mercredi 2 juin 2010

Un air d'Amérique (18) : Goin' home

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Goin' home

Aurions-nous déjà oublié l’intense stupéfaction qui saisit le monde fin 2008, à l’annonce que le prochain président américain serait un Noir ? L’Obamania battait son plein, faisait souffler un salutaire vent d’espoir à travers la planète, culbutait au diable vauvert le spectre si décrié de George Bush et des néoconservateurs vindicatifs. Le slogan de campagne du candidat démocrate, Yes, we can ! ornait casquettes et tee-shirts des jeunes urbains et de ressortissants du Tiers-Monde. Promesses de paix, de relance économique et de réconciliation universelle baignaient la douce euphorie de l’investiture.

Rares, cependant, sont ceux qui connaissaient le programme de Barack Obama pour lui apporter un soutien rationnel. Par ce mot j’entends : fondé sur un examen de ses propositions et sur la capacité du candidat à les mettre en application. Somme toute, l’enthousiasme populaire a consacré un homme, bien peu pour ce qu’il proposait, mais plutôt pour l’image qu’il offrait. La majorité des citoyens du monde a soutenu un homme politique selon le seul critère de sa couleur de peau.

Perverses amours. Il suffit que le nouveau président déçoive pour que les motifs de son soutien s’inversent, tout aussi irrationnellement. Ou comment offrir une voie royale au racisme que l’on a cru un temps étouffer... Or l’élection de Barack Obama n’aurait pas été possible sans un profond mouvement travaillant les mentalités, installant l’idée qu’un Noir puisse accéder aux plus hautes responsabilités dans un pays où la ségrégation fait partie de l’histoire récente. Notre admiration devrait s’adresser à une société capable de surmonter ses barrières idéologiques en si peu de temps. Un possible désenchantement (probablement inévitable au vu des espérances portées par cette candidature) ne devra pas faire oublier la façon dont un peuple fut capable d’imposer le silence à ses pires démons. Cela était donc vrai : « l’Amérique peut changer. »

Le jour de l’élection, de multiples manifestations festives égayèrent le continent. L’orchestre de jazz de Charlie Haden, le Liberation Music Orchestra, choisit à cette occasion de jouer Goin’ home, un arrangement du Largo de la Symphonie du Nouveau Monde.

Choix très révélateur. Comme pour Summertime, la frontière est ténue entre musique savante et air populaire. La mélodie de Goin’ home est une invention de Dvořák, mais l’air a paru si familier aux Américains qu’ils pensèrent à un emprunt. Puis, longtemps après sa mort, plusieurs adaptations en forme de negro spiritual apparurent. Pas moins de trois compositeurs, tous anciens élèves du Tchèque, s’y essayèrent. Le premier fut William Arms Fisher, en 1922, avec Goin’ home, justement. L’année suivante, Harvey Worthington Loomis proposa Massa dear et, en 1927, Maurice Arnold – ex Strathotte, ex Black people (voir chapitre 14) – termina la trilogie avec Mother mine, toujours sur la même mélodie introductive du second mouvement.


Going home, going home,
I'm just going home.
Quiet-like, slip away-
I'll be going home.

Je rentre chez moi, chez moi
Tout simplement.
Paisible et sans hâte
Je rentrerai chez moi.


L'on associe peu l'Amérique, pays neuf, terre du progrès et de la table rase, à la nostalgie. Et pourtant... Dès le milieu du XIXe, le courant littéraire nommé transcendantalisme, déjà écologiste, critique le monde moderne et réclame un retour à la nature. Écoutons David Thoreau :

J'ai la nostalgie d'une de ces vieilles routes sinueuses et inhabitées qui mènent hors des villes... une route qui conduise aux confins de la terre.

Un puissant courant nostalgique parcourt l'œuvre d'Ernest Hemingway, Francis Scott Fitzgerald, Tenessee Williams. Jack London et son Burning daylight. Truman Capote et sa nouvelle I remember my Grandpa (Un été indien). James Agee avec ses souvenirs d'enfance de Knoxville : Summer of 1915, magnifiquement mis en musique par Samuel Barber.

La quête du chez-soi est un classique de l'âge d'or d'Hollywood. "There's no place like home", soupire la jeune héroïne du Magicien d'Oz, film qui accompagne l'existence de chaque Américain. Que l'on pense encore à Gone with the wind ou Sunset Boulevard. Et la parabole de Citizen Kane n'est qu'une longue poursuite d'une idée nostalgique, le Rosebud de Foster Kane. Le passage vers la modernité et l'abandon de l'ère des mythes sont au cœur de L'homme qui tua Liberty Valence de John Ford : "quand la légende devient les faits, imprime la légende".

William Fisher expliqua comment lui vint l’idée de transformer la symphonie en Goin’ home :

Le Largo (du Nouveau Monde), avec son fascinant solo de cor anglais, était l'expression de la nostalgie de Dvorak, avec un je-ne-sais-quoi de la solitude de prairies à perte de vue, du vague souvenir des temps révolus des Peaux-Rouges, et du tragique de l'homme noir quand il chante ses spirituals. Mais plus profonde encore est l’émouvante expression de cette nostalgie de l’âme, que tout homme peut ressentir. Que l'introduction lyrique du Largo évoque spontanément les mots Goin' home, goin' home est assez naturel, et que les paroles qui viennent ensuite suivent la mélodie sous la forme d’un Spiritual s’accorde avec les origines de la symphonie.

Voilà l’air classique devenu mélodie populaire, enracinée dans l’imaginaire collectif américain. Notons-le bien : pour la première fois, une symphonie crée le folklore. On aura beau jeu de trouver des dizaines de symphonies inspirées par la musique populaire. Mais il n’existe qu’un seul exemple d’air populaire tiré d’une symphonie. L’air se nomme Goin’ home. La symphonie est celle du Nouveau Monde. Son auteur est Antonín Dvořák.



J’entends "populaire" au sens premier : connu par l’homme de la rue, toute condition sociale confondue, et bien au-delà d’une mode passagère. Goin’ home appartient à la culture de base du peuple américain. Il l’entend dans des films, au concert de jazz, de folk ou de rock, sous les doigts du guitariste Santana ou chantée par Bryn Terfel. La mélodie résonne au sein de ces fameuses Marching Bands si chères aux grandes universités d’Amérique du Nord (49), accompagne les funérailles de Roosevelt ou Kennedy, trouve sa place à chaque concert de bagpipes, devient hymne dans les églises et gospel dans les temples.

Que la musique originale soit écrite par un Européen n’y change rien. J’ai suffisamment insisté sur sa valeur symbolique. Elle n’est pas la musique d’un peuple, mais de tous les peuples. Chacun trouve dans cette partition une partie de lui-même.




Il n’est pas besoin d’avoir quitté son pays pour éprouver de la nostalgie. Dvořák constate la mort d’une utopie. Le villageois de la vieille Europe assiste, sans la comprendre, à l'irrépressible révolution industrielle qui dessine à marche forcée les temps modernes. Sa nostalgie est aussi celle d’un monde à jamais perdu. Faut-il s'étonner qu'elle soit si familière aux Américains, cultivant par-delà les hymnes au progrès et au dollar roi un sentiment somme toute bien similaire ?

Goin’ Home sous forme de jazz, musique dégénérée devenue expression universelle, porte le plus bel hommage qui soit. Elle illustre l’espoir mis en un homme dont l’élection était, il y a peu, impensable. Et elle salue aussi, par-delà les âges, le message lucide d’un paysan-voyageur venu de la lointaine Europe.



Notes

(49) Voir le beau documentaire Marching Band, de Claude Miller (2009).


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