lundi 28 décembre 2009

Connexion Dalbavie-Janáček

Dalbavie - Janáček, connexion



Pourquoi citer ici un disque (1) d'enregistrements d'œuvres récentes de Marc-André Dalbavie (2), l'un des compositeurs contemporains les plus en vue aujourd'hui ?

Serait-ce parce que l'un des ouvrages s'intitule Sinfonietta s'apparentant ainsi à l'un des ouvrages symphoniques les plus fameux de Janáček ? Mais beaucoup d'autres compositeurs offrirent aux mélomanes des Sinfonietta sans que l'influence du maître morave s'y décelât. Si Marc-André Dalbavie, après Philippe Hersant et Pascal Dusapin qui ont proclamé leur intérêt envers Janáček, souhaita en 2004 rendre un hommage à l'auteur de Jenůfa, cela signifie que celui-ci est enfin sorti de son purgatoire. Janáček est maintenant reconnu à sa juste valeur par des musiciens aussi conséquents que ceux que nous venons de citer, et l'on pourrait rajouter Pierre Boulez qui, il y a peu, dirigea avec le succès que l'on sait, son dernier opéra, De la Maison des morts sur quelques scènes européennes. Qui oserait contester son apport à la musique du début du vingtième siècle ? Pour la Sinfonietta de Dalbavie, n'y voyons ni une copie de celle du compositeur morave, ni une imitation brillante, mais un hommage à Janáček, comme l'a déclaré son auteur. Avec tous les moyens dont il dispose, Dalbavie à composé un ouvrage symphonique, mobilisant comme son aîné, tous les timbres des instruments de l'orchestre symphonique, jouant sur les rythmes, sur les oppositions entre les grandes masses sonores d'où émergent comme mues par des forces telluriques des éclats multiples de tel ou tel groupe de bois mêlés aux cuivres puissants. Réplique intermittente à une fanfare rappelant celle qui introduit et conclut la Sinfonietta du maître morave ? Ailleurs, suite d'accords vigoureux soutenus par un rythme échevelé qui parcourt un mouvement laissant suggérer une lutte entre deux parties d'orchestre. Le largo retrouve une tranquillité sillonnée d'accords insistants qui simulent une immobilité trompeuse trouée d'appels appuyés. Ces accords traversent tout l'ambitus sonore de l'orchestre empêchant l'auditeur de s'installer durablement dans une attitude d'écoute uniforme. Quant au final, soutenu par un rythme rapide en soubassement, une prodigieuse vitalité sonore le traverse, tantôt parsemé d'accords placides bien que puissants, tantôt de courtes phrases mélodieuses. Au total un bel objet sonore, éclaté à première audition, que l'oreille et la sensibilité de l'auditeur se plait à reconstituer, à organiser dans sa propre réception. Après tout, ne sommes-nous pas assez près des brefs motifs utilisés par Janáček ? Ne devons-nous pas mentalement mettre de l'ordre dans cet apparent "cubisme" musical alors que le porte de bout en bout un souffle unificateur ?

Non content d'adresser un premier hommage à Janáček avec sa Sinfonietta, répondant en 2006 à une commande, Marc-André Dalbavie écrivit des Variations sur une œuvre de Janáček, nouvelle considération et révérence envers le maître morave. Choisissant la quatrième pièce du recueil pianistique Dans les brumes, il l'orchestra à sa manière et l'enrichit de plusieurs variations sans chercher à retrouver ni l'orchestration de Janáček ni même sa façon originale de mener le discours orchestral. Il laisse à la pièce pour piano transfigurée à l'orchestre son mystère, sa nostalgie, et son harmonie. Ajoutant son propre propos, il la nimbe de couleurs rutilantes, il la drape de teintes moirées, il la peint de sonorités inquiétantes utilisant parfois un langage presque romantique ou au contraire il joue avec les dissonances. Dans chacune des variations qu'il dessine, sous le nouvel habit, l'auditeur retrouve le motif original, mais il lui faut attendre le milieu des Variations pour entendre la suite de la pièce de Janáček, agitée bientôt par une percussion légère et aérienne appuyée par les cordes qui ponctuent le motif de départ. Tout au long de ces vingt-deux minutes de musique, Dalbavie s'installe dans une forme traditionnelle de la musique, les variations, pour la transcender de manière magnifique avec des sonorités inouïes, des séquences violentes, des motifs timbriques mélodieux. Du grand art.

le motif de Dans les brumes de Janáček
sujet des Variations de Dalbavie

Un tel résultat honore le compositeur d'aujourd'hui comme il consacre le musicien d'hier qui, tout marginal qu'il était dans son époque, apparait presque comme visionnaire et obtient maintenant une stature dépassant de loin le cadre étroit de sa Moravie.

Joseph Colomb - décembre 2009

Notes

1. Marc-André Dalbavie dirige l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo : Variations orchestrales sur une œuvre de Janáček, Sinfonietta, Rocks under the water. Disque AmeSon ASCP 0711, enregistré en septembre 2006 à Monaco.

2. Marc-André Dalbavie est né en 1961. Après des études auprès de Marius Constant et Pierre Boulez, il travaille à l'Ircam, puis à Berlin et à Rome. Dès 1980, il compose pour différentes formations instrumentales (orchestre symphonique, ensembles de musique de chambre, dispositif électronique…) s'attachant à briser les formes spatiales du concert par la disposition de groupes instrumentaux dans le public. Il effectue dans la plupart de ses œuvres des recherches sur le timbre et l'espace.

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