, elle use d'un dernier stratagème, mourir d'indignation devant cette situation dégradante et inacceptable. Ce subterfuge fonctionne à merveille. Poussé par les poules, le coq, qui ne veut pas perdre de sa superbe devant elles, s'approche de la renarde inerte. Celle-ci le décapite immédiatement et pourchasse les autres poules. Quel crédit accorder à son discours égalitaire ? Méfions-nous des discours (beaux ou pas) et ne jugeons que sur les actes, suggère à son tour le compositeur.
Pour trouver un logis, une fois qu'elle a quitté la maison forestière, quelle rouerie la renarde utilise-t-elle ? Elle use de la vantardise, de l'indignation et de la provocation. Traiter le blaireau de seigneur et peu après de braillard pourri, le menacer de le traîner devant le tribunal pour enfin le provoquer trivialement en relevant sa queue, la renarde ne s'embarrasse d'aucun artifice pour arriver à ses fins, soutenue par les autres animaux de la forêt qui reprennent en chœur plusieurs de ses accusations réelles ou feintes. Et le blaireau, au comble de l'indignation, abandonne son terrier. Rusée, cette petite renarde ? O combien ! Et tout ça en alliant élégance et grossièreté dans un discours très habile !
A ce stade de l'opéra, début de l'acte II, la jeune renarde se présente comme une adroite manœuvrière. Elle a appris très vite, tant auprès des humains qu'elle a fréquentés dans la cour de la maison forestière qu'auprès des animaux domestiques (le chien Lapak, le coq, les poules) et des animaux sauvages de la forêt. Est-elle prête pour autant à affronter tous les dangers qui se présentent et à régenter tous les événements qui l'attendent ? On l'a vu, Janáček a coupé plusieurs épisodes qu'avait rédigés Tĕsnohlídek et qui montraient la renarde piller le poulailler à plusieurs reprises et faire ses emplettes dans le cellier abondamment garni et appétissant du garde-chasse. Le compositeur voulait se concentrer sur l'essentiel à ses yeux. Nous arrivons ainsi à la fin de l'acte II pour cette scène 4 où la jeune renarde rencontre un beau renard séduisant.
Rencontre à la fois espérée et redoutée par la petite renarde. Succomberait-elle, sans défenses et sans arguments, sous le charme de ce renard doré ? Dans un subtil jeu qui alterne l'attirance et le rejet réciproques, les deux protagonistes engagent une conversation prudente ou l'habileté se conjugue avec la sincérité. Le renard ravi découvre ainsi l'étendue de l'émancipation de sa compagne. (2) Clin d'œil aux manifestations des suffragettes (3) ? Probablement. Et pour le spectateur-auditeur, un œil amusé sur ces transpositions de conditions sociales du monde des humains dans celui de la gente animale. Que le compositeur assume avec sérieux et humour… Une fois de plus, après Jenůfa, après Kat'a et avant Emilia Marty, il affirme le rôle prépondérant, parfois tragique, tenu par les femmes (4) dans les décisions qui régissent la vie des humains. Toutes ne sont pas aussi modernes et émancipées que la petite renarde, mais toutes agissent, bien souvent face à des hommes bien pâles en face d'elles, beaucoup trop respectueux des conventions et des traditions et qui, lorsque le drame survenait, manifestaient plutôt de la lâcheté que de la grandeur. Revenons à nos deux renards. Ils s'engagent dans une opération réciproque de séduction. Compliments, charme, distinction, tact. Tout est mis en œuvre pour briller aux yeux du partenaire. Mais se montre-t-il (elle) sincère ? Prudence ! D'autant plus que, dans la forêt, des oreilles indiscrètes entendent ces propos qui pourraient déclencher un scandale auprès de quelques-uns de ses habitants. Ne pas trop s'engager, ne pas trop se dévoiler. Laisser espérer l'autre tout en restant sur la défensive. Ne pas céder trop vite. Et lorsque le renard dépose un lapin devant la petite renarde, l'accepter immédiatement, ce serait se livrer sans défense à lui.
On imagine bien, dans l'opéra traditionnel, à quel traitement musical une telle scène aurait donné lieu. Air de bravoure pour le ténor dans le rôle du renard, air brillant pour la soprano-renarde et pour finir un duo émouvant célébrant l'amour entre les deux êtres avec accompagnement obligé de timbales et cuivres pour souligner la force de l'amour triomphant. Rien de cela chez Janáček. Toute la scène est traitée musicalement sur le ton d'une conversation orale avec ses étonnements, ses refus, ses appels, ses affirmations, ses réserves, ses espoirs dans une variété d'accents assez étendue. Quel sujet d'étonnement de constater une distribution des voix identique entre le soupirant et sa future conquête. Les deux rôles sont confiés à deux sopranos ! A l'écoute d'un enregistrement discographique, il y a de quoi être perturbé, à plus forte raison quand on ne comprend pas la langue tchèque ! Mais sur une scène d'opéra, les caractères étant bien marqués, rien ne vient rompre le déroulement de cette conquête amoureuse. Et l'on ne s'étonne plus de l'absence de différence des voix. Qui renforce certainement cette fusion de deux êtres qui s'aiment. Et qui marque peut-être aussi la part féminine qui existe chez tout individu de sexe masculin.
La Tchécoslovaquie indépendante
Cet aspect ne se trouve qu'effleuré par Janáček. Dans sa manière rapide de parler vrai, sans s'encombrer de périphrase, le compositeur ne laissait rien au hasard. Chaque phrase, chaque mot valait son pesant de signification. Au détour d'une conversation de Harašta avec le garde-chasse, le premier proclame "Je me débrouille, je me débrouille pas mal, vive la République." Cette jeune République tchèque, née en 1918, ne nuisait pas à un personnage pourtant situé presque dans ses marges. Si marchand de volailles il professait, braconner il ne dédaignait point. Même cet être irrespectueux des règles sociales lorsqu'il braconnait reconnaissait les mérites de la République. En fait, plutôt qu' Harašta, c'est bien Janáček qui s'exprimait à travers cette formule, lui qui avait tant fait pour que son peuple recouvre son indépendance. Exhaussé dans ses souhaits, il évoluait depuis sept ans dans un univers enfin libéré des pesanteurs politiques autrichiennes et pouvait s'épanouir d'autant plus que, peu à peu, son génie était, lui aussi, enfin reconnu par ses compatriotes.
Des animaux dans l'opéra
Peut-on tenter un parallèle avec d'autres opéras où les animaux jouent un rôle ? Mentionnons L'enfant et les sortilèges de Maurice Ravel, composé entre 1920 et 1924 et créé en 1925, Die Vogel (les Oiseaux) de Walter Braunfels 1920, musicien en tant que demi-juif déclaré dégénéré par les Nazis quelques années plus tard. Remarquons que nos amies les bêtes tiennent des rôles de comparses face à l'Enfant omniprésent, évoluant du caprice à la compassion. Quant à l'opéra de Braunfels je confesse mon ignorance… Sans doute, existe-t-il quelques pièces lyriques où, au hasard d'une scène ou d'une autre, on rencontrerait un animal… Reconnaissons la hardiesse et l'originalité de Janáček d'avoir osé donner le premier rôle à une renarde, à la fois délicieuse, malicieuse et cruelle !
Joseph Colomb - janvier 2010
Sources :
• Rudolf Tĕsnohlídek, La petite renarde rusée, Fayard 2006, traduction de Michel Chasteau
• L'Avant scène Opéra, n° 84, février 1986, La Petite renarde rusée, Janáček
• Milan Kundera, Une rencontre, Gallimard 2009.
• Milan Kundera, Les Testaments trahis, Gallimard 1993.
• L'Avant scène Opéra, n° 84, février 1986, La Petite renarde rusée, Janáček
• Milan Kundera, Une rencontre, Gallimard 2009.
• Milan Kundera, Les Testaments trahis, Gallimard 1993.
Notes :
1. Milan Kundera, Les Testaments trahis, cinquième partie, à la recherche du présent perdu, point 8.
2. Janáček rejoint la harangue révolutionnaire qu'entamait la petite renarde s'adressant à ses sœurs les poules dans une scène précédente. De l'effet de l'actualité des années 1920 sur le discours à l'opéra ! Mais, à la suite de Tĕsnohlídek, le compositeur conserve une distance avec les poses de son héroïne, pour traiter ses propos avec humour sinon dérision…
3. Y compris dans l'usage du mensonge par la petite renarde ! Celle-ci montre son émancipation par le fait qu'elle est propriétaire de son logement qu'elle aurait hérité de son oncle, le blaireau ! Qu'on se reporte trois scènes en arrière et qu'on se rappelle de quelle manière la renarde a réussi à subtiliser le terrier du blaireau !
4. Si, dans ses opéras, le compositeur s'affirme solidaire de l'émancipation des femmes, dans sa vie quotidienne, Janáček, à en croire le témoignage de sa servante, respectait dans son ménage les mœurs habituelles du temps en ce qui concerne les rapports hommes-femmes.
2. Janáček rejoint la harangue révolutionnaire qu'entamait la petite renarde s'adressant à ses sœurs les poules dans une scène précédente. De l'effet de l'actualité des années 1920 sur le discours à l'opéra ! Mais, à la suite de Tĕsnohlídek, le compositeur conserve une distance avec les poses de son héroïne, pour traiter ses propos avec humour sinon dérision…
3. Y compris dans l'usage du mensonge par la petite renarde ! Celle-ci montre son émancipation par le fait qu'elle est propriétaire de son logement qu'elle aurait hérité de son oncle, le blaireau ! Qu'on se reporte trois scènes en arrière et qu'on se rappelle de quelle manière la renarde a réussi à subtiliser le terrier du blaireau !
4. Si, dans ses opéras, le compositeur s'affirme solidaire de l'émancipation des femmes, dans sa vie quotidienne, Janáček, à en croire le témoignage de sa servante, respectait dans son ménage les mœurs habituelles du temps en ce qui concerne les rapports hommes-femmes.
Merci à Eric Baude d'avoir attiré mon attention sur le livre de Milan Kundera "Une rencontre". En fait, dans "Le plus nostalgique des opéras" l'écrivain y reprend - en le faisant précéder d'un chapitre "La grande course d'un unijambiste" - un article qu'il a déjà publié en mai 1995 dans le n° 188 du Monde de la Musique, revue défunte au printemps 2009, à la suite de sa fusion avec Classica (ne s'agirait-il pas plus exactement d'une absorption par Classica ?). Comme chaque fois qu'il aborde Janáček, les propos de Milan Kundera pèsent par leur justesse et la profondeur de la compréhension qu'il manifeste envers son compatriote musicien.
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