| Réception française de la musique de Janáček à travers les concerts | |||||||||||
| introduction générale | avant la deuxième guerre mondiale (à Paris et à Lyon principalement) | musique symphonique à Paris et à Lyon (Sté des Concerts Grands Concerts) | autres | conclusion générale | |||||||
| de 1908 à 1914 | de 1914 à 1928 | de 1928 à 1939 | 1905 - 1939 | 1939 - 1945 | 1945 - 1969 | 1969 - 1987 | 1987 - 2006 | autres strucures | opéras | ||
• 1928 •
Le 12 août 1928, Leoš Janáček lors de son séjour estival habituel s'éteignait à Hukvaldy, son village natal (1). L'événement passa inaperçu pour l'immense majorité des musiciens et des mélomanes français qui n'avaient, pour les premiers, que très peu joué sa musique sur le sol de notre pays et qui, pour les seconds, n'avaient eu que quelques rares occasions, dans la décade qui précédait sa mort, d'entendre un de ses ouvrages de musique de chambre ou un de ses chœurs au hasard de la venue de la Chorale des Instituteurs moraves… Contrairement à la Grande Bretagne où dans son édition du 15 août le Times développait une chronique nécrologique du compositeur dont la carrière était rappelée, de même que ses études du folklore morave et le succès tardif dû à Jenůfa, seuls quelques quotidiens français annoncèrent le décès du compositeur morave, se limitant au strict minimum par un article aussi bref qu'évasif.
En cette fin d'année 1928, la 5e Symphonie (2) de Dvořák et l'ouverture de la Fiancée vendue connurent de nouvelles auditions. L'Ecole Normale de Musique donna un concert de musique de chambre tchécoslovaque, organisé par son directeur, Auguste Mangeot. Des œuvres de Smetana, Dvořák, Novák, Suk (Méditation sur le choral de Saint Venceslas pour quatuor) et Martinů y furent exécutées dont le Duo pour violon et violoncelle de ce dernier qui toucha le musicologue André Cœuroy.
Mais la grande affaire de cette fin d'année résida dans la création du premier opéra tchèque sur une scène française. L'Opéra de Paris monta en effet La fiancée vendue de Smetana à la suite de sollicitations venant de Prague. Le nouvel état souhaitait, pour asseoir son rayonnement, qu'un opéra des pays de Bohême soit joué en France et présenta plusieurs possibilités parmi lesquelles les Français choisirent. Un ouvrage de Smetana, un de Dvořák, Jenůfa de Janáček. La désignation, après pas mal de tergiversations, finalement se porta sur l'ouvrage de Smetana pour les raisons qu'exposa Paul Landormy dans son papier du 30 octobre paru dans "La Victoire".
"L'Opéra Comique vient de donner la Fiancée vendue de Smetana. Nous l'en félicitons, par sympathie d'abord pour la nation amie. Et puis il était bon que nous eussions la possibilité d'entendre enfin cette œuvre qui marque une grande date dans l'histoire de la musique tchèque, et, à proprement parler, la naissance de cette musique (1866)."
Ne soyons pas injuste envers le critique qui considérait alors Smetana comme le créateur de la musique tchèque. Même dans des temps plus proches de notre époque, on faisait preuve de cécité et de surdité en passant aux oubliettes les nombreux compositeurs des pays de Bohême et de Moravie depuis Adam Michna au XVIIe siècle jusqu'à František Škroup dans la première moitié du XIXe siècle qui contribuèrent à asseoir la renommée du peuple tchèque dans le domaine musical. (Voir sur ce sujet l'excellente étude d'Eric Baude sur ce site). Revenons au papier dans lequel l'auteur continuait son article par la caractérisation de la musique entendue :
"Ne vous attendez pas à une couleur locale vraiment singulière, à des motifs mélodiques ou à des rythmes de danses tout à fait caractéristiques d'une race. Vous seriez très déçu. La musique de Smetana ressemble à toutes les musiques qu'on écrivait en son temps, dans d'autres pays, en Allemagne, en France, en Italie. C'est un mélange de tous les styles où prédomine peut-être le style italien. Mais il y a de la fraîcheur, de la naïveté, une certaine émotion pénétrante, des qualités morales, pourrait-on dire, qui sont bien de l'homme et de son pays.
C'est un opéra comique sans parlé avec des récitatifs qui ressemble à tous les opéras comiques du 19e siècle. Cela nous paraît maintenant bien vieillot et l'on s'y ennuie parfois, on somnole durant tel grand air de la première chanteuse ou tel duo d'amour. Mais ce sommeil lui-même est doux. On est mollement bercé. Il y a de l'innocence dans tout cela et l'on est touché."
C'est un opéra comique sans parlé avec des récitatifs qui ressemble à tous les opéras comiques du 19e siècle. Cela nous paraît maintenant bien vieillot et l'on s'y ennuie parfois, on somnole durant tel grand air de la première chanteuse ou tel duo d'amour. Mais ce sommeil lui-même est doux. On est mollement bercé. Il y a de l'innocence dans tout cela et l'on est touché."
Par professionnalisme, le journaliste s'étendit sur le synopsis de l'opéra qu'il détailla longuement avant de se pencher sur l'interprétation qu'il trouva excellente et de préciser son jugement sur la musique :
"N'empêche que la pièce et la musique ont eu beaucoup de succès. Il y a un public pour ces joies faciles.
Dans la musique, ce qu'il y a de plus languissant, c'est la partie sérieuse, ce sont les arias et les duos de Marienka et de Yanik. Les morceaux comiques, traités la plupart du temps à l'italienne, ont de la vie et de l'accent. Les ensembles, trios, quatuors, quintettes sont assez réussis et l'on a du plaisir à écouter ces accords harmonieux que le théâtre musical moderne nous refuse."
Dans la musique, ce qu'il y a de plus languissant, c'est la partie sérieuse, ce sont les arias et les duos de Marienka et de Yanik. Les morceaux comiques, traités la plupart du temps à l'italienne, ont de la vie et de l'accent. Les ensembles, trios, quatuors, quintettes sont assez réussis et l'on a du plaisir à écouter ces accords harmonieux que le théâtre musical moderne nous refuse."
Cet événement, s'il rencontra le succès auprès du public, laissa dubitatif une partie de la critique si l'on en juge par les réactions de Paul Landormy. Ce qui n'empêcha pas de retrouver cet opéra quelques années plus tard sur une scène parisienne alors que ceux de Dvořák et de Janáček attendirent les années 80 pour fouler les planches de la capitale.
• 1929 •
Comme les années précédentes, le quatuor Touche débuta le cycle de ses concerts par le Quintette (opus 81) de Dvořák auquel il associa le pianiste G. Haas et par le Quatuor en mi mineur de Smetana, véritable cheval de bataille de cet ensemble enfourché par le violoncelliste Francis Touche et ses compagnons. A la fin du mois de janvier, dans la salle Chopin de l'immeuble qui contenait la salle Pleyel, deux chanteurs et un pianiste tchèques consacrèrent une soirée à leurs compatriotes compositeurs, Smetana, Novák, Jirák, Křička et Dvořák dont cinq de ses Duos moraves furent interprétés.
L'année précédente, aux orchestres Lamoureux, Pasdeloup, Colonne, à celui de la Société des Concerts du Conservatoire, s'ajouta un nouvel ensemble, l'orchestre symphonique de Paris soutenu par ses parrains, le pianiste Alfred Cortot et les chefs Louis Fourestier et Ernest Ansermet. Pierre Monteux, auréolé du prestige de la création en 1913 du Sacre du printemps, dirigea une partie de la saison 1929 du nouvel orchestre dans la salle Pleyel flambant neuve. Le 24 mai, pour son sixième concert (3), il inscrivit au programme la Sinfonietta de Janáček en première audition française. Si la Sinfonietta s'imposait peu à peu dans son pays natal et dans les pays germaniques, après sa création mondiale à Prague, le 19 juin 1926, sa première exécution allemande à Wiesbaden et la création américaine à New-York sous la baguette d'Otto Klemperer, à Berlin, également dirigée par Klemperer, à Dresde et Vienne ainsi qu'à Londres, en France à la suite de cette création précoce, on ne la vit pas réapparaître au programme des concerts avant longtemps…
Louis Schneider, chroniqueur au Petit Parisien, dans le numéro du 26 mai, salua tout d'abord les œuvres des maîtres italiens Lorenziti et Asioli, présentées à ce concert :
"Si ces deux ouvrages de maîtres du XVIIIe siècle ont été acclamés et méritaient de l'être, il n'en fut pas de même de la Sinfonietta, du compositeur tchèque Tanacek *, dont c'était la première audition. Rien n'est plus long que cette petite symphonie (car c'est là la signification de Sinfonietta) ; les cinq parties qu'elles comporte sont interminables. Imbu d'un parti pris de modernisme, l'auteur fabrique de la dissonance comme à plaisir. Il lance ses instruments par paquets : il leur donne des accompagnements bizarres. Rencontre-t-il par hasard une idée ? C'est à peine s'il la développe ; il se contente de la faire passer par diverses familles d'instruments. La Sinfonietta a paru, il faut bien l'avouer, bien peu intéressante."
* Graphie respectée !
L'écoute de Maurice Imbert, journaliste du Journal des débats politiques et littéraires, le 27 mai, parut plus mesurée.
"L'esprit curieux de l'érudit et regretté compositeur tchèque s'affirme dans ces pages où, en dépit du titre, les longueurs sont fréquentes. Il y est fait un large usage de rythmes populaires ; dès qu'ils disparaissent l'intérêt s'estompe."
Les deux avis précédents provenaient de quotidiens généralistes. L'appréciation qui suit émane d'un chroniqueur d'un hebdomadaire musical, Le Ménestrel. Serait-il plus clairvoyant ?
"La Sinfonietta de Leos Janacek, jouée en première audition à Paris, ne tient pas jusqu'à la fin les promesses du début. Cependant le charme folkloriste de ses thèmes crée une jolie et savoureuse atmosphère de fête foraine slave, et les développements ainsi que les métamorphoses thématique auxquelles nous assistons ensuite manifestent une assez grande variété rythmique que le compositeur puise dans les danses entraînantes de son pays. Quant à l'orchestration par trop compacte, elle devient, surtout vers la fin, quelque peu irritante à cause d'un manque d'équilibre dans les timbres (je pense ici à la course effrénée du final où la petite flûte s'égare dans la nuit d'un désert où se déchaîne l'orage des cuivres et des cordes). Même la maîtrise et l'intelligence de M. Monteux n'ont pu dissimuler entièrement à nos oreilles l'inconvénient de pareils trous et pâtés sonores." Robert Oboussier - Le Ménestrel du 31/5/1929.
Le 7 juin, dans la rubrique "Concerts et festivals" du Figaro parut l'impression de Georges Mussy à propos de cette création :
"En première audition, une Sinfonietta du compositeur tchèque, Janacek, décédé l'an dernier, que l'habile musicien eût pu alléger sans dommage pour justifier le titre. L'orchestration manque aussi de relief, mais on apprécie le métier du musicien dans une utilisation des timbres qui rafraîchit les thèmes populaires."
Accueil critique et public plus que mitigé donc pour cet ouvrage qui deviendra pourtant l'un des plus populaires de son auteur. Malgré (ou à cause de) l'inventivité musicale de cette Sinfonietta, malgré la qualité des musiciens de l'orchestre et du chef, il semble que sa trop grande innovation ne pouvait être reçue correctement par les interprètes français faute d'un compagnonnage suffisant avec cette musique… Doit-on relever une confusion têtue consistant à amalgamer quasi systématiquement musique d'Europe centrale et folklore sans déceler les caractères propres à la culture tchèque encore insuffisamment saisis en nos contrées ? Remarquons une fois encore l'emploi du mot "bizarre" qu'utilise Louis Schneider pour qualifier la musique de Janáček. L'honorable commentateur n'était-il plus choqué par les rythmes abrupts et sauvages du Sacre du printemps? Comment expliquer que les dissonances et l'âpreté de l'harmonie du ballet de Stravinsky ne l'avaient pas préparé à recevoir d'autres musiques évoluant dans des styles bien différents que, par exemple, l'impressionnisme français ou le néo-classicisme, dont celles du maître morave ? On peut manifester de l'étonnement vis-à-vis de la tiédeur de cette réception, voire du refus de cet ouvrage quand on en connaît la popularité actuelle. Mais l'histoire de la musique est remplie de ces situations paradoxales… ! Et si l'un des rédacteurs baptise le maître de Brno "d'érudit et regretté compositeur" laissant supposer une fréquentation de son œuvre, l'autre l'ignore totalement puisqu'il va jusqu'à déformer son nom. Tanacek ou Janacek, c'est du pareil au même… La méconnaissance de la vie musicale de l'Europe centrale et de ses représentants autorisait toutes les approximations, même les plus hasardeuses… Malgré cet accueil défavorable, relevons au moins une vérité dans l'opinion du chroniqueur du Petit Parisien, l'absence de développement des motifs musicaux, une caractéristique essentielle de l'art de Janáček que révélait, peut-être de façon involontaire Louis Schneider.
De 1904, date de disparition de Dvořák à la présente année 1929, il y a 25 ans. Il semble que certains auraient voulu marquer cet anniversaire. Au vu de la programmation telle que la lecture du Guide du Concert pouvait le révéler, rien de spécialement marquant n'eut lieu, du moins à Paris. Le temps de Dvořák n'était pas encore arrivé.
Dans la récente et déjà riche histoire des relations artistiques franco-tchèques, une page s’écrivit grâce à la complicité active des ambassadeurs des deux pays. (On disait à cette époque le Ministre de France à Prague et réciproquement et non ambassadeur…) La troupe de l’Opéra-Comique qui avait produit la création française de la Fiancée vendue effectua le voyage de Tchécoslovaquie pour faire découvrir sa réalisation à Prague, Plzen et Brno. J’extrais du Journal des Débats du 8 juin quelques bonnes lignes qui témoignent du succès de cette entreprise. “La première épreuve a été subie à Prague, le 31 mai. Elle a été décisive : jamais troupe n’a connu triomphe plus éclatant. L’enthousiasme tenait du délire.” Après avoir noté la présence de Mme Osuska, l’épouse du ministre tchèque, et par ailleurs cantatrice, le journaliste précisait “Tout ce que Prague compte de notoriétés politiques, artistiques, littéraires et mondaines était dans la salle qui regorgeait, pour le surplus, d’un public éclectique recruté dans toutes les classes de la société pragoise.” Quelques détails témoignaient du succès de la troupe française : “A la fin de chaque acte, ce furent des ovations interminables, […] le rideau se levant, se baissant, se relevant, se rebaissant jusqu’à dix-huit fois.” Enfin le chroniqueur tirait la leçon de l’expérience. “Il est hors de doute que cette tournée triomphale contribuera à accentuer le mouvement des échanges intellectuels et artistiques entre les deux pays. Déjà M. Georges Ricou [l’un des co-directeurs de l’Opéra-Comique] mit à profit son séjour pour entendre quelques pièces du répertoire tchèque. Plusieurs ont retenu plus spécialement son attention : ce sont, notamment, Le roi et le charbonnier, de Dvorak ; La Faute de Zich ; Jenufa de Leos Janacek.”
A travers l’exaltation du journaliste relatant l’enthousiasme du public tchèque, retenons l’espoir d’une création française de Jenufa qui naquit au cours de cette tournée, se précisa les années suivantes jusqu’à imposer une date fixée à 1939 pour cette première. Espoir que l’invasion de la Tchécoslovaquie par les armées allemandes en mars 1939 réduisit à néant. “L’ardeur dans ces manifestations de l’amitié traditionnelle franco-tchécoslovaque” s’évanouit à la suite des accords de Munich… Et Jenůfa patienta jusqu’en 1962 pour prendre pied sur une scène française !
• 1930 •
Par une espèce d'habitude, les Parisiens entrèrent en contact avec la musique tchèque au début de l'année 1930 par l'intermédiaire du quatuor Touche et de leur pianiste habituel G. Haas qui exécutèrent le Quintette de Dvořák, un autre de leurs chevaux de bataille bohémiens. Le même jour (30 janvier), à l'Ecole Normale de musique, Alfred Cortot, avec sept instrumentistes, détaillait la Revue de cuisine de Bohuslav Martinů (en première audition mondiale, rien de moins !).
"Revue de cuisine (1927) comporte quatre danses pour clarinette, basson, trompette, violon, violoncelle et piano dont l'ensemble constitue un ballet. […] Revue de cuisine est une réussite. Preste, caustique, doucement expressive, éminemment joyeuse et bien portante, cette suite s'impose à l'auditeur avec la force des choses vraies. […] Le jazz a doublement influencé cette œuvre qui se compose d'un Prélude, d'un Tango, d'un Charleston, d'un Finale ; mais, forme à part, la technique instrumentale relève aussi directement de l'orchestration 'individuelle' du jazz. Chaque timbre est traité suivant son caractère spécifique, et reste indépendant dans un ensemble parfaitement homogène. Cela donne naissance à une polyphonie fort intéressante et qui dispense ici une vie débordante. Le rôle percuteur du piano est digne de remarque (bravo ! pour la précision du pianiste M. Mihail) et les cascades emperlées de la trompette que réalise en perfection M. Grundey évoquent le tourbillonnement des masses chorégraphiques. Le public nombreux marque son enthousiasme en bissant le Charleston auquel on ne résiste que difficilement. M. Alexanian, qui dirigeait l'ensemble, fit preuve d'ailleurs d'une précision, d'une minutie dans la mise au point qui sont dignes d'éloges. […] (Arthur Hoerée - Le Ménestrel - 14 février 1930)
Sans doute parce qu'elle avait été appréciée, cette Revue de cuisine revint réchauffée pour les besoins de l'association "Entre soi" quelques semaines plus tard, le 26 mars, toujours dirigée par M. Alexanian (avec les mêmes solistes que précédemment ?)
Quelques jours plus tard à la salle Chopin (Pleyel) le violoncelliste André Huvelin (qui créa en France, rappelons le, Pohadka de Janáček en 1926) associé à la violoniste Odette Rithière joua le Duo pour violon et violoncelle (H 157) composition de Martinů datant de 1927, Duo déjà rencontré l'année précédente. Enfin, le 13 février, retour dans les locaux de l'Ecole Normale de musique pour entendre le Deuxième quatuor de Martinů (H 150 - 1925) par ses quatre compatriotes, les deux violonistes Cerny et Vohanka, l'altiste Dvorak et le violoncelliste Vectomov. Ce quatuor tchèque entreprit une tournée dans différentes villes françaises, à Lure et Vesoul, à Colmar et Belfort et à Dijon sur l'invitation du musicologue Robert Jardillier qui, en Bourgogne, semblait goûter aux charmes de la musique tchèque. Les deux quatuors qui commençaient à jouir d'un bon succès à Paris, De ma vie (Smetana) et le Quatuor américain de Dvořák, la Méditation sur le Choral de St Wenceslas de J. Suk, le Duo pour violon et violoncelle (Martinů) et Quatuor op 22, Novak composaient le corpus de musique de chambre que les quatre instrumentistes promenèrent dans ces villes de l'Est français et dans la capitale bourguignonne.
Aux concerts Straram, le 3 avril, Walter Straram délivra de Martinů un Allegro symphonique en première française. Le public ne manifesta pas le même enthousiasme que pour la cuisine précédente, cependant cette œuvre fut reçue positivement.
"M. Martinu connaît bien son orchestre : il le déchaîne dès le début, et c'est peut-être un inconvénient, car il n'a pas obtenu la gradation qu'il cherchait. Il est évidemment assez curieux d'avoir essayé de faire une double synthèse de l'âme guerrière et de l'âme de la foule. Chez nous ce serait peut-être (je dis seulement peut-être) une contradiction. Mais nous devons tenir compte de ce fait que dans l'Europe Centrale, tout ce qui est fête est solennel, et en quelque sorte 'officiel'. […] Le public l'a écoutée non seulement avec respect, mais encore avec intérêt. M. Martinu ne manque ni de sincérité, ni de lyrisme, ni d'idées. Nous serons heureux d'entendre d'autres choses de lui." (M. B. - Le Ménestrel - 11 avril 1930)
Dvořák affirma sa présence par sa Symphonie du Nouveau Monde exécutée à cinq reprises, le 23 mars aux Concerts Lamoureux, et à l'extrême fin de l'année, les 27 et 28 décembre, toujours aux Concerts Lamoureux et toujours dirigée par Albert Wolff. Les Concerts Pasdeloup ne voulant pas rester à la traîne, Rhené Bâton se chargea de son exécution le 25 octobre tandis qu'aux Concerts Poulet, le chef américain, néerlandais d'origine, Hans Kindler (4) la dirigeait le 16 novembre. Puisque cette symphonie avait rencontré un certain succès public, elle ne le devait pas seulement à ses qualités intrinsèques, mais aussi à une intelligente politique de diffusion dans laquelle s'investissaient chefs d'orchestre et musiciens. Mais cette symphonie ne plaisait pas à toute la critique et à tous les musiciens ainsi qu'en témoignait le compositeur Tony Aubin dans cette chronique d'un humour maritime…
"Il nous a déjà été donné de parler de cette œuvre et nous avons essayé de démontrer la disproportion qui existe entre le titre que nous propose l'auteur et les moyens d'expression dont il dispose. Une seconde audition n'est guère plus favorable que la première. C'est très long et très ennuyeux. Cette symphonie nous fait songer non pas aux charmes de la libre Amérique, mais plutôt à la longueur de la traversée. On pourrait facilement la commencer à Cherbourg pour la finir à New-York. Encore faudrait-il M. Rhené Bâton comme commandant de vaisseau, car il connaît tous les écueils du trajet et les évite bien habilement." (Tony Aubin - Le Ménestrel - 31 octobre 1930)
De même, si le Quintette s'imposait aux auditeurs, il le devait aussi aux efforts des interprètes (le quatuor Touche, en particulier) qui n'hésitaient pas à proposer cet ouvrage une deuxième fois dans l'année aux Parisiens, comme cela fut le cas le 19 mars par le Quatuor Andolfi. Les chefs des organisations de concerts réguliers qu'étaient Albert Wolff et Rhené Bâton ne reculèrent pas, en ce début d'année 1930, à s'aventurer en territoires moins connus puisque le premier proposa, les 15 et 16 février à la tête de son orchestre Lamoureux, une vaste fresque due à Ladislav Vycpalek, Les Fins dernières de l'homme tandis que le second emmenait ses auditeurs Dans la montagne Tatra, sur les pas de Vítĕzslav Novák à l'orchestre Pasdeloup, le 1er mars.
A l'extrême fin de l'année, le 28 décembre, Rhené Bâton et l'orchestre Pasdeloup donnaient en première audition française Deux danses valaques de Janáček, deuxième ouvrage symphonique du maître morave, après sa Sinfonietta, à s'introduire en France. Au théâtre des Champs-Elysées, à partir de 16 h 30, pour ce dernier dimanche de l'année 1930, le chef attitré Rhené Bâton leva sa baguette pour diriger un Concerto grosso de Corelli, accompagner le baryton Charles Panzéra dans des airs extraits de Tannhauser de Wagner et d'un air de Don Giovanni de Mozart, puis vint le tour de deux ouvrages en première audition, Jeux de beauté d'Hector Fraggi et deux danses valaques de Janáček. Le concert se termina par trois airs de la Damnation de Faust où la voix chaleureuse de Charles Panzéra porta la mélodie de Berlioz et enfin par Shéhérazade du Russe Rimsky-Korsakoff, un vrai tube à l'époque. Le programme du Guide du concert ne donnait pas de précision complémentaire sur ces danses de Janáček. Mais l'on nous dit que ces deux danses appartenaient à un ensemble de six pièces. Ce qui signifie, sans risque de se tromper, qu'il s'agit en fait de deux des six Danses de Lachie, VI/17, éditées à Prague en 1928 (5). Lesquelles des six les Parisiens entendirent-ils ? Starodávný I ? Požehnaný ? Dymák ? Starodávný II ? Čeladanský ? Pilky ? Le programme ne nous donne aucune indication précise. Pourquoi un tel ouvrage ? Rhené Bâton au cours des années 25 avait dirigé à Prague. A cette occasion, il s'était certainement entretenu avec quelques collègues locaux de la situation musicale tchèque. Le nom de Janáček avait dû venir à plusieurs reprises dans les conversations. Peut-être avait-il assisté à la représentation d'un opéra du compositeur morave ? Comment avait-il eu connaissance de l'existence de ces Danses de Lachie dont la création n'était intervenue que le 2 décembre 1924 à Brno ? Pensait-il que ces danses pouvaient rejoindre le succès des Danses slaves de Dvořák ? La partition ne fut disponible qu'en 1928 et encore fallait-il se la procurer chez Hudební Matice, directement à Prague ou insister auprès d'un éditeur musical français pour l'obtenir ! Quelle que soit la voie choisie par le musicien, rendons grâces aux efforts de ce chef ! Etonnons nous simplement qu'il ait maquillé le nom de cet ouvrage. Cette confusion entre Lachie et Valachie, dans laquelle parfois tombait le compositeur lui-même n'épargnait pas les musiciens anglais qui programmèrent au cours des fameux Concerts Promenades de l'été 1930 ces Wallachian Dances sous la baguette d'Henry Wood !
Dès le lendemain, Robert Brussel livrait aux lecteurs du Figaro ses premières impressions sur ce concert, renouvelant son annonce du mois précédent.
"Enfin et je m’excuse de le faire si hâtivement, je veux citer le vif succès, d’ailleurs entièrement justifié, qu’ont remporté les deux ouvrages de M. Janacek dont les concerts Pasdeloup offraient la première audition me réservant de revenir un jour prochain sur ce curieux musicien, l’une des illustrations de la musique tchèque contemporaine."
Malheureusement, l'année suivante Robert Brussel oublia cette promesse. Dans ses tribunes régulières, aucun article signé de sa plume ne cita le nom du compositeur morave.
Ses confrères se montrèrent-ils plus diserts ? Sûrement pas Louis Schneider, du Petit Parisien, quand il se contenta le 29 décembre 1930 d'écrire dans son journal :
"Deux danses valaques, du compositeur Janacek n'ont pas paru dépasser les bornes d'une aimable banalité : l'une est bâtie sur un motif ternaire, l'autre a de la vivacité."
Le même jour, dans les colonnes du Petit Journal, un autre commentateur, Paul Dambly, sans manifester un enthousiasme délirant, affichait une certaine attirance envers ces deux danses.
"Quant aux Danses valaques du compositeur tchèque Janacek, elles prennent par leur verve, leur pétulance, leur esprit léger, leur rythmique toute proche de la Russie, en particulier de l'Ukraine."
Dans les colonnes du Journal des débats politiques et littéraires, le 3 janvier suivant, Maurice Imbert ne fut pas plus loquace : "les deux danses valaques de Leos Janacek sont échafaudées sur des thèmes d'essence populaire ayant un lien de proche parenté avec les chants du folklore ukrainien. Elles sont écrites dans une langue traditionnelle et orchestrées avec un agrément qui ne se dément pas."
Levant un sourcil songeur et même interrogatif, on tentera de comprendre pourquoi deux représentants de journaux différents confondaient aussi allègrement la musique de Moravie et celle d'Ukraine ? Il est vrai qu'à Paris en ces temps-la - mais les temps ont-ils vraiment changé ? - tous les territoires situés à l'est de la frontière allemande tendaient vers la Russie. Il ne serait pas venu à l'esprit que la Bohême, la Slovaquie, la Moravie, la Silésie, pour ne garder que les provinces formant la Tchécoslovaquie, avaient développé des cultures riches avec leurs particularismes propres et que les fondre en une seule identité culturelle, c'était montrer un certain affront à leurs habitants et manifester une méconnaissance de ces pays. Dans cette confusion géographique et musicale, difficile de porter attention à chacune de ces zones et d'en saisir l'originalité…
A l'aune de ce qu'écrivit Louis Schneider, peut-on suggérer que la danse "bâtie sur un motif ternaire" pourrait être Starodávný I, première du cycle ? Quant à la suivante, "sa vivacité" pourrait s'appliquer à Čeladanský ou à Dymák… Gardons nous de conclure !
Un second chef d'orchestre français, Rhené Bâton, après Pierre Monteux, venait s'intéresser à Janáček. Cependant, les interprètes tchèques dans leurs tournées hexagonales, rencontraient plus d'impact auprès du public, des critiques, des journalistes, de la presse en général et même du monde politique et social. Doit-on en donner une preuve supplémentaire ? La tournée de la Chorale des Institutrices de Prague nous en fournit l'occasion. Faut-il s'étonner de l'engouement du public français vis à vis des groupes choraux d'Europe Centrale ? Serait-ce à dire qu'il n'existait pas de chorales françaises à ce niveau ? Les Petits chanteurs de Saint Gervais, dirigés à cette époque par Paul Le Flem, participaient pourtant à de nombreuses manifestations musicales parisiennes, s'il ne fallait donner que cet exemple. Alors pourquoi le public réservait-il une chaleur plus intense dans ses applaudissements à un groupe étranger qu'à un groupe national ? L'attrait exotique ? Une qualité irréprochable ?
En novembre et décembre 1930, la venue de la Chorale des Institutrices de Prague déclencha un enthousiasme confinant au délire. Consultons tout d'abord les pages du Figaro. Dès le 22 novembre, l'annonce du concert Lamoureux sous la baguette d'Albert Wolff était lancée "avec 2 pièces de Janacek et la concours de la Chorale des Institutrices de Prague, dirigée par Metod Vymetal." Dès le lundi 24, Robert Brussel, le critique habituel, rédigeait ces quelques lignes dans sa rubrique habituelle "Les concerts" :
“Nous aurons une prochaine occasion de revenir sur la remarquable Chorale des Institutrices de Prague qui ont obtenu un très grand succès et sur Leos Janacek dont le Kaspar Rucky a été remplacé au dernier moment par 3 chœurs charmants d’ailleurs de V-B Aim, Vaclav Kapral et V. Kalik.” (6)
Dans son article du Petit Parisien du 24 novembre, Louis Schneider goûtait les voix des choristes. “M. Metod Vymetal les dirige avec une parfaite connaissance des ressources de cet ensemble dont les contralti sont superbes” et relevait que cette chorale dans son interprétation “a soulevé des bravos et des bis au cours de la soirée.”
Le surlendemain, 25 novembre, dans le Figaro, Georges Mussy, (rubrique "Concerts et récitals"), reprenait à son compte les appréciations de son collègue Brussel et les précisait :
“… les voix ont conservé une certaine verdeur qui donne aux interprétations du folklore une profondeur et une saveur exceptionnelle d’accent. […] Les interprétations témoignent d’un souci constant de la forme et de l’équilibre classiques et il convient spécialement de louer chez cet ensemble son style et sa musicalité qui le placent au-dessus des chorales populaires que nous avons coutume d’entendre et dont l’exotisme est le principal attrait.”
Tombé lui aussi sous le charme des voix pragoises, Maurice Imbert, dans le Journal des débats politiques et littéraires du 27 novembre, soulignait comme ses confrères “la parfaite discipline de ses membres, attentifs aux moindres suggestions de l’excellent chef M. Metod Vymetal.” Des chœurs tchèques, il savoura celui de Aim et la Berceuse de Vaclav Kapral. “Quant au Belvédère de Janacek, en dépit de longueurs, on ne saurait rester insensible à l’impression de tristesse poignante qui s’en dégage.” Pour finir, il relevait qu’un “public nombreux et enthousiaste assistait à ce concert.”
Dans sa livraison hebdomadaire du vendredi 28 novembre, Le Ménestrel ne se contentait pas d'un seul article pour saluer la prestation de cette chorale, mais se fendait de deux papiers, manière de souligner l'importance de l'événement. Tout d'abord par un compte-rendu du concert du samedi 22.
"Après l’exquise, la délicieuse suite de Pelléas et Mélisande de Gabriel Fauré, vint le Cantique de Pâques de M. Honegger, consciencieux et honnête ouvrage qui fut chanté par la Chorale des Institutrices de Prague de façon passable et avec une bonne volonté évidente. Le même groupe nous fit ensuite goûter le Belvédère, dernier des trois chœurs formant une trilogie patriotique intitulée Les chants du Château de Prague (7), et due au compositeur tchécoslovaque Leos Janacek. C’est une œuvre bien tracée, bien adaptée aux voix féminines et d’une belle envolée dont le sujet est d’ailleurs touchant : “Le maître, accoudé sur la balustrade du belvédère, rêve à la résurrection très proche de la nation tchèque. Mais de quel prix va t-elle être payée ? Et l’amour ne va-t-il pas renaître en même temps pour faire régner par le monde la fraternité universelle ?” Poignant problème, dont l’énoncé s’accompagne des arpèges de la harpe confiée aux mains expertes de Mlle Laskine. (8)
Nous devions, en outre, être favorisés de la présence du légendaire Kaspar Recky également, mis en musique par Janacek. Mais un timide orateur vint nous apprendre qu’il était remplacé par trois chœurs…" (René Brancour)
Nous devions, en outre, être favorisés de la présence du légendaire Kaspar Recky également, mis en musique par Janacek. Mais un timide orateur vint nous apprendre qu’il était remplacé par trois chœurs…" (René Brancour)
Arrêtons-nous un instant sur ces appréciations. Une fois de plus, malgré l'impression positive du critique , relevons l'incroyable désinvolture du journaliste qui n'hésitait pas à qualifier de légendaire un ouvrage qu'il n'arrivait pas à dénommer correctement : Rucky se transforme en Recky ! Simple coquille sans doute due plus au typographe qu'au journaliste, peut-être ! Cependant, ces "coquilles" se multipliaient lorsqu'il s'agissait de musique tchèque alors qu'elles étaient inexistantes lorsqu'on parlait de musique française et allemande. L'inattention n'était pas seule en cause, mais c'était plutôt l'ignorance qui se manifestait ainsi. Nous en aurons une nouvelle illustration un peu plus loin…
Voici maintenant la deuxième chronique du Ménestrel due à un autre de ses rédacteurs dans la même livraison hebdomadaire du 28 novembre.
"Paris a fait un accueil très sympathique aux institutrices de Prague, venues, sous la direction de M. Metod Vymetal, donner une série d'auditions chez nous. Les institutrices de Prague ont toutes reçu une instruction musicale complète et chacune serait digne d'être séparément entendue. Elles sont réunies en chorale depuis 1905 et n'ont jamais cessé de se perfectionner dans l'art des 'ensembles vocaux' si difficile, puisqu'il exige une formation personnelle très savante et une abnégation totale. M. Metod Vymetal pousse le souci de l'effet à obtenir jusqu'à modifier la façon dont il groupe les voix pour les morceaux successivement interprétés. Ainsi obtient-il des reliefs, des lointains, des combinaisons de timbres qui répondent strictement à l'atmosphère qu'il veut créer.
Assouplie par une patiente discipline, la Chorale de Prague a chanté des œuvres très différentes les unes des autres, en conservant, jusqu'en ses moindres nuances, le caractère de chacune : depuis le Madrigal aux Muses de Roussel jusqu'aux chansons populaires de Tchéco-Slovaquie, si primesautières, si vivantes dans leur variété bigarrée.
Nous avons aimé aussi les chansons de V. B. Aim (Silence, la Terre rêve doucement et surtout le Rire) la charmante Berceuse de Noël de Blaha-Mikes, le Pont de Kalik, la Bague de Dvorak et les Chants slaves de Josef Suk." (M.B. [Marcel Belvianes, sans doute] - Le Ménestrel - 28 novembre 1930)
Assouplie par une patiente discipline, la Chorale de Prague a chanté des œuvres très différentes les unes des autres, en conservant, jusqu'en ses moindres nuances, le caractère de chacune : depuis le Madrigal aux Muses de Roussel jusqu'aux chansons populaires de Tchéco-Slovaquie, si primesautières, si vivantes dans leur variété bigarrée.
Nous avons aimé aussi les chansons de V. B. Aim (Silence, la Terre rêve doucement et surtout le Rire) la charmante Berceuse de Noël de Blaha-Mikes, le Pont de Kalik, la Bague de Dvorak et les Chants slaves de Josef Suk." (M.B. [Marcel Belvianes, sans doute] - Le Ménestrel - 28 novembre 1930)
Après Dež viš et Klekánica en 1908, Maryčka Magdonová en 1908 et en 1919, Sedmdesát tisíc (les 70 000) en 1925, le Belvédère (Belveder, titre original tchèque) fut le cinquième chœur à pénétrer en France en cette fin d'année 1930. Ces cinq œuvres chorales furent apportées dans notre pays par des instituteurs moraves pour les quatre premiers et des institutrices pragoises pour le dernier. Un double hommage qu'effectuèrent ces choristes à leur aîné, non seulement compositeur, mais aussi, comme elles et eux, instituteur dans ses jeunes années.
Continuant sa tournée, la Chorale se dirigea vers Lyon où durant plusieurs années, Léon Vallas avait institué un véritable engouement pour la musique tchèque. Si l'on en juge par la place prise dans la presse locale, la visite de cette chorale ne passa pas inaperçue. Et pourtant, un accident extrêmement grave avait endeuillé les Lyonnais et monopolisait les pages de la presse locale. Sur la colline de Fourvière qui domine le quartier Saint Jean, dans la nuit du 13 au 14 novembre, un glissement de terrain avait englouti plusieurs maisons causant de nombreuses victimes tant chez les habitants des immeubles pris sous la coulée de terre que chez les sauveteurs, pompiers et gardiens de la paix, qui étaient venus les secourir. Le choc était tel que tous les concerts furent annulés jusqu'au 25 novembre. C'est dans ce triste contexte que la Chorale arriva entre Rhône et Saône non sans avoir été annoncée par le quotidien lyonnais Salut public sept jours auparavant. Et cette annonce ne se contentait pas des termes habituels mais constituait une véritable carte de visite de cet ensemble. Qu'on en juge : " Formée de quarante cantatrices solistes ayant accompli quelques tournées à l'étranger, cette chorale vient en France pour y donner une vingtaine de concerts dans les principales villes. Palestrina et Honegger, ces deux pôles opposés dans la composition musicale sont les bornes entre lesquelles se meut le répertoire de cette chorale. Ayant prêté son concours à l'occasion de plusieurs congrès internationaux tenus à Prague, cette chorale unique est déjà connue dans le monde entier. Seveik le célèbre maître du violon a apprécié la haute culture artistique de la Chorale en ces termes : «Chaque voix est comme une flûte et l'ensemble forme une symphonie de beauté unique.» …" (9) L'organisateur français de cette tournée n'avait point lésiné sur la communication !
Nouvelle coquille ou nouvel étalage d'une science bien précaire, ce célèbre violoniste ne s'appelait pas Seveik, mais Otakar Ševčík !
Le Salut public réitéra son annonce le lundi 24 en précisant "La Chorale des Institutrices de Prague […] donnera un concert à Lyon comme nous l'avons annoncé le jeudi 27 novembre à la salle Rameau. Sous la direction de son éminent chef Metod Vymetal, la Chorale de Prague interprétera un programme d'œuvres célèbres françaises et tchèques qu'elle chantera en français et tchèque."
Dans la chronique musicale hebdomadaire que le Salut public consacrait aux différents concerts tenus à Lyon, Henri Fellot s'exprimait ainsi sur la prestation des institutrices de Prague.
"Les chorales féminines sont peu nombreuses, aussi bien à l'étranger qu'en France, c'est pourquoi l'on est en droit de s'étonner de l'empressement hélas ! plus que modéré qu'ont mis les Lyonnais à venir entendre celle des Institutrices de Prague qui peut compter parmi les meilleures.
Si les voix n'y semblent pas de qualité exceptionnelle, la perfection de mise au point des exécutions rachète largement certaines erreurs de justesse des soprani et quelques lourdeurs vulgaires chez les contralti, dont la masse et la puissance sont imposantes, contrairement à ce qui se passe généralement chez nous.
Mais surtout - et en plus de ces qualités de discipline et de conscience, que l'on ne rencontre hélas ! en matière chorale et à ce degré d'abnégation, qu'à l'étranger, comment ne pas admirer aussi et envier un pays, comme la Tchéco-Slovaquie, dont les autorités (sous l'impulsion, paraît-il du Président de la République) professent un amour et un respect de la musique suffisante, ainsi qu'une compréhension de son rôle, en quelque sorte diplomatique, d'agent de propagande nationale à l'extérieur, assez grande pour permettre à une quarantaine d'institutrices de la capitale, donc des fonctionnaires, d'abandonner leurs élèves de longs mois afin de répandre au loin - jusqu'en Amérique - la connaissance et le goût de l'art indigène"
Si les voix n'y semblent pas de qualité exceptionnelle, la perfection de mise au point des exécutions rachète largement certaines erreurs de justesse des soprani et quelques lourdeurs vulgaires chez les contralti, dont la masse et la puissance sont imposantes, contrairement à ce qui se passe généralement chez nous.
Mais surtout - et en plus de ces qualités de discipline et de conscience, que l'on ne rencontre hélas ! en matière chorale et à ce degré d'abnégation, qu'à l'étranger, comment ne pas admirer aussi et envier un pays, comme la Tchéco-Slovaquie, dont les autorités (sous l'impulsion, paraît-il du Président de la République) professent un amour et un respect de la musique suffisante, ainsi qu'une compréhension de son rôle, en quelque sorte diplomatique, d'agent de propagande nationale à l'extérieur, assez grande pour permettre à une quarantaine d'institutrices de la capitale, donc des fonctionnaires, d'abandonner leurs élèves de longs mois afin de répandre au loin - jusqu'en Amérique - la connaissance et le goût de l'art indigène"
On déplorera que le journaliste ne nous apprenne rien sur les œuvres interprétées. Janáček faisait-il partie des auteurs présentés par la Chorale ce jour-là ? Le Belvédère fut-il chanté ? Une harpiste locale accompagna-t-elle les voix féminines ? Nous ne pouvons que nous interroger. Si le public ne se pressait pas dans la salle Rameau, on ne put pourtant pas ignorer le passage de cette Chorale à Lyon. L'événement culturel se doubla d'un événement social et politique comme en témoigna un article du Progrès de Lyon en page 2 de son édition du lundi 1er décembre ;
(Après une visite du Vieux Lyon et du musée des tissus dans cette ville dont les Canuts firent la richesse) "A 18 heures eut lieu la réception à l'Hôtel de Ville. Introduits par le Consul de Tchécoslovaquie à Lyon, M. Jean Didier, les membres de la Chorale par l'intermédiaire de leur secrétaire, ont assuré M. le Maire de Lyon et ses adjoints que tout le peuple tchécoslovaque compatit au grand deuil qui a si douloureusement frappé la ville de Lyon et a rappelé les liens d'amitié unissant les deux peuples, ainsi que la gratitude du peuple tchécoslovaque à la grande nation française pour l'aide fraternelle en terminant par un vigoureux «Vive la France !»
(Le Maire de Lyon, Edouard Herriot, remercia les choristes et rappela les liens qui unissait les deux peuples. En conclusion il lança) «La France ne doute pas de vous, ne doutez jamais de la France.» La Chorale a entamé la Marseillaise qu'elle a exécuté avec un brio remarquable de même que plusieurs morceaux de son riche répertoire. […] A 20 h 30 un vin d'honneur a été offert à la Chorale par les instituteurs et institutrices de Lyon. […] M. Guillard, secrétaire général de la section du Rhône du syndicat national, Mlle Marie-Louise Cavalier et M. Vivier secrétaire de la CGT ont dit à leurs amis tchèques des paroles empreintes de la cordialité la plus franche. Le comité de réception a organisé une petite fête intime où les instituteurs et les institutrices de Lyon ont rivalisé avec leurs camarades de Prague dans l'art de la musique vocale et instrumentale." (10)
Dans deux lieux privés, les salons de l'Hôtel de Ville de Lyon et la salle de réception des institutrices par leurs collègues lyonnais retentirent les harmonies d'ouvrages choraux tchèques. La musique tchèque, ce jour-là, imprégna la capitale des Gaules et se répandit même, par un canal catégoriel, dans des milieux à priori peu habitués à leurs effluves.
De retour à Paris, la Chorale donna un nouveau concert en compagnie de son jeune compatriote Rudolf Firkušný (que le Guide du Concert dénomma Ruda, comme ses compatriotes le pratiquaient avec familiarité dans son pays ) organisé par l'association Entre soi, réservé à ses membres, au Majestic, le 3 décembre. Un chœur d'Albert Roussel côtoya des ouvrages de J.B Foerster, Suk, Aim, Kapral et des chansons populaires tchécoslovaques harmonisées par MM. Hilmera, Dědeček, Dolezil, Jindrich et J. Cernik. Sous les doigts de Firkušný, les sociétaires entendirent, intercalés entre les ouvrages choraux, une Humoresque de Josef Suk et les Miroirs de Maurice Ravel.
Si au cours de ce dernier concert, aucune œuvre de Janáček ne fut chantée, certains auditeurs privilégiés rencontrèrent la musique du maître morave à la Sorbonne, dans l'amphithéâtre Descartes, au cours d'une soirée de musique moderne pour laquelle on entrait sur invitation le 8 décembre. De la Hongrie à la Grèce, de la Finlande à la Tchécoslovaquie, les éléments du folklore se déclinaient suivant en cela les intentions des organisateurs. Aux mélodies populaires hongroises répondait la Sonate pour piano de Bartók, aux cinq rapsodies grecques pour piano écrites par un compositeur … tchèque, Félix Petyrek, faisaient écho cinq mélodies finlandaises de Yrjö Kilpinen, enfin aux mélodies populaires tchèques dont on ne précisait pas si elles avaient été harmonisées ou non, le piano répliquait par les Trois danses tchèques de Martinů, tandis qu'il se joignait au violon pour une deuxième audition française de la Sonate pour violon et piano de Janáček après la première tricolore de 1927. Une soprano dont le nom évoquait la Finlande, Mme G. Alftan, accompagnée par le pianiste J. Beers se chargea des mélodies hongroises, finlandaises et tchèques. Pour le reste du programme qui impliquait un soliste instrumental, le pianiste M. J. Hijman s'installa à trois reprises devant le clavier. En fin de concert, il revint s'asseoir sur son tabouret pour la Sonate de Janáček. Malheureusement, le programme n'indiquait pas le nom du violoniste. Quant au pianiste ne s'agirait-il pas de Julius Hijman, musicien néerlandais, compositeur à ses heures ? Notons qu'au cours de cette soirée, il se fit l'interprète de trois compositeurs tchèques (Petyrek, Martinů et Janáček) et de Béla Bartók.
Ouvrons maintenant Le Figaro du 11 décembre. Quelle heureuse surprise d'y découvrir en une longue colonne un substantiel article dû à la plume de Stan Golestan et entièrement dédié à la Chorale des institutrices de Prague ! Non seulement, il y décrivit les qualités de cet ensemble, mais il en profita pour dessiner un tableau de la musique chorale tchèque. Ses lignes éclairaient l'histoire récente du chant à plusieurs voix en Tchécoslovaquie dont nous extrayons de très larges extraits.
"Nous avons gardé la plus belle impression des concerts que donnèrent naguère à Paris la Chorale des Instituteurs de Prague. Sur le modèle de ce groupement, une quarantaine d'institutrices tchèques formèrent à leur tour, il y a une quinzaine d'années, un ensemble vocal. cet ensemble, par un travail régulier, est arrivé, grâce à son chef, M. Metod Vymetal, à une maîtrise de la technique chorale qui lui permet de vaincre les difficultés d'exécution des œuvres les plus hardies.
Il n'y a pas de pays au monde qui cultive plus le groupement choral que ne le fait la Tchécoslovaquie. Déjà à une époque lointaine, les sociétés chorales exercèrent dans ce pays une influence marquante tant sur le développement de la vie sociale que sur l'évolution artistique. Le musicographe anglais Burney, après avoir visité, au dix-septième siècle, la Bohème, disait que dans toutes les écoles de villages ou des grandes villes les enfants de paysans aussi bien que ceux de la classe des artisans apprenaient à lire en même temps qu'on leur enseignait la musique. Et de fait cet art tient chez nos amis tchécoslovaques la première place, il est même devenu l'instrument le plus efficace et le plus direct d'une propagande éminemment autochtone. C'est par la musique que tout un peuple a su exprimer ses aspirations nationales, a marqué sa culture et a assuré son avenir dans le monde entier.
La plus ancienne des chorales est le Hlahol de Prague, elle compte trois cents membres recrutés dans toutes les classes de la société sous la direction de MM. Kricka et Jirak, deux maîtres de la jeune école musicale tchèque ; cette société est parvenue à donner des exécutions remarquables et à mettre en évidence des grandes œuvres de Bach, Beethoven, Liszt, Novak, Brahms, etc. D'autres associations chorales : Smetana, les Instituteurs de Prague, ceux de Moravie, etc., poursuivent leur dessein, qui est de développer dans les masses le goût de la musique sur les bases d'une tradition séculaire. Et voici, pour la première fois, qu'une chorale féminine se range sous le même drapeau de couloir répandre en dehors de ses frontières le riche patrimoine d'une littérature inspirée soit du folklore national, soit des œuvres spécialement écrites pour un ensemble de voix féminines.
Ce qui se dégage de plus saillant dans l'exécution de la Chorale des Institutrices de Prague, c'est le sentiment musical, la ferveur artistique et la discipline que l'on rencontre malheureusement peu, ou presque pas, dans les ensembles chorals. Si les voix à l'aigu sont quelque peu tendues, les contralti, en échange, forment un beau métal sonore et d'une grande puissance expressive."
Il n'y a pas de pays au monde qui cultive plus le groupement choral que ne le fait la Tchécoslovaquie. Déjà à une époque lointaine, les sociétés chorales exercèrent dans ce pays une influence marquante tant sur le développement de la vie sociale que sur l'évolution artistique. Le musicographe anglais Burney, après avoir visité, au dix-septième siècle, la Bohème, disait que dans toutes les écoles de villages ou des grandes villes les enfants de paysans aussi bien que ceux de la classe des artisans apprenaient à lire en même temps qu'on leur enseignait la musique. Et de fait cet art tient chez nos amis tchécoslovaques la première place, il est même devenu l'instrument le plus efficace et le plus direct d'une propagande éminemment autochtone. C'est par la musique que tout un peuple a su exprimer ses aspirations nationales, a marqué sa culture et a assuré son avenir dans le monde entier.
La plus ancienne des chorales est le Hlahol de Prague, elle compte trois cents membres recrutés dans toutes les classes de la société sous la direction de MM. Kricka et Jirak, deux maîtres de la jeune école musicale tchèque ; cette société est parvenue à donner des exécutions remarquables et à mettre en évidence des grandes œuvres de Bach, Beethoven, Liszt, Novak, Brahms, etc. D'autres associations chorales : Smetana, les Instituteurs de Prague, ceux de Moravie, etc., poursuivent leur dessein, qui est de développer dans les masses le goût de la musique sur les bases d'une tradition séculaire. Et voici, pour la première fois, qu'une chorale féminine se range sous le même drapeau de couloir répandre en dehors de ses frontières le riche patrimoine d'une littérature inspirée soit du folklore national, soit des œuvres spécialement écrites pour un ensemble de voix féminines.
Ce qui se dégage de plus saillant dans l'exécution de la Chorale des Institutrices de Prague, c'est le sentiment musical, la ferveur artistique et la discipline que l'on rencontre malheureusement peu, ou presque pas, dans les ensembles chorals. Si les voix à l'aigu sont quelque peu tendues, les contralti, en échange, forment un beau métal sonore et d'une grande puissance expressive."
Le rédacteur donnait ensuite une liste de compositeurs tchèques qui versèrent des pièces dans le corpus choral : V.B. Aim, Blaka, Dvorak, Janck, Kalik, Dedecek, Josef Suk, Mikes, Hilmera, etc. (orthographe scrupuleusement respectée). Ne restons pas interloqués par l'absence des accents particuliers à la langue tchèque, mais remarquons encore une fois une belle coquille qui nous masque le nom de Janáček transformé ici en Janck !
Une telle légèreté sur la graphie des noms ne facilitait pas la reconnaissance française d'un compositeur que ses propres compatriotes mirent si longtemps à comprendre et à apprécier. Pourtant, Stan Golestan, critique du Figaro, était aussi compositeur. D'origine roumaine, il ne pouvait pas méconnaître la difficulté pour ses confrères d'Europe centrale à percer hors de leur pays d'origine. Privilégier la précision plutôt de l'approximation amenait une meilleure investigation du public envers ces musiciens.
"Mais la manifestation la plus touchante a été la réception, sous la présidence de M. Stéphane Osusky, ministre de Tchécoslovaquie à Paris, que les institutrices, instituteurs et les professeurs de chant de la ville de Paris ont réservé à leurs collègues au grand amphithéâtre de la Sorbonne. Chacun des groupes interpréta des œuvres respectives à chacun de leur pays. Celui de France donna une exécution nuancée, expressive, sous la direction d'un maître authentique, Roger-Ducasse, des œuvres de Debussy, Chabrier, Schumann, Passereau, etc."
Comme à Lyon - et peut-être dans d'autres villes de province - la manifestation artistique parisienne se doubla donc d'une rencontre sociale dont la musique n'était pourtant point absente.
Nous avons parlé de tournée de la Chorale des Institutrices de Prague. Jusqu'à présent, nous les avons rencontrées à Paris et à Lyon. Elles se rendirent au Havre, à Reims, à Nancy, à Lille, à Strasbourg, à Dijon où certainement les accueillit le critique Robert Jardillier. Nous savons, de source sûre, qu'elles ont fait découvrir le Belvédère de Janáček à Paris et qu'elles possédaient également dans leur bagage Kaspar Rucky. Dans quelle autre ville ont-elle chanté l'un ou l'autre de ces chœurs du compositeur morave ? Impossible pour le moment de répondre.
Le Ménestrel entretenait des liens avec un certain nombre de correspondants qui, dans leur ville respective, rendaient compte de la vie musicale de leur cité et de la région sur laquelle elle rayonnait. Chaque semaine, quelques-uns de ces correspondants livraient une ou plusieurs informations. A Angers, une vie musicale, déjà ancienne, rayonnait sur la ville. Au cours du mois de décembre 1930, le cinquième concert populaire de la saison proposait des airs d'opéras de Mozart vocalisés par Mme Ritter-Ciampi, cantatrice. La partie symphonique se composait de la Péri de Paul Dukas, de La Grande Pâques russe de Rimsky-Korsakoff et… de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvořák, dirigée par le chef local Jean Gay. La pénétration de la musique tchèque ne concernait pas seulement Paris, mais les tournées en province d'interprètes tchèques (la Chorale des Institutrices de Prague, le Quatuor à cordes emmené par Vectomov) et des musiciens locaux participaient à sa diffusion. Un travail de prospection dans les différentes régions de notre pays permettrait d'y voir plus clair…
Pour résumer l'année 1930, retenons l'apparition en France de deux nouvelles œuvres de Janáček, un chœur, le Belvédère, en novembre et deux des Danses de Lachie en décembre. En décembre également, une seconde audition de la Sonate pour violon et piano. Tout mélomane parisien un peu curieux d'exploration de courants musicaux autres que ceux qui tenaient habituellement la rampe aurait pu entrer en contact avec un compositeur tchèque encore très largement inconnu. Même si ce n'est pas le lieu pour cela, mentionnons la parution, aux éditions Rieder, d'un livre entier dédié à Janáček, rédigé par Daniel Muller qui se révéla, en France, par ce biais comme le premier connaisseur - au sens fort du terme - du compositeur morave.
• 1931 •
Sur la lancée de l'année précédente, l'année 1931 fut pour les Parisiens quasiment une année Janáček. Trois premières auditions d'ouvrages différents eurent lieu. Tout commença aux concerts Pasdeloup le 28 décembre de l'année précédente avec deux danses valaques, comme relaté un peu plus haut. Deux mois plus tard, le dimanche 1er mars 1931, toujours sous la baguette de Rhené Bâton, avec la participation cette fois-ci de la grande soprano dramatique allemande Lotte Lehmann, l'orchestre rejoua ces deux Danses de Lachie auxquelles il en ajouta deux autres de ce même recueil en première audition sans que l'on sache, une nouvelle fois, desquelles il était question. Une solide programmation encadrait ces danses et la Sonatine transatlantique d'Alexandre Tansman : la Symphonie de Franck, un extrait d'Obéron de Weber où la voix de Lotte Lehmann fut accompagnée par l'orchestre tandis que celui-ci se taisait pour écouter la soprano dans quatre lieder de Brahms avec le seul soutien du piano et l'orchestre revenait pour conclure avec les éclatants Préludes de Liszt. Edmond Delage dans Le Monde musical resta sur sa faim : "La première audition des Danses valaques de M. Janacek ne nous a point révélé de bien rares originalités ; attendons à de plus grandes œuvres cet auteur fort célèbre en son pays." Il est vrai que le compositeur s'était attaché à retranscrire à l'orchestre les sonorités âpres des ensembles populaires qui ne possèdent rien du brillant de la musique tzigane à laquelle en Europe occidentale on assimile à tort toute musique populaire d'Europe centrale. Comment le chroniqueur du Ménestrel reçut-il ces danses ?
"En second lieu, nous entendîmes Quatre danses valaques de Janacek, honorables assurément, mais sans grande originalité. Nous leur préférons de beaucoup les Danses hongroises de Brahms ou de Chovan." (René Brancour, numéro 10 du 6 mars 1931)
J'avoue ma surprise : non que le journaliste préfère les Danses hongroises à celles de Lachie, mais qu'il professe son attirance pour les danses hongroises d'un compositeur (Chovan) qui m'est inconnu. Mystères de la vie musicale du passé ou nouvelle coquille…
Dans le Guide du Concert, une notice présentait généralement les pièces marquantes (Mort et transfiguration de Richard Strauss, Manfred de Schumann, par exemple) et les nouvelles œuvres inscrites au programme des concerts de la semaine. Pour les danses valaques, l'exposé se révéla parcimonieux :
"Ces 4 danses font partie d'un recueil de 6, écrites originairement pour le piano et orchestrées par le compositeur peu avant sa mort. L'influence du folklore s'y accuse, non dans le choix des thèmes, mais dans la recherche d'une atmosphère, la même qui baigne la plus grande partie de l'œuvre de Janacek, c'est-à-dire la vie paysanne de l'Est de la Moravie."
Tournons-nous maintenant du côté de la Société Nationale qui a assoupli quelque peu ses règles de fonctionnement en ouvrant plus largement ses concerts à la musique étrangère. Le 31 janvier 1931, un peu plus de deux ans après la disparition du compositeur, le Quatuor de Prague (Richard Zika, Herbert Berger, Ladislav et Vasa Cerny) joua le premier Quatuor de Janáček (11) aux côtés de pièces de Sylvio Lazzari, Paul Bazelaire, Adolphe Borchard, Jean Cras, Daniel-Lesur, Edouard Sciortino et Tristan Klingsor. Si une partie du public s'interrogea sur le compositeur morave à cette occasion, quelles questions un public actuel à l'audition d'un tel programme se poserait-il ? En dehors de quelques pièces de Daniel-Lesur et de Jean Cras, qui a entendu une composition des cinq autres musiciens cités ?
"Depuis assez longtemps, je crois, il n'y avait eu à la Société Nationale de Musique un aussi vaste public. Sympathie personnelle à l'égard de tels ou tels compositeurs ou interprètes ? Peut-être aussi attrait du nouveau : le programme n'annonçait que des "premières auditions". "En France" était-il ajouté pourtant pour le Quatuor à cordes de Leos Janacek. En Tchécoslovaquie ce Quatuor inspiré par la Sonate à Kreutzer de Tolstoï, est en effet très souvent joué. Sa dernière partie surtout est devenue là-bas populaire. Et c'est qu'en un autre sens du mot elle fut toujours populaire par ses origines. Son lyrisme spontané, que traduisait si bien le Quatuor de Prague (quatuor Zika), la rattache à la plus robuste tradition, à la plus riche sève d'un peuple." Claude Altomont - Le Ménestrel du 6/2/1931.
A cette opinion positive, mais à l'analyse plutôt vague, répondit celle du compositeur Georges Dandelot dans le numéro du Monde musical daté du 28 février :
"Au début de ce concert, le Quatuor de Prague, groupement justement réputé, a donné une belle exécution d'un Quatuor à cordes en 4 parties de Leo Janacek, œuvre inégale, mais intéressante, surtout dans les deux dernières parties, qui sont les plus vivantes. Dans les deux autres mouvements, on trouve trop de formules d'accompagnement et peu d'idées suivies ; ce sont plutôt des petits bouts de phrases qui s'enchaînent sans raison apparente. Cette absence voulue d'ossature est un peu déroutante à première audition."
Déroutante, voici un adjectif dont on affubla souvent dans ces années la musique de Janacek ! Quelques années auparavant, les mots "bizarre" et "étrange" venaient souvent sous la plume des journalistes pour commenter les rares œuvres entendues. La musique de Janacek ne pouvait que désarçonner un public insuffisamment préparé pour recevoir des ouvrages qui ne répondaient pas aux normes artistiques répandues par telle école nationale ou esthétique bien présente sur les scènes de concert. Comment imaginer en plus que les mélomanes pouvaient s'approprier une telle musique en une seule audition alors qu'il aurait fallu les multiplier ? Ce qui, malheureusement pour Janáček, n'arriva pas en France dans les années qui suivront !
Depuis la rédaction de cet article, la découverte de nouvelles sources nous amène à rectifier l'information délivrée ci-dessus : l'audition du quatuor Sonate à Kreutzer à la séance du 31 janvier 1931 à la Société Nationale ne constitue pas la création française de ce quatuor. Voir ici.
Une autre audition de ce Quatuor par les mêmes instrumentistes pragois eut lieu à une séance de l'Association Française d'Expansion et d' Echanges Artistiques, sans doute le 30 janvier puisque le Figaro en fait état dans sa livraison du 31 janvier. L’hôtel de la Fondation S. de Rothschild accueillit le Quatuor Zika qui “remporta un vif succès en exécutant avec maîtrise des œuvres de Janacek et d’Erwin Schulhoff” et Roger Bourdin de l’Opéra-Comique accompagné au piano par Hélène Léon qui interpréta l’Horizon chimérique de Gabriel Fauré, le Promenoir des deux amants et Mandoline de Debussy. L'auditoire, plus restreint qu'à la Société Nationale, comportait quelques personnalités importantes dans le monde des arts, l’ambassadeur de Tchécoslovaquie, M. Osusky, ainsi qu’une certain nombre de dames élégantes qui venaient se montrer et dont le Figaro n’oubliait ni les titres de noblesse, ni les particules. Comme parmi elles, on ne comptait pas les mécènes qui jouaient un rôle dans la diffusion musicale, on peut imaginer que cette exécution ne facilita en aucune façon le succès futur du quatuor de Janáček.
Au cours de cette même année 31, en juin, aux Concerts Alfred Cortot, à l'Ecole Normale de Musique fut présenté le Concertino pour piano et six instruments de Janáček. Probus dans un article décrivant "la musique tchécoslovaque d'après-guerre" paru dans le numéro 117/118 de La Revue Musicale (juillet-août 1931) consacré à la géographie musicale de l'Europe n'indiqua pas qui tenait la partie de piano ni qui l'accompagnait ni quel accueil le public réserva à cette œuvre que le rédacteur qualifia de "pur modernisme, dans le meilleur sens du mot" ? Le critique musical ne s'étendait pas là-dessus dans son article, au demeurant, fort intéressant et bien documenté. Heureusement, le Guide du concert nous apprend que le samedi 20 juin à 21 heures, rue Cardinet, un concert privé dirigé par Alfred Cortot regroupait les pianistes Lazare Lévy et Konstantinoff dans Maloniana, suite pour deux pianos de ce dernier, deux chanteurs dans des mélodies de Chopin (Mme Modrakowska) et Fauré (M. Etcheverry) le pianiste M. Firkusky (sic) dans le Concerto - en fait le Concertino - de Janáček, concert qui se terminait par la pièce titrée Exil d'Eugène Ysaye. Que recouvrait la notion de séance privée ? L'association des Amis de l'Ecole Normale de Musique organisait des concerts destinés à ses membres abonnés à la revue Monde Musical et à cette série de concerts pour la somme annuelle de 150 francs. La capacité de la salle étant de 400 places, on est loin de l'idée de soirées réservées à un petit nombre d'invités. Comment le Concertino fut-il reçu ? Un élément de réponse nous est donné par la critique d'Auguste Mangeot dans le Monde Musical du 30 juin 1931.
"Le Concertino pour piano, deux violons, alto, clarinette, cor et basson du maître tchèque, Janacek, est une œuvre audacieuse autant par son agencement instrumental que par la nouveauté de son langage. Le moderato est un duo pour piano et cor ; le Piu mosso unit la clarinette au piano et les deux derniers mouvements font appel à tout l'ensemble instrumental. Sous la magistrale direction de Cortot, le jeune et déjà magnifique pianiste tchèque, M. Firkusny, MM. Brunschweig, Voulfman, Vacellier, Neau et Grandmaison, ont su donner le relief voulu à cette composition digne de rester au répertoire."
Rappelons qu'Auguste Mangeot dirigeait l'Ecole Normale de Musique dans laquelle Alfred Cortot tenait une place éminente, et qu'à ce titre, Mangeot ne pouvait guère rédiger une critique impartiale tout au moins quant aux interprètes. Mentionnons également la prestation de Rudolf Firkušný, âgé à ce moment-là de 19 ans, ce pianiste tchèque qui, l'un des tout premiers à l'étranger, sut inscrire à son répertoire les trois pièces maîtresses pour piano solo de Janáček. Après avoir bénéficié, enfant, des conseils du compositeur morave, de ceux de Josef Suk ensuite, des leçons du pianiste tchèque Vilém Kurz - dont la fille Ilona Štěpánová-Kurzová créa justement le Concertino le 16 février 1926 à Brno - il poursuivait en France sa formation auprès d'Alfred Cortot avant de prendre son envol définitif sur les scènes européennes. Qui se trouvait à l'initiative de l'exécution du Concertino ? Peut-être Auguste Mangeot qui au titre de premier violon de l'International String Quartet et avec le concours d'autres musiciens dont le pianiste Angus Morrison avait donné la première audition anglaise en février 1928. Souhaitait-il rééditer cette première en France ? C'est possible. A moins que Rudolf Firkušný ait saisi une occasion pour proposer cette création… et qu'elle se soit réalisée à ce moment-là.
Robert Brussel, le critique du Figaro que nous avons trouvé si attentif et réceptif à la musique de Janáček, écrivit dans les colonnes de son journal, le 29 juin :
"Le Concertino pour piano, deux violons, alto, clarinette, cor et basson de Janacek, où M. Firkusny a donné les gages d'un très souple talent de virtuose et de grandes qualités d'intelligence musicale, a été par sa réussite comme par sa nouveauté, l'un des points d'attraction du concert.
Leos Janacek est ce musicien morave, novateur curieux, qui s'est créé un langage à lui, en réaction contre la quasi-totalité des tendances du temps de sa jeunesse, âpre, violent, tourmenté, avec des parties d'incontestable grandeur poétique. […] Le Concertino est, de toutes les œuvres de Janacek exécutées jusqu'ici en France, celle qui gagnera le plus directement les sympathies. On y trouve […] de l'originalité dans la facture, de la personnalité dans la pensée et surtout de la vie et une ardeur généreuse."
Leos Janacek est ce musicien morave, novateur curieux, qui s'est créé un langage à lui, en réaction contre la quasi-totalité des tendances du temps de sa jeunesse, âpre, violent, tourmenté, avec des parties d'incontestable grandeur poétique. […] Le Concertino est, de toutes les œuvres de Janacek exécutées jusqu'ici en France, celle qui gagnera le plus directement les sympathies. On y trouve […] de l'originalité dans la facture, de la personnalité dans la pensée et surtout de la vie et une ardeur généreuse."
Peut-être les critiques musicaux pouvaient-ils retrouver leurs repères habituels dans ce Concertino dont la rythmique et l’aspect insolite des timbres instrumentaux rejoignaient quelque peu les caractéristiques de la musique de Stravinsky première manière ? Cependant ce Concertino si bien reçu ne retrouva ni auditoire ni interprètes avant longtemps. On peut se poser la question de savoir pourquoi cet ouvrage attendit si longtemps avant de réapparaître timidement sur une extrade de concert…
Que se passa-t-il pour la musique tchèque en général en cette année 31 ? Une fois encore, des interprètes autochtones comme le quatuor Zika, déjà rencontré fin janvier pour la création française du Quatuor n° 1 de Janáček, au cours de son séjour parisien fin janvier-début février, fit applaudir l'un des deux derniers quatuors d'Antonín Dvořák, l'opus 105, par deux fois à une journée d'intervalle et le quatuor opus 35, de Vítĕzslav Novák, le deuxième de ce musicien. Un autre quatuor de Dvořák, l'opus 51 fut donné début mars par le quatuor Lener venu de Hongrie. Au cours de ses concerts réguliers, le quatuor Touche en fin d'année (26 novembre) avec son pianiste patenté G. Haas interpréta une nouvelle fois le Quintette op 81 du compositeur bohémien. Quelques jours plus tard, le 13 décembre, le quatuor féminin Capelle avec la pianiste Hélène Léon en proposa une nouvelle exécution. Le concerto pour violon, dans une version violon et piano, fut joué au printemps. Pas de Symphonie du Nouveau Monde cette année-là ? Impossible de ne pas la diffuser. Rhené Bâton à la tête de l'orchestre Pasdeloup s'en chargea le 31 janvier.
Relevons la création mondiale (et première audition française), le 16 mars, de la Sérénade pour orchestre de chambre de Bohuslav Martinů par Walter Straram à la tête de son orchestre et la Suite dansante en jazz pour piano d'Erwin Schulhoff que le compositeur livra au public lors de l'une des séances de l'Ecole Normale de musique, le 8 mai.
Enfin, le toujours vaillant quatuor Touche offrit au public, le 12 mars, une de ses œuvres fétiches, le quatuor De ma vie de Smetana, montrant par la répétition régulière de l'exécution de cet ouvrage que c'était la meilleure façon d'acclimater les auditeurs avec une musique hors des sphères habituelles. Du 28 novembre au 29 décembre, pour commémorer l'indépendance de la Tchécoslovaquie, l'Opéra Comique reprit La Fiancée vendue de Smetana au cours de 7 séances avec la présence de Zdenka Zika de l'Opéra de Prague. Trois ans après sa création française, une nouvelle chance était donnée à Smetana de s'imposer sur la scène parisienne. Pourtant, Henry Malherbe dans sa chronique musicale du Temps n'en pipa mot, lui qui régulièrement examinait longuement les spectacles lyriques, créations et nouvelles productions. Cet opéra ne trouva sans doute pas grâce à ses yeux et à ses oreilles. Et peut-être aussi ne trouva-t-il pas utilité d'assister à une de ses séances ?
Mentionnons, pour la petite histoire, une nouvelle pratique musicale qui s'introduisait peu à peu. L'industrie du disque, tout doucement, se développait. Chaque mois, de nouvelles galettes 78 tours rejoignaient le marché. Tout honnête amateur de musique (et fortuné !) pouvait monter sa discothèque. Et la comparaison entre plusieurs versions (quand elles existaient) ou tout simplement l'audition d'un nouvel enregistrement provoquait un double phénomène, musical et commercial. La Boîte à Musique, au 133 Boulevard Raspail, organisait régulièrement des séances d'écoute et le faisait savoir. Le 6 novembre, le mal aimé Concerto pour violoncelle de Dvořák constituait le sujet de ce "concert par disque".
L'année 1931 poursuivait le mouvement amorcé en 1930 avec 3 nouvelles premières auditions françaises d'ouvrages de Janáček. Au cours de ces deux années, tout mélomane parisien de bonne volonté pouvait prendre connaissance avec l'une au moins des œuvres du compositeur morave. D'autant plus facilement pour au moins deux d'entre elles qu'elles ne pénétrèrent pas en France de manière confidentielle, mais par le canal d'institutions réputées et bien établies sur la place parisienne, les Concerts Lamoureux et les Concerts Pasdeloup. Autre élément : les lecteurs et lectrices du Ménestrel, séduits par la musique tchèque, prirent certainement connaissance d'un article déroulant trois pages sur Janáček dû à la plume de Julien Tiersot, musicologue et éminent folkloriste français. Il en sera question dans une autre page de ce site.
• 1932 •
L'année 1932 se déroula sans une nouvelle première audition d'un ouvrage de Janáček. Cependant la musique tchèque confirma sa présence et de nouvelles œuvres apparurent sur les scènes parisiennes.
Comme l'année précédente, Paris fut le lieu de la création mondiale d'un ouvrage de Bohuslav Martinů cette fois-ci pour sept instruments, les Rondes (H 200). La première se passa à l'Ecole Normale de Musique. Cette composition de 1930 dédiée à Jan Kunc nous ramenait à Brno et indirectement à Janáček puisque Kunc étudia à l'Ecole d'orgue, que le maître morave dirigeait, avant de devenir directeur du Conservatoire de Brno au début des années 20.
"Il est rare qu’un morceau inspiré d'un sentiment populaire conserve, avec sa rudesse native, son parfum agreste. Si décidé que soit le compositeur à demeurer vrai ou vraisemblable, il ne cherche à atténuer les traits aigus. De ce point de vue, les Rondes de M. Martinu […] peuvent passer pour un ouvrage extrêmement réussi. Ce sont des danses d’inspiration tchèque, auxquelles le musicien, grâce au choix de ses timbres et à une habile utilisation de la couleur de chaque instrument a su conserver toute leur ingénuité et leur fraîcheur de sentiment et de coloris. Les sept instruments qui composent son orchestre lui offrent une palette suffisamment variée pour évoquer avec un charme sans cesse renouvelé le paysage et ceux qui le peuplent de leurs danses. L’andantino où, nostalgiques, dialoguent le hautbois et le premier violon, un temps de valse délicieux où la clarinette exhale toute la mélancolie d’un cœur sans espoir un mouvement lent que couper une vive ronde, m’ont paru les mieux venus." Robert Brussel - Le Figaro du 22 mars 1932)
Son premier trio à cordes (H 136) dont la composition remontait à une dizaine d'années connut une nouvelle exécution lors des Concerts du Montparnasse le 8 mars en compagnie de Smetana et Hanuš Trneček. On joignit une polka de Martinů (de quel ouvrage dépendait-elle ?) qu'exécuta un couple de danseurs. S'agissait-il d'une des Six polkas (H 101), juvénile composition de 1916 ou de l'une des Trois danses tchèques (H 156) de 1926 ou d'un autre ouvrage ? Comme assez souvent pour la musique tchèque, les informations fournies par le Guide du Concert pêchaient par imprécision. Au cours de cette soirée, Germaine Féraldy, accompagnée au piano par M. Clergue, chanta des Chansons tchèques et slovaques auxquelles dans le programme était accolé le nom de Muller. S'agissait-il de Daniel Muller qui avait rédigé deux ans auparavant le premier livre sur Janáček ? Sans pouvoir l'affirmer, on peut juger l'hypothèse plausible puisque cet auteur travailla à une version française de Jenůfa au cours de ces années. S'il était capable de traduire un opéra, il était susceptible de traduire les paroles de chants populaires afin qu'une cantatrice française puisse les chanter dans une langue intelligible à ses auditeurs.
Quant au quatuor Roth (d'origine hongroise) qui avait créé aux USA le 3e quatuor (H 183) de Martinů en 1930, un an après sa composition, il en assura la première exécution française le 24 avril, à l'Ecole Normale de Musique dans le cadre d'un concert de la SMI. Des ouvrages de Mihalovici, Beck, Harsanyi accompagnaient ce quatuor, tous ces compositeurs formant ce qu'on appelait l'Ecole de Paris, amenant sur les bords de Seine les sonorités de leur pays d'origine, Tchécoslovaquie, Roumanie, Suisse, Hongrie.
"Il faudrait parler de ces quatre œuvres avec une précision détaillée et analytique ; mais il serait vain de le tenter après une seule audition. […] L'impossibilité même où l'on se trouve de tenter une telle analyse atteste la puissance de telles pages qui défient le superficiel." (Claude Altomont - Le Ménestrel - 29 avril 1932)
Par trois fois, l'ouverture de la Fiancée vendue de Smetana s'imposa un peu plus auprès de l'auditoire parisien aux Concerts Pasdeloup, dirigés ce 3 janvier par le chef autrichien Felix Weingartner ; le mois suivant donnée par un orchestre que conduisait Lucien Wormser et en mars aux Concerts Lamoureux sous la baguette de son chef titulaire Albert Wolff.
D'Antonín Dvořák, quatre œuvres, qui commençaient à s'imposer, occupèrent orchestre symphonique, concertiste et musiciens de chambre. Au premier rang la Symphonie du Nouveau Monde, dès le 10 janvier à la Société des Concerts du Conservatoire qui plaça à sa tête ce jour-là le compositeur français Marius-François Gaillard et pour clore dignement l'année, le 26 décembre au cours des Concerts Touche. D'habitude Firmin Touche se produisait avec les membres de son quatuor. Pour cette séance, il constitua un orchestre symphonique éphémère. Plaisant non seulement aux concertistes, mais également aux musiciens de l'orchestre (et au public) le concerto pour violoncelle trouva le 10 mars à Pleyel Maurice Maréchal et son archet aux côtés de l'orchestre symphonique de Paris mené par Eugène Bigot en compagnie de Bach, Wagner et du compositeur français Georges Migot. Pour la musique de chambre du compositeur bohémien s'imposait le Trio opus 90 (Trio Dumky) que les chambristes hongrois du Trio de Budapest donnèrent le 17 mars à l'Ecole Normale de musique tandis que G. Haas et ses complices du quatuor Touche signaient le 27 octobre une nouvelle exécution du quintette op 81, une œuvre familière pour eux. Il ne manquait que le quatuor américain… La ville de Lyon releva le défi le 22 février par l'intermédiaire du Quatuor Gay qui en donna une lecture avec un quatuor de Beethoven et un de Marcel Delannoy.
Comment ces ouvrages, devenus célèbres depuis, étaient-ils reçus par la presse musicale ? Et comme en composition, ils peuvent subir des variations en majeur et en mineur, suivant l'inspiration ou l'humeur de tel ou tel chroniqueur…
"C'est une très heureuse idée qu'a eue la Sociéte de faire entendre, pour la première fois, la Cinquième Symphonie en mi mineur de Dvorak, dite « le Nouveau Monde» ; et il faut l'en remercier, car c'est une œuvre de premier ordre, d'une variété, d'une richesse et d'un pittoresque d'idées tout à fait remarquables, dans un cadre, d'ailleurs classique. […] si, sans doute, ce sont des motifs de chansons et de danses nègres qui surgissent ça et là, ils sont traités suivant le style national du musicien, à la tchèque.
L'adagio du début est superbe, et l'allegro molto qui le suit d'une fougue pleine de lumière. Le largo est plus pénétrant encore, et d'une poésie délicieuse (le cor anglais qui évoque la mélodie essentielle, chante de la façon la plus émouvante sous les doigts de M. Gobert). C'est le scherzo qui fait surtout penser aux danses nègres, il sautille comme eux. L'allegro con fuoco enfin mêle avec ampleur deux thèmes précédents et conclut en plein éclat. Il faut, d'ailleurs, à toutes ces pages, où, dans la première partie notamment, les échos lointains se mêlent d'exquise façon aux plus proches, une exécution d'une finesse et d'une perfection peu ordinaire : la Société n'a pas manqué de s'y surpasser." (Henri de Curzon - Le Ménestrel - 15 janvier 1932)
L'adagio du début est superbe, et l'allegro molto qui le suit d'une fougue pleine de lumière. Le largo est plus pénétrant encore, et d'une poésie délicieuse (le cor anglais qui évoque la mélodie essentielle, chante de la façon la plus émouvante sous les doigts de M. Gobert). C'est le scherzo qui fait surtout penser aux danses nègres, il sautille comme eux. L'allegro con fuoco enfin mêle avec ampleur deux thèmes précédents et conclut en plein éclat. Il faut, d'ailleurs, à toutes ces pages, où, dans la première partie notamment, les échos lointains se mêlent d'exquise façon aux plus proches, une exécution d'une finesse et d'une perfection peu ordinaire : la Société n'a pas manqué de s'y surpasser." (Henri de Curzon - Le Ménestrel - 15 janvier 1932)
"Dans le Concerto de Dvorak pour violoncelle et orchestre, M. Maurice Maréchal s'affirma, une fois de plus, instrumentiste très doué, capable de faire ressortir tour à tour, en toute leur intensité, les élans les plus âpres et les retraits les plus méditatifs." (C.A. [Claude Altomont, sans doute] - Le Ménestrel - 18 mars 1932)
Par l'intermédiaire de son dernier opéra, Schwanda, joueur de cornemuse après la création pragoise de 1927, un nouveau compositeur tchèque, Jaromir Weinberger pénétra en France amené par le chef allemand Fritz Fall lorsqu'il prit la baguette devant les membres de l'orchestre Lamoureux les 9 et 10 janvier. Cette histoire avait déjà attiré deux autres compositeurs tchèques qui avaient réalisé chacun un opéra d'après la pièce écrite par Josef Kajetan Tyl au milieu du XIXe siècle, Vojtěch Hřimalý en 1885 et Karel Bendl en 1896. (Voir article sur le site) Le succès de ces opéras s'était limité aux pays tchèques tandis que celui de Weinberger s'étendait à toute l'Europe puisque le livret fut traduit en 17 langues. On aurait pu donc s'attendre à un accueil similaire en France, mais à en juger par la critique du Figaro du 14 janvier, ce ne fut pas le cas, opinion à tempérer par celle du Ménestrel :
"Fritz Fall […] nous a fait connaître d’un compositeur fort peu connu en France, M. Jaromir Weinberger, un ouvrage qui à ma connaissance n’y avait jamais été joué : l’ouverture de Schwanda (le joueur de cornemuse).
Le choix de M. Fall eut pu se porter avec avantage sur une œuvre présentant plus de relief et d’intérêt que celle-ci. Son début fait des promesses que la suite ne tient guère. Bien écrite, mais d’une excessive complexité thématique, bien instrumentée, mais pléthorique. Cette ouverture, à l’exception du savoir de son auteur, ne révèle aucun trait significatif qui la rende particulièrement attachante.” (Robert Brussel - Le Figaro)
"L'ouverture de Schwanda, opéra de Jaromir Weinberger, était jouée pour la première fois en France ; c'est le prélude agréable d'un texte qui doit être joliment théâtral. Cependant l'entrain très franc de cette pièce ne justifie pas le bruit des instruments à percussion, tel qu'il nous interdit dans un bon tiers de l'œuvre de reconnaître ce qu'il y a en elle de proprement musical. De plus, les thèmes en paraissent trop directement empruntés à la musique russe et aussi à celle de Richard Strauss. Nous nous en aperçûmes d'autant plus facilement que la fin du programme nous offrait l'audition de Don Juan, toujours émouvant et fougueux." (Claude Dennery - Le Ménestrel - 15 janvier 1932)
Le choix de M. Fall eut pu se porter avec avantage sur une œuvre présentant plus de relief et d’intérêt que celle-ci. Son début fait des promesses que la suite ne tient guère. Bien écrite, mais d’une excessive complexité thématique, bien instrumentée, mais pléthorique. Cette ouverture, à l’exception du savoir de son auteur, ne révèle aucun trait significatif qui la rende particulièrement attachante.” (Robert Brussel - Le Figaro)
"L'ouverture de Schwanda, opéra de Jaromir Weinberger, était jouée pour la première fois en France ; c'est le prélude agréable d'un texte qui doit être joliment théâtral. Cependant l'entrain très franc de cette pièce ne justifie pas le bruit des instruments à percussion, tel qu'il nous interdit dans un bon tiers de l'œuvre de reconnaître ce qu'il y a en elle de proprement musical. De plus, les thèmes en paraissent trop directement empruntés à la musique russe et aussi à celle de Richard Strauss. Nous nous en aperçûmes d'autant plus facilement que la fin du programme nous offrait l'audition de Don Juan, toujours émouvant et fougueux." (Claude Dennery - Le Ménestrel - 15 janvier 1932)
En passant, notons que les fluctuations de la critique ne touchaient pas seulement l'école tchèque et Janáček, mais une personnalité allemande bien installée dans le paysage musical européen comme Richard Strauss. A quelques lignes du compte-tenu du concert du 9 anvier, un autre critique du Ménestral, sous la signature de ses seules initiales T.A. rédigea un compte-rendu de celui du 10 qu'il conclut par ces termes en contradiction complète avec ceux de son confrère "l'ouverture de Schwanda, opéra de M. Jaromir Weinberger et le décourageant Don Juan de M. Strauss terminent le concert." Sans commentaire !
Un autre extrait de cet opéra, une polka, mit en valeur un danseur qui évolua sur la musique de Weinberger au Théâtre Montparnasse le 23 janvier.
Pour essayer de saisir l'importance que représentait cet opéra tchèque, bien oublié depuis, voici une information pêchée dans le récent livre d'Hervé Lacombe "Géographie de l'opéra au XXe siècle" qui concerne, non pas l'année 1932, mais la saison 1929/1930 et que je reproduis partiellement ici :
| saison 1929/1930 | ||
| Théâtres lyriques d'Allemagne | ||
| auteur | titre | nb de représen- tations |
| J. Weinberger | Schwande | 490 |
| Bizet | Carmen | 365 |
| A. Lortzing | Tsar et Charpentier | 304 |
| Wagner | Lohengrin | 290 |
| Puccini | Madame Butterfly | 281 |
| E. d'Albert | Tiefland | 276 |
| Verdi | Le Trouvère | 268 |
| Wagner | Tannhäuser | 268 |
| Verdi | Aïda | 266 |
| Wagner | Le vaisseau fantôme | 266 |
| d'aprèsW. Altmann, "Zur Opernstattistik der deutschen Bühnen 1929/30,Allgemeine Musikzeitung, 7/11/1930" | ||
On s'aperçoit du succès considérable rencontré par l'opéra de Weinberger. Si l'on ajoute, toujours selon les indications d'Hervé Lacombe, que cet opéra entre 1927, date de sa création à Prague, et 1931 compta 2000 représentations, on mesure l'emballement du public germanique pour une telle œuvre qui, par contre, ne jouit pas en France d'une telle mode, en dehors du Grand Théâtre de Lyon qui le monta en 1936… On pourrait s'interroger sur les raisons d'un tel engouement passager, mais l'histoire se montre friande de ces situations paradoxales !
Dans la troupe des interprètes tchèques qui ne ménageaient pas leurs efforts pour introduire leur musique nationale dans notre pays, il faut ajouter Mme ou Mlle Seidlova, les annonces de programmes n'étant pas constantes sur sa situation de famille. Cette harpiste, évoluant en solo ou au milieu de chambristes, fit résonner des pièces spécialement écrites pour son instrument ou adaptées pour celui-ci, de Křička et Trneček qui grâce aux sons cristallins et enchanteurs de ses cordes envoûtèrent ses auditeurs. Du jeune pianiste Rudolf Firkušný rencontré l'année précédente, le 21 mars dans la salle d'Ancien Conservatoire, on retint un mélange d'ouvrages tchèques (danses de Smetana, la Mer de Novák) ne déparant pas auprès de pièces de Schumann, Liszt, Chopin et Bach (dans une transcription de Busoni).
"De nationalité tchèque, M. Firkusny a produit, pour son début à Paris, une excellente impression. Cet artiste, d’excellente formation, est un musicien profond et réfléchi dont le jeu s’impose pour sa saine vigueur et l’élasticité de ses traits ; il s’exprime avec chaleur et se montre parfois impétueux mais sans excès. Il traduisit la Fantaisie opus 17 de Schumann dans un style remarquable d’expression et de couleur." (Georges Mussy - Le Figaro - 30 mars 1932)
Cet honorable journaliste avait sans doute raté l'un des précédents concerts en juin 1931 de Firkušný où celui-ci avait créé le Concertino de son compatriote Janáček. De même, il avait sans doute ignoré le second concert en décembre 1930 de la Chorale des Institutrices de Prague au cours duquel Rudolf Firkušný avait donné un mini récital.
Nous devons également citer un autre concert tenu à l'Ecole Normale de musique au cours duquel deux artistes d'origine polonaise, Maria Modrakowska, soprano et M. Subkowski, pianiste déroulèrent une guirlande de chants inspirés par l'enfance.
"Aimez-vous les chansons enfantines ? Si vous les aimez, saisissez la première occasion d’aller entendre Mlle Maria Modrakowska.[…] Je vous recommande, avec les anciennes chansons françaises qu’elle dit à ravir, les Enfantines de Gradstein, un jeune compositeur polonais, plein d’avenir, plutôt que les Enfantines de Szymanowsky, trop savantes pour leur objet et mieux encore, ce Tchèque, Krziczka qui a écrit des fables pleines d’humour." (Robert Brussel - Le Figaro - 24 mars 1932 )
Une fois encore, l'orthographe d'un nom tchèque était bien fantaisiste. Est-ce parce que les interprètes sont polonais qu'il fallait ajouter quelques z dont les mots du côté de la Vistule sont friands ? En fait, il s'agit de Jaroslav Křička et deux de ses fables : le flamant et la grue, les chevreaux désobéissants. Autre année, autre journaliste, autre opinion ! Le flamant et la grue et La fable du petit coq et de la petite poule, chantées par Paule de Lestang à Lyon quelques douze ans auparavant avaient laissé plutôt indifférent le journaliste du Sud-Est "… l'on est étonné que des histoires aussi puériles que les fables du petit coq et de la petite poule, du flamant et de la grue aient été capables d'inspirer un musicien." (A.F.)
Pour se représenter plus finement la part que tenait la musique tchèque dans la vie musicale, saisissons l'opportunité qu'offrit le Guide du Concert en publiant une statistique des concerts parisiens sur la saison 31/32, reproduite ci-dessous.
| catégories | nombre |
| grands concerts symphoniques et répétitions publiques générales | 417 |
| concerts avec petit orchestre | 75 |
| concerts avec chœurs | 53 |
| concerts avec musique de chambre | 185 |
| récitals piano | 157 |
| récitals chant | 104 |
| total | 991 |
Quelle activité avec 991 événements musicaux ! Mais la part de la musique tchèque avec sa présence dans seulement 24 concerts montrait bien la portion congrue réservée à la musique venant de Prague !
• 1933 •
Il ne devrait pas nous étonner de rencontrer dans les concerts parisiens de l'année 1933 quatre œuvres fétiches d'Antonín Dvořák, la Symphonie du Nouveau Monde, le Concerto pour violoncelle, le Quintette pour piano et cordes et le Quatuor américain. Dès le 8 janvier, aux Concerts Lamoureux, le chef Fritz Fall dirigea le Nouveau Monde alors que le 29 janvier la violoncelliste Edwige Bergeron s'attaquait au Concerto lors d'un concert organisé par l'Union Artistique accompagné d'un orchestre formé pour la circonstance, les musiciens obéissant à la baguette de Ch. Neveu. Comme si l'on n'avait pas de temps à perdre, le quatuor Capelle enchaîna avec le Quintette opus 81. Petite surprise dans le commentaire que rédigea Jean Lobrot dans Le Ménestrel du 10 février, le quintette se transformait en quatuor ! (et pourtant il citait bien 5 interprètes et non 4 !)
"Le Quatuor de Dvorak est d'inspiration facile et agréable. Si quelques phrases mélodiques sont parfois sur le point de verser dans la banalité, d'allègres rythmes bohémiens, d'ingénieuses harmonies viennent leur donner un tour piquant. Il est en tous cas fort brillant. Mmes Hélène Léon, Fernande Capelle, Denyse Bertrand, Madeleine Carrière et Anita Cartier en donnèrent une excellente exécution."
Par un mouvement inverse le Quatuor américain allait-il se gonfler en quintette ? Il ne sembla pas ! En décembre et le 13 de ce mois, quatre instrumentistes réunis sous le bannière du quatuor Krettly jouèrent cet ouvrage à la salle Debussy de l'immeuble qui abritait aussi la salle Pleyel et sa petite sœur Chopin.
Au début de l'année, le 12 janvier, à la salle Chopin justement, les membres du trio Pasquier jouèrent le Duo pour violon et violoncelle de Martinů, exécution qu'ils renouvelèrent un mois plus tard, le 7 février aux Concerts du Montparnasse. Enfin, le 22 mars, les murs de la salle Chopin résonnèrent de nouveau aux accents de ce Duo, le violoncelle étant tenu à cette occasion par André Huvelin qui quelques jours plus tard, le 30, à Gaveau, joua le Preludium. Un autre ouvrage du compositeur de Polička eut les honneurs de la scène par deux fois, le Trio défendu par le Trio Hongrois le 12 janvier à l'Ecole Normale de musique et le 4 mars à la salle Debussy par trois instrumentistes français. Dans le cadre des concerts organisés par l'association Triton, toujours à l'Ecole Normale de musique, deux jours après son Trio, le 20 janvier, deux interprètes hongrois dont le prestigieux violoniste Zoltan Szekely et son confrère le pianiste Geza Frid créèrent une Sonate pour violon et piano de Martinů. Un concertino de Schulhoff, les magnifiques Inscriptions champêtres d'André Caplet et la deuxième Rapsodie pour violon et piano de Bela Bartok tinrent compagnie à la sonate du compositeur tchèque.
"La deuxième Sonate pour violon et piano, de B. Martinu, par laquelle débuta le concert, est une œuvre honorable : chacun des thèmes qui en constituent les trois parties est assez nettement dessiné ; les enchaînements et les développements de ces thèmes sont adroitement amenés et conduits, l'écriture en est habile ; néanmoins, de l'ensemble se dégage une impression de rigidité imputable à l'absence de toute émotivité." (M.P. - Le Ménestrel - 27 janvier 1933)
Un peu plus loin dans ce papier, le critique donnait un point de vue entièrement négatif sur le concertino de Schulhoff :
"M. Schulhoff, auteur du Concertino pour flûte, alto et contrebasse, qui suivit, a peut-être eu l'intention de soumettre au public une expérience de laboratoire, mais ce genre d'expérience gagnerait à ne pas franchir le seuil du cabinet de travail et à ne pas prendre place sur une scène de concert. Les premier et troisième morceaux en sont d'une monotonie accablante, les deuxième et quatrième d'une banalité qui touche à la trivialité."
Bedrich Smetana prenait place sur les affiches de concert grâce, une fois encore, à l'entraînante ouverture de la Fiancée vendue. Piero Coppola la dirigea au cours d'un concert de la société Pasdeloup le 19 février, l'orchestre Lamoureux sous la baguette allemande de Karl Elmendorff se réservant pour deux séances, les 19 et 22 mars, la Moldau orthographiée Moldo lors du premier concert ! Plus tard dans l'année, le 30 novembre, le pianiste français Gil-Marcheix qui avait donné quelques concerts à Prague à la fin de l'année 1930 en avait sans doute ramené quelques danses tchèques de Smetana. A l'Ecole Normale de musique il en offrit deux à ses auditeurs.
Il est utile d'examiner maintenant deux manifestations artistiques particulières qui échappaient au cadre des grandes organisations de concerts. A la salle Gaveau, le 9 mai, sous la direction du compositeur Karel Boleslav Jirák qui avait fait le voyage à Paris, un panorama de la musique slave, réduit à ses composantes tchèques et yougoslaves. Malheureusement, le Guide du Concert ne dressait pas la liste des ouvrages joués, mais se limitait aux seuls noms des compositeurs. Du côté tchèque émergeaient les noms de Smetana et Dvořák qui encadraient les musiciens de la génération suivante, Jirák, Křička, ainsi que Julie Reisserova qui avait effectué une partie de ses études musicales dans notre pays.
Deuxième manifestation qui eut lieu en fait avant celle que je viens de citer (8 février 1933). Il s'agissait d'un concert privé, réservé à ceux qui l'avaient mis sur pied et à leurs amis. L'annonce du Guide du Concert reproduite ci-contre (à gauche) est sans équivoque sur deux points : on n'y entendit que de la musique tchèque et un ouvrage de Janáček fut présenté. Mais quelles imprécisions ! On comprend bien que seule la musique de chambre fut concernée et de plus en petite formation (trio). Cependant l'annonce restait avare en renseignements sur les interprètes, pianiste, violoniste, violoncelliste et harpiste. Qui jouait les trios de Dvořák et de Suk ? On déduit des informations de ces hebdomadaires que Mlle Blahovcova tenait le clavier que ce soit pour des pièces de piano solo ou pour accompagner ses partenaires, en duo avec le violoniste et dans les deux trios également. Marie-Thérèse Blahovcova épousa l'année suivante le philosophe Raymond Polin. Son futur mari, étudiant à l'Ecole normale supérieure assistait-il au concert ? Le nom qui suit sur la note du Guide du concert, celui de Perlemuter évoque immédiatement la figure du pianiste polonais, prénommé Vlado, élève officieux de Ravel à la fin des années 20. S’agissait-il de lui ? L’annonce de La Semaine à Paris (à droite) détruit cette hypothèse. Le violoniste portait donc un nom illustre dans le milieu musical. Avait-t-il un lien de parenté avec le pianiste ? D’origine juive, Louis Perlemuter occupa la place de premier violon solo à l’Orchestre National que créa D.E. Inghelbretch, dont il fut exclu en 1941, suite à l’application des lois anti-juives du régime de Vichy. Le violoniste réintégra son poste à la fin de l’occupation allemande et, un peu plus tard, devint le second violon du quatuor de l’ORTF mené par le violoniste Jacques Dumont. Le (ou la) violoncelliste se nommait Perroy sur lequel je n’ai aucune indication complémentaire. Mlle Seidlova jouait de la harpe. Il est curieux de constater qu'elle interpréta le grand poème symphonique de Smetana, la Vltava, dans une adaptation pour son instrument ! Quant à la Rapsodie tchèque qu'elle joua en fin de concert, il s'agit vraisemblablement de celle de Trneček qu'elle avait à son répertoire, compositeur dont on ne trouve pourtant pas le patronyme sur aucune des deux annonces des hebdomadaires spécialisés. La Semaine de Paris écorchait le nom de la harpiste, acte courant dans la presse de cette époque. Quelle pièce pour violon et piano de Janáček pouvait bien se cacher derrière cette Ballade ? Le compositeur de Jenůfa n'avait intitulé aucune de ses œuvres "Ballade". Il est plus que probable que cela concernait le deuxième mouvement de la Sonate pour violon et piano, qui, sur la partition, portait la mention Balada. Mais, au cours de ce concert, cette sonate se réduisit-elle en ce seul mouvement, ce qui justifierait partiellement ce titre ou les trois autres parties furent-elles aussi exécutées ? Mystère ! Je suis dans l'obligation pour le moment de laisser ces interrogations sans réponse assurée d'autant plus que ni Le Figaro, ni Le Temps, pas plus que Le Ménestrel n'ont soufflé mot de cette soirée. La seule information, bien mince pourtant, vint de cet hebdomadaire où dans son numéro du 31 mars, il fallait aller chercher dans la rubrique "Le mouvement musical à l'étranger" la note suivante de Michel-Léon Hirsch :"Je signale la création toute récente à Paris d'un cercle franco-tchèque d'échanges intellectuels entre jeunes gens. Il a organisé dernièrement au Foyer International des Etudiantes un concert de musique tchécoslovaque où de jeunes virtuoses tchèques et français jouèrent du Smetana, du Janacek, du Novak, du Suk et du Martinu."
Foyer étudiants du boulevard Saint Michel (photographie 2008)Le journaliste corroborait l'annonce du Guide du Concert, en oubliant Dvořák parmi les compositeurs joués. Assista-t-il à cette soirée ou l'information lui arriva-t-elle par l'intermédiaire de l'un des organisateurs ? S'il confirme l'existence de ce concert, il ne nous apprend rien sur les ouvrages exécutés.
Pour le concert du 17 mai, dans la petite salle Debussy (150 places), un peu moins de doute et plus de certitude. Il proposait une soirée de sonate pour violon et piano au cours de laquelle quatre ouvrages d'horizons divers composaient un panorama assez varié, partant d'une sonate en si bémol majeur de Mozart (K 378), passant par Max Reger et sa première sonate en ré mineur de 1890 et aboutissant à la deuxième sonate Albert Roussel de 1924. Dans ce parcours, un crochet en Europe centrale amenait la Sonate en ré bémol de Janáček. Qui tint la partie de violon, qui s'installa devant le clavier ? L'annonce du Guide du Concert se cantonnait à donner deux noms : Mlle Doorman et M. Waleson. M. Waleson est-il Dick Waleson, premier violon du Quatuor Waleson qui, dans les années 30, possédait à son répertoire des quatuors de Zemlinsky, Janáček, Martinů, Milhaud, Honegger, Kodaly, Ravel, etc (information du Musical Times de l'année 1936) ? J'aurais tendance à le croire. J'avoue que j'ignore qui est Mlle Doorman. Une pianiste, très certainement. La nationalité hollandaise du Quatuor Waleson induisait-elle une même origine pour la pianiste qui accompagnait le premier violon ? Probablement… Ces interprètes jouissaient-ils d'une certaine notoriété ? Dans quelles proportions remplirent-ils la salle Debussy ? En l'absence de données (aucune critique n'ayant été publiée sur les trois médias consultés), difficile de mesurer l'audience de ce concert. Notons cependant qu'après la création française en 1927, c'était de façon sûre, la troisième exécution en France de la Sonate pour violon et piano de Janáček, voire de la quatrième si, comme c'est probable, la Ballade de la soirée du 8 février cache cette sonate pour violon. Pourrait-on en conclure que le public parisien plébiscitait cet ouvrage ? N'allons pas trop vite en besogne. Trois (ou quatre) exécutions en six ans ne signifiaient ni un succès probant de cet ouvrage, ni le début d'une reconnaissance de son compositeur, mais plus probablement un début d'intérêt de quelques violonistes envers cet ouvrage… Il faut plutôt y voir une conjonction heureuse…
Pour le concert du 17 mai, dans la petite salle Debussy (150 places), un peu moins de doute et plus de certitude. Il proposait une soirée de sonate pour violon et piano au cours de laquelle quatre ouvrages d'horizons divers composaient un panorama assez varié, partant d'une sonate en si bémol majeur de Mozart (K 378), passant par Max Reger et sa première sonate en ré mineur de 1890 et aboutissant à la deuxième sonate Albert Roussel de 1924. Dans ce parcours, un crochet en Europe centrale amenait la Sonate en ré bémol de Janáček. Qui tint la partie de violon, qui s'installa devant le clavier ? L'annonce du Guide du Concert se cantonnait à donner deux noms : Mlle Doorman et M. Waleson. M. Waleson est-il Dick Waleson, premier violon du Quatuor Waleson qui, dans les années 30, possédait à son répertoire des quatuors de Zemlinsky, Janáček, Martinů, Milhaud, Honegger, Kodaly, Ravel, etc (information du Musical Times de l'année 1936) ? J'aurais tendance à le croire. J'avoue que j'ignore qui est Mlle Doorman. Une pianiste, très certainement. La nationalité hollandaise du Quatuor Waleson induisait-elle une même origine pour la pianiste qui accompagnait le premier violon ? Probablement… Ces interprètes jouissaient-ils d'une certaine notoriété ? Dans quelles proportions remplirent-ils la salle Debussy ? En l'absence de données (aucune critique n'ayant été publiée sur les trois médias consultés), difficile de mesurer l'audience de ce concert. Notons cependant qu'après la création française en 1927, c'était de façon sûre, la troisième exécution en France de la Sonate pour violon et piano de Janáček, voire de la quatrième si, comme c'est probable, la Ballade de la soirée du 8 février cache cette sonate pour violon. Pourrait-on en conclure que le public parisien plébiscitait cet ouvrage ? N'allons pas trop vite en besogne. Trois (ou quatre) exécutions en six ans ne signifiaient ni un succès probant de cet ouvrage, ni le début d'une reconnaissance de son compositeur, mais plus probablement un début d'intérêt de quelques violonistes envers cet ouvrage… Il faut plutôt y voir une conjonction heureuse…
• 1934 •
Dans les concerts parisiens de l'année 1934 la fréquence de musique tchèque se restreignit assez considérablement. Elle ne fut présente que dans seulement onze d'entre eux ! Smetana et Dvořák se partageaient la place. Joué quasiment aux deux extrémités de l'année, le Concerto pour violoncelle de Dvořák aurait pu marquer les bornes de la présence du compositeur bohémien. Avec l'orchestre Lamoureux, conduit par le chef espagnol Pedro de Freitas-Branco, le 18 février, le violoncelliste, dans la trentaine conquérante, Emanuel Feuermann retrouvait un ouvrage qu'il connaissait bien. Certaines critiques bienveillantes pour cet ouvrage commençaient à apparaître.
"M. Feuermann, violoncelliste de premier ordre, emporta un vif succès, bien dû à sa parfaite interprétation du beau concerto de Dvorak" (René Brancour - Le Ménestrel - 23 février 1934)
Le 25 novembre, avec l'orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire, sous la baguette de Philippe Gaubert, son chef régulier, cet ouvrage prenait vie sous l'archet de Maurice Maréchal, dans la pleine force de son art.
"Comme intermède, mais dans une couleur et un pittoresque analogues, le Concerto, ou plutôt la Symphonie avec violoncelle obligé, de Dvorak, a été joué dans le plus beau style et la plus chaude ampleur par M. Maurice Maréchal." (Henri de Curzon - Le Ménestrel - 30 novembre 1934)
Une quinzaine de jours plus tard, le 8 décembre, c'était le tour de la Symphonie du Nouveau Monde aux Concerts Pasdeloup que dirigeait Piero Coppola. Auparavant, au cours d'un des concerts de la société Triton qui fit tant pour la création et la diffusion d'ouvrages de compositeurs vivants ou d'œuvres peu connues, le Quatuor Gertler, avec le Hongrois André Gertler au premier violon, interpréta le Quatuor américain. L'exécution se passa dans la salle de l'Ecole Normale de musique le 25 mai. Le Quatuor Gertler, en fin de programme joua un quatuor à cordes du Roumain Ionel Perlea, que l'on connut plus comme chef d'orchestre que comme compositeur. Entre les deux s'intercalèrent un Duo pour violon et violoncelle du Polonis Jerzy Fitelberg et des chœurs de Jean Françaix et Darius Milhaud. L'Europe musicale triomphait ! Tout au cours de l'année, deux ou trois piécettes habituelles (Danses slaves, Humoresque) complétaient le menu dvorakien offert aux Parisiens.
Quant à la musique de Smetana, elle était représentée par quatre ouvrages. Son Quatuor cette fois-ci fut défendu par d'autres archets que ceux de Francis Touche et ses amis ; le Quatuor Löwenguth (12), créé 5 ans auparavant, le présenta le 14 juin à un concert de la société musicale qu'avait créée le violoncelliste Gerard-Hekking en compagnie d'œuvres de Chopin et de Debussy. En décembre et à deux jours d'intervalle, ce fut La Moldau et De mon pays natal exécuté par un violoniste d'origine russe dont la notoriété s'étendit considérablement un peu plus tard, Nathan Milstein, accompagné par son compatriote, le pianiste Jacob Gimpel. Quant au poème symphonique, l'orchestre Pasdeloup s'en remit le 1er décembre à une femme, fait exceptionnel dans ces années-là. (remarque encore valable de nos jours ! ) Carmen Studer-Weingartner, pour ces concerts, remplaçait son mari, le chef autrichien Felix Weingartner, comme il lui arriva de le pratiquer dans son pays avec l'orchestre philharmonique de Vienne. Elle conduisit musiciens et auditeurs le long de la Vltava de Smetana que l'on dénommait toujours de son nom allemand la Moldau, un ouvrage encore très peu joué par rapport à l'ouverture de la Fiancée vendue.
Alors que le critique jugea froidement l'interprétation du Concerto pour piano de Schumann (Lazare Lévy au piano) et fit preuve de réserve vis à vis des deux morceaux extraits de La Tempête du mari de la chef d'orchestre, Roger Vinteuil fut plus tendre envers Carmen Studer-Weingartner pour la dernière pièce.
"Les flots de la Moldau obéissant à la baguette redevenue soudain assurée de Mme Studer-Weingarten sont venus nous apporter un dédommagement agreste et émouvant. Certes les eaux du fleuve nourricier de la patrie tchèque sont restées plus neuves et pures que le poème symphonique de Smetana ; mais comme on pardonne à l'œuvre humaine l'âge qui l'a marquée, en faveur du pieux patrimoine historique qui l'anime, en faveur aussi du pressentiment des futures résurrections dont elle est pénétrée ! La naissance de la Moldau, dans la forêt de Bohême, est d'une modestie orgueilleuse et pudique ; son passage par Prague, où elle se teint des fastes glorieux de la patrie, est d'une superbe élévation, et c'est d'un cœur étreint qu'on suit du regard le fleuve continuer son chemin sempiternel et se perdre vers l'horizon." (Roger Vinteuil - Le Ménestrel - 7 décembre 1934)
Le 14 juin, le célèbre ténor autrichien Richard Tauber donna un récital de chant, démontrant l'étendue de ses moyens vocaux avec des extraits d'opéras, d'opérettes et des lieders de Tchaïkovsky, Puccini, Grieg et Franz Lehar dans lesquels il excellait. Il choisit également des airs de la Fiancée vendue de Smetana et le Fruhlingssturme (Orage de printemps ?) de Weinberger.
De Bohuslav Martinů, un seul ouvrage passa la rampe. Mais il s'agissait encore d'une création mondiale. Le prolifique compositeur, si tchèque et si français en même temps, avait composé l'année précédente un premier quintette pour cordes et piano (H 229). Il en confia l'exécution au quatuor Indig et au pianiste et compositeur hongrois Tibor Harsanyi avec lequel il entretenait des relations amicales et musicales au sein de l'association Triton. La salle de concert de l'Ecole Normale de musique servit d'écrin à cette création qu'accueillit la société Triton, si active en ce début d'année 34 puisqu'elle n'inscrivit pas moins de 7 concerts jusqu'en juin. Des mélodies de Debussy et de Claude Delvincourt, un Quatuor d'Henri Martelli, un quintette d'Harsanyi qui se cachait derrière le titre de Concertino et une Petite sérénade pour clarinette, basson et piano d'Henrik Neugeboren (compositeur et peintre) formaient le copieux programme de ce concert. Le chroniqueur du Ménestrel dans sa livraison du 16 mars livrait ses impressions (mitigées et bien brumeuses) en englobant l'ensemble des ouvrages pour cordes dans son résumé.
"Parmi les quatre 'premières auditions' qui figuraient au programme de ce concert, il est juste, je crois, d'isoler le Quatuor à cordes de M. Henri Martelli. A l'encontre du Concertino pour quatuor à cordes et piano de M. Tibor Harsanyi, de la Petite Sérénade pour clarinette, basson et piano, de M. Henrik Neugeboren, et du Quintette pour quatuor et piano, de M. Bohuslav Martinu, il se développe, en effet, en vertu d'une force intérieure nettement individualisée, non perpétuellement assujettie à une esthétique préexistante, ou à quelques amas de procédés qui à l'origine furent des audaces mais se sont peu à peu sclérosées en académisme. […] La force n'est d'ailleurs pas absente du Concertino de M. Harsanyi ou du Quintette de M. Martinu (surtout en son dernier mouvement, Allegro moderato). […]"
Nous ne pouvons pas quitter l'année 1934 sans signaler la parution dans deux numéros du Ménestrel de deux longs papiers, l'un consacré à Josef Suk pour commémorer sa disparition, l'autre à Smetana pour le cinquantième anniversaire de sa mort. Vous trouverez trace de ces articles dans une nouvelle rédaction d'un chapitre dédié à la réception française de Janáček par les écrits.
• 1935 •
L'année 1935 ne se montra pas plus riche que l'année précédente dans la diffusion de la musique tchèque. Dix concerts comprirent une œuvre au moins d'Europe Centrale illustrés par Dvořák, Smetana, Martinů, Janáček et 7 autres compositeurs de la jeune génération au cours d'une soirée entièrement occupée par la musique tchèque.
Le coup d'envoi fut donné par la société musicale Triton. Le 15 février 1935, elle consacra tout un concert à des musiciens tchèques : Silvestr Hippmann (13), Jaroslav Ježek, Jaroslav Křička, Karel Boleslav Jirák, Boleslav Vomáčka et Janáček. Le violoniste belge Robert Soëtens et la pianiste Germaine Leroux jouèrent sa sonate pour violon. Le Guide du Concert du 8 février avait préparé cette séance en livrant ces informations bien sommaires (et parfois inexactes, cf la date du décès de Janáček) :
"La Sonate de Janacek (1854 - 1929) pour violon et piano a été écrite en 1914. Les mouvements sont : con moto, adagio, ballade, allegretto. Dans cette sonate se fait jour la personnalité du compositeur de Jenufa. La sonate violon et piano de J. Jezek (né en 1905) fut donnée en première audition au festival de musique contemporaine de Venise, c'est dire qu'elle est d'une écriture très moderne. Quatre mouvements la composent : allegro, lento, con moto, allegro. M. Jezek, qui est directeur du Théâtre libre à Prague a écrit aussi 2 concertos, l'un pour piano, l'autre pour violon. L'auteur du Duo pour violon, M. J. Kricka (né en 1862) a écrit un opéra "L'homme blanc", deux symphonies, deux cantates, etc… J-B Jirak, né en 1891, directeur de la musique au Radio-Journal de Prague, a écrit un cycle de mélodies dont l'Intermezzo lyrique sur des paroles de M. Heine, des symphonies, sonates, quatuors et l'opéra "Dieu et la femme". B. Vomacka (né en 1887) est surtout l'auteur d'œuvres vocales. L. Vycpalek (1882) a fait entendre aux cencerts Lamoureux "Les fins dernières de l'homme." B. Martinu (1890) est fixé à Paris depuis 10 ans."
Dans le numéro 154 de la Revue Musicale daté de mars 1935, la compositrice Suzanne Demarquez rendit compte de ce concert. Elle apprit à ses lecteurs qu'un ensemble de sonates pour violon et piano y fut donné, mais ni celle de Jaroslav Ježek, (orthographié Jesek) ni celle de Jaroslav Křička ne trouvèrent vraiment grâce auprès de la signataire de la note avec une nuance de bienveillance pour la seconde, pas plus que l'Intermezzo lyrique de Jirák, ni que les pages de Vycpalek, Vomáčka, Hippmann. Par contre le trio à cordes de Martinů interprété par le Trio Pasquier lui parut plein de promesses. Quant à la Sonate pour violon et piano de Janáček, comment fut-elle reçue ? Si l'on en juge par la brève annotation de Suzanne Demarquez, dans une indifférence polie. "Suivant l’ordre chronologique j’aurais dû mentionner en premier lieu la Sonate violon et piano de Janáček, datant de 1914. “Dater” est d’ailleurs le mot juste pour cette œuvre à sentimentalisme et aux fausses basses à la Lekeu." Georges Dandelot dans le Ménestrel nuançait quelque peu cet avis : "Robert Soëtens, magnifique violoniste, et Mlle Germaine Leroux, donnèrent en outre une interprétation chaleureuse de la Sonate de Janáček, œuvre riche, d'un lyrisme assez voisin de celui de Guillaume Lekeu, mais beaucoup plus équilibré et composé." Petit événement que cette exécution qui devenait la quatrième (voire la cinquième si on compte la Balada jouée en 1933) diffusion de cette sonate et faisait de cet ouvrage la pièce la plus souvent jouée jusqu'en 1939 du compositeur de Jenůfa. Suivant l'opinion de l'un ou l'autre des deux critiques qui s'exprimèrent à son propos, on peut dire qu'elle fut reçue avec désintérêt d'un côté et attachement de l'autre.

La pianiste Germaine Leroux
en compagnie de Bohuslav Martinů (à droite) et du chef Leon Barzin (1942)
© Musée municipal de Policka - Mémorial Bohuslav Martinů - www.muzeum.policka.net
"Quant à M. Piatigorsky, qui jouait le Concerto pour cello de Dvorak, nous attendrons pour juger son talent qu'il le mette au service d'une œuvre moins inécoutable. Parmi ceux des spectateurs qui assistèrent courageusement à l'audition intégrale du concerto, bien peu purent résister à l'influence soporifique qui se dégage de l'œuvre ; par contre tous se mirent d'accord pour faire à M. Piatigorsky une ovation magnifique." (Denyse Bertand - Le Ménestrel - 6 décembre 1935)
Pour le troisième ouvrage à commencer une carrière française, le Quatuor américain fut défendu le 6 juin par les quatre membres du Quatuor Amati (14). Les Parisiens s'étaient familiarisés depuis longtemps avec telle ou telle danse slave qu'un virtuose ne manquait peu souvent d'inscrire lors d'un récital. Jusqu'à présent, je n'ai cité aucun de ces violonistes qui brillaient avec l'une de ces danses. Je ferai une exception cette fois-ci pour cette interprète. Le 28 octobre, une jeune violoniste de seize ans, Ginette Neveu inscrivit au programme de son récital la deuxième danse slave de Dvořák dans la transcription célèbre de Fritz Kreisler. On connaît l'immense talent qu'elle apportait à son jeu (quelques enregistrements en témoignent) et on sait que la mort la faucha accidentellement à l'âge de 30 ans. Si la vie ne s'était pas arrêtée si tôt pour elle, ne nous aurait-elle pas offert des interprétations d'ouvrages violonistiques tchèques plus substantiels que ces friandises (tels, dans un autre domaine, les concertos de Brahms et de Sibelius qu'elle eut le temps d'enregistrer avant sa disparition) ?
Plusieurs fois, au cours des années précédentes, j'ai relevé la présence d'interprètes tchèques qui se mettaient au service de la musique de leur pays. Un orchestre célèbre à Prague, la ville où il avait sa base, la Philharmonie tchèque, visita Paris et, le 2 décembre, se fixa provisoirement à l'Opéra-Comique pour un concert avec quatre ouvrages tchèques : la Symphonie du Nouveau Monde, une sorte de carte de visite de l'orchestre, des danses slaves de Dvořák, une pièce extraite de Ma Patrie de Smetana, Šárka (avait-elle été donnée en France avant cette date ?) et la Bagarre de Martinů. Un concerto de Vivaldi et la Sinfonietta (non pas celle de leur compatriote, mais celle d'Albert Roussel) faisaient briller l'orchestre.
"Jamais il ne nous a été donné d'assister à des exécutions pareillement débordantes de force, d'enthousiasme, de jeunesse. Cette attente quasi féline du geste du chef, cette fougueuse réponse au moindre de ses appels, et cette sorte de délire enfin et surtout d'ivresse dionysiaque qui animent le plus humble des exécutants, tiennent du miracle. Rien de magnifique comme cet élan quasi primitif qui ressort d'un naïf et farouche amour de la musique, comme ces violonistes et ce quatuor notamment dépensant follement leur passion dans les cadres de la plus stricte discipline.
Car M. Vaclav Talich est le sévère génie de cette merveilleuse tourmente. Qu'il connaît son orchestre, et que son orchestre le connaît ! D'entente plus fervente, on n'en sait pas d'autre, tel sourire attendri ou admiratif sur les lèvres de tel musicien momentanément inoccupé le dit assez. C'est prodige que cette économie de gestes - la main et l'avant-bras presque toujours - suscitant cette impétuosité, mais il est quelque chose de plus admirable que ce prodige, c'est ce ruissellement d'émotions qui l'émeut lui-même, qu'il suscite sans trêve et à coup sûr, et qui l'égale aux plus grands." (Michel-Léon Hirsch - Le Ménestrel - 13 décembre 1935)
Car M. Vaclav Talich est le sévère génie de cette merveilleuse tourmente. Qu'il connaît son orchestre, et que son orchestre le connaît ! D'entente plus fervente, on n'en sait pas d'autre, tel sourire attendri ou admiratif sur les lèvres de tel musicien momentanément inoccupé le dit assez. C'est prodige que cette économie de gestes - la main et l'avant-bras presque toujours - suscitant cette impétuosité, mais il est quelque chose de plus admirable que ce prodige, c'est ce ruissellement d'émotions qui l'émeut lui-même, qu'il suscite sans trêve et à coup sûr, et qui l'égale aux plus grands." (Michel-Léon Hirsch - Le Ménestrel - 13 décembre 1935)
Quel dithyrambe ! Il est vrai que Michel-Léon Hirsch, depuis quelques années, examinait la vie musicale tchèque et signait tous les billets du Ménestrel y ayant trait. Particulièrement bien préparé à cette tâche puisqu'il parlait et écrivait couramment le langage tchèque. Tant et si bien qu'il traduisit plusieurs romans d'écrivains tchèques et des pièces du dramaturge Karel Čapek. Sensibilisé à la musique des pays de Bohême et de Moravie, il signalait les créations d'ouvrages et les manifestations musicales où les solistes et chefs internationaux s'illustraient à Prague, à Brno ou dans quelque autre ville.
Terminons l'examen de cette année par la musique de Martinů. Son Duo pour violoncelle et violon jouissait des faveurs d'un certain nombre d'interprètes. Lors d'une soirée de l'Association de l'Ecole Normale de musique, il connut sa cinquième exécution depuis 1928. Au violoncelle, on trouva le jeune Antonio Janigro (17 ans), qui, avait effectué ses études dans cette institution et prenait son envol en tant que soliste avant de marquer de son empreinte le monde de la musique baroque avec les Solistes de Zagreb qu'il dirigea durant une bonne dizaine d'années vers 1960. L'Ecole Normale entendit à deux reprises d'autres duos pour deux violons du même compositeur qui firent les délices d'une soliste de haut niveau comme Hortense de Sampigny et d'autres violonistes.
J'ai fait allusion à l'essor du disque 78 tours. Un autre média fit son entrée : la radiodiffusion. Depuis plusieurs années, des émetteurs poussaient de ci, de là sur le territoire. Des stations de radio, balbutiantes à leur début, portèrent assez rapidement dans les foyers équipés, information, divertissement et culture. Les musiciens ne tardèrent guère à se saisir de ce puissant moyen de communication. La technique de diffusion ne donnait pas des résultats sonores d'une haute qualité. Elle soutenait la comparaison avec le phonographe ! Les quotidiens, les revues spécialisées prirent très vite l'habitude de joindre à leurs chroniques habituelles une nouvelle chronique consacrée à l'annonce des programmes de radio du pays et de l'étranger. Les mélomanes privilégiés, grâce à l'œil magique de leur récepteur, cherchaient la longueur d'onde de telle ou telle station pour capter une pièce musicale accompagnée d'inévitables parasites. Les plus courageux pouvaient tenter de capter les postes de Prague et de Brno pour écouter (et surtout découvrir) dès cette année 1935 "un conte musical en 3 actes de Janáček, le Renard avisé" (il s'agissait bien sûr de la Petite renarde rusée ), un autre jour, des Dictons (Říkadla) dirigés par Bakala, un ancien élève du maître, un peu plus tard, Tarass Boulba, et lors de la radiodiffusion d'un concert de la Philharmonie Tchèque de Talich, un rapprochement plein d'enseignement entre la Symphonie des Psaumes de Stravinsky et la Messe (glagolitique) du maître de Brno. Le 19 mars, les auditeurs bénéficièrent d'un confort d'écoute bien meilleur en se branchant sur le poste de Lyon. Une cantatrice accompagnée par une pianiste chanta des Chants populaires slovaques de Václav Štĕpán. (S'agissait-il de Paule de Lestang qui s'était déjà illustrée dans la musique tchèque au début des années 20 ?)
Deux concerts de l'association Triton où apparaît le nom de Janáček• 1936 •
L'année 1936 se poursuivit sur le même rythme que les deux précédentes années. Il semblait que l'exploration de la musique tchèque n'avait point à être poursuivie. A part Martinů, on avait découvert l'essentiel. C'est pourquoi, on continua à proposer de Smetana et de Dvořák les mêmes ouvrages que les années antérieures. En cette période de Front populaire, tant désiré par les plus modestes, les préoccupations sociales de la grande majorité de nos concitoyens, y compris des musiciens, les éloignaient-ils d'une démarche de découverte d'autres musiques que celle de notre hexagone ?
Le public parisien (et peut-être même une forte proportion des interprètes) dut se persuader que Dvořák n'avait composé que 4 ouvrages valables : la Symphonie du Nouveau Monde, le Concerto pour violoncelle, le Quintette pour cordes et piano, opus 81 et le Quatuor en fa dit Américain. Et encore, certains musiciens continuaient à bouder cette musique et ne consentaient à l'écouter ou à la jouer seulement par obligation. Commençons par le Nouveau Monde. Cette symphonie parut aux Concerts Colonne le 16 février et aux Concerts Lamoureux le 13 décembre.
"De temps en temps, on voit inscrit sur un programme le nom de Dvorak et chaque fois on se dit que c'est une fois de trop. L'audition de la Symphonie du Nouveau Monde ne nous fera pas changer d'opinion. Pourtant, M. Paray arriverait à nous la rendre supportable tant il met de diversité et d'adroites nuances dans son interprétation." (Denyse Bertrand - Le Ménestrel - 21 février 1936)
On ne peut être plus direct. La violoniste Denyse Bertrand n'entrait pas plus dans le monde musical de cette symphonie qu'elle manifestait de l'enthousiasme face au Concerto pour violoncelle. Il restait à lui souhaiter que Paul Paray persévère ! Pour les autres ouvrages, le Quatuor américain compta sur les quatre instrumentistes du Quatuor Amati pour le redonner le 17 janvier à la salle Chopin (Pleyel). Un autre ensemble à cordes, le Quatuor Andolfi avec Y. Levy au piano se chargea du Quintette le 5 décembre à la salle Gaveau.
Pour Smetana, ce fut encore plus court. Trois apparitions seulement. Bien sûr, l'ouverture de la Fiancée vendue ponctua un autre concert de l'orchestre Colonne, emmené par Paul Paray, le 20 décembre, tandis qu'un quatuor familial, le Quatuor Galimir, composé de Félix et de ses trois sœurs Adrienne, Renée et Marguerite jouait De ma vie le 18 novembre dans la petite salle Debussy de l'immeuble Pleyel. Pour écouter la troisième, il fallait assister le 14 novembre à un récital, salle Gaveau, où Rudolf Firkusny, qui filait sur ses vingt-cinq ans, rendait hommage à ses compatriotes Smetana, avec une pièce en première française, Macbeth et les sorcières, une Humoresque de Josef Suk et une Polka de Martinů dans un programme qui contenait aussi des ouvrages de Bach, Beethoven, Prokofiev et Chopin. Puisque je viens de citer Martinů, je vous propose de nous attarder quelques instants sur d'autres ouvrages de ce compositeur entendus à Paris. A un concert organisé par la Revue Musicale, son Concerto pour clavecin (H 246) trouva vie sous les doigts de Marcelle de Lacour. Dans sa chronique du Ménestrel, Arthur Hoerée commençait par une remarque d'ordre général, puis commentait le concerto.
"Nous sommes sursaturés de concerts à grand orchestre dont les programmes ne changent guère. La musique de chambre connaît moins d'activité. Par contre, la musique pour orchestre de chambre est pour ainsi dire oubliée. Seuls les concerts de l'Ecole Normale et ceux de l'orchestre féminin Jane Evrard nous font entendre ce répertoire qui ne manque point d'œuvres intéressantes, tant modernes qu'anciennes - celles du XVIIIe siècle, en particulier. […] Retenons surtout le Concerto pour clavecin du tchèque Martinu qui dominait ce concert. C'est une œuvre solide, débordante de vie, originale sans renier l'esprit classique, tout en respectant l'écriture particulière au clavecin. L'accompagnement, qui fut dirigé avec fermeté par M. Tomasi, comporte le quintette à cordes, une flûte, un basson et un piano dont l'emploi est très original, soit qu'il tienne lieu de percussion, célesta ou xylophone, soit qu'il garde son caractère polyphone et 'réponde' au reste de l'ensemble instrumental.
Il faut souligner l'exécution magistrale du beau Concerto de Martinu par sa dédicataire, Mme de Lacour, claveciniste de grande classe. Une frénésie mesurée, une précision dans la fantaisie s'allient, chez elle, à un sens musical très affiné. Son rubato, son phrasé avec de larges respirations, sa sûreté technique - qui ne sont pas sans rappeler chez le disciple la manière du maître, Wanda Landowska, - lui ont permis de donner à l'œuvre toute sa signification. Son succès personnel fut grand et mérité." (Arthur Hoerée - Le Ménestrel - 10 avril 1936)
Il faut souligner l'exécution magistrale du beau Concerto de Martinu par sa dédicataire, Mme de Lacour, claveciniste de grande classe. Une frénésie mesurée, une précision dans la fantaisie s'allient, chez elle, à un sens musical très affiné. Son rubato, son phrasé avec de larges respirations, sa sûreté technique - qui ne sont pas sans rappeler chez le disciple la manière du maître, Wanda Landowska, - lui ont permis de donner à l'œuvre toute sa signification. Son succès personnel fut grand et mérité." (Arthur Hoerée - Le Ménestrel - 10 avril 1936)
De Martinů, on assista le 27 décembre à la création mondiale d'un nouveau concerto avec une formule originale, il associait violon et flûte. Marcel Moyse, le flûtiste bien connu, Blanche Honegger (15) au violon (les dédicataires de l'œuvre) se chargèrent des parties solistes tandis que Philippe Gaubert organisa la partie orchestrale avec ses musiciens de la Société des Concerts du Conservatoire.
"Autre nouveauté : un Concerto de Martinu, pour flûte et violon (et piano) avec orchestre. L'alliance des sonorités est assez étrange : sauf quand la flûte et le violon chantent une phrase indépendante ou se répondent, leur collaboration, à laquelle les notes hautes du piano prennent aussi part, donne surtout un effet de gazouillis d'oiseaux, qui ne va pas, quelquefois, sans confusion. Le caractère de l'œuvre est une vivacité pleine de verve, au début, une rêverie pénétrante au second mouvement, un rapide concert d'oiseaux, au troisième. M. Moyse et Mlle Honegger, avec M. Doyen, ont tenu en perfection les trois instruments soli." (Henri de Curzon - Le Ménestrel - 1er janvier 1937)
Un autre compositeur tchèque, Jaromir Weinberger à travers un opéra eut les honneurs du concert et de la scène. L'ouverture de son opéra, Schwanda, joueur de cornemuse, avait déjà franchi les portes d'une salle de concert parisien en 1932. A la tête de l'orchestre Pasdeloup le 4 janvier, le chef hongrois Eugen Szenkar fit résonner le rythme d'une polka et développa une fugue, extraits tirés de l'opéra.
"M. Eugen Szenkar nous offrit, le samedi, deux premières auditions [ Cinq petites pièces pour orchestre de M. A. Weprik]. Bien plus vivants furent les deux fragments de Svanda Dudak du tchèque Weinberger d'où sous la plume alerte d'un musicien consommé jaillit une verve tonitruante, saine, drue, embaumant la terre de Bohême." (Michel-Léon Hirsch - Le Ménestrel - 10 janvier 1936)
Au cours d'une soirée des Concerts Poulet-Siohan, l'orchestre de cette société dirigé le 5 décembre par Mme Herdilczka choisit une suite de danses de cet ouvrage. Le nombre de femmes tenant la baguette se comptant sur les doigts d'une main, il fallait souligner ce fait. Pour l'opéra de Weinberger qui rencontrait un succès européen, le Palais Garnier ne s'émut pas de cette notoriété. Par contre, à Lyon, il n'en alla pas de même. Le régisseur sentit qu'il tenait un ouvrage à succès. Le correspondant local du Ménestrel en donna un compte-rendu élogieux.
"Lyon - Schwanda, l'œuvre populaire du compositeur tchèque Jaromir Weinberger, a été créée au Grand-Théâtre et a rencontré l'accueil le plus chaleureux, le plus sympathique. Sur une légende merveilleuse de Milos Karès, M. Weinberger a écrit une musique hardie et chatoyante, dans la plus pure tradition du folklore tchèque.
Les airs de danses ou de bravoure, les langoureuses cantilènes sont de belle venue, mais ce sont surtout le pages chorales qui sont nées de la meilleure inspiration, comme il fallait d'ailleurs s'y attendre, M. Weinberger appartenant à un pays où la musique vocale d'ensemble est toujours à l'honneur.
Au Grand-Théâtre, cet opéra en deux actes et cinq tableaux bénéficia d'une présentation exceptionnelle, grâce à la scène tournante, utilisée pour la première fois fepuis sa création en tenant compte de toutes ses ressources. Sous les yeux des spectateurs, la féerie s'est déroulée magnifiquement, depuis les mouvements des foules jusqu'aux flammes de l'enfer. M. Roger Lalande, régisseur général, a réussi là une création vraiment remarquable.
M. Cluytens, qui avait conduit l'orchestre lors de la création de Schwanda à Bruxelles, a su dégager les accents les plus expressifs de cette œuvre et la présenter avec une maîtrise inoubliable. Les interprètes ont formé un ensemble remarquablement homogène : M. Deloger fut largement fêté ainsi que ses camarades, MM. Guénot, Pujot, Delmas, Sibille et Mme Eliane Carrier." (J. B. [ Jacques Barraud, probablement] - Le Ménestrel - 17 janvier 1936)
Les airs de danses ou de bravoure, les langoureuses cantilènes sont de belle venue, mais ce sont surtout le pages chorales qui sont nées de la meilleure inspiration, comme il fallait d'ailleurs s'y attendre, M. Weinberger appartenant à un pays où la musique vocale d'ensemble est toujours à l'honneur.
Au Grand-Théâtre, cet opéra en deux actes et cinq tableaux bénéficia d'une présentation exceptionnelle, grâce à la scène tournante, utilisée pour la première fois fepuis sa création en tenant compte de toutes ses ressources. Sous les yeux des spectateurs, la féerie s'est déroulée magnifiquement, depuis les mouvements des foules jusqu'aux flammes de l'enfer. M. Roger Lalande, régisseur général, a réussi là une création vraiment remarquable.
M. Cluytens, qui avait conduit l'orchestre lors de la création de Schwanda à Bruxelles, a su dégager les accents les plus expressifs de cette œuvre et la présenter avec une maîtrise inoubliable. Les interprètes ont formé un ensemble remarquablement homogène : M. Deloger fut largement fêté ainsi que ses camarades, MM. Guénot, Pujot, Delmas, Sibille et Mme Eliane Carrier." (J. B. [ Jacques Barraud, probablement] - Le Ménestrel - 17 janvier 1936)
Pourquoi les théâtres parisiens se privèrent-ils d'un succès annoncé en ne montant pas cet opéra ? Peut-on parler de prudence, de frilosité alors que cet ouvrage triomphait partout ailleurs ? Depuis cette époque, le succès a quitté le compositeur. Autre temps, autres goûts…
Et Janáček ? Le 25 mars, à un des concerts du Triton, Germaine Leroux accompagna de son piano le ténor José de Trévi - dont on ne trouve pas le nom sur l'affiche de ce concert, remplaçant Georges Jouatte, empêché - et la mezzo Germaine Cernay pour une seconde lecture du Journal d'un disparu et non pour une première audition comme l'indique par erreur l'affiche, oubliant l'exécution de 1922. (16)
"Enfin, pour la première fois aussi, nous eûmes l'audition du Journal d'un disparu de L. Janacek, écrit pour deux voix, chœurs et piano. Nous avouons ne pas nous être fait une opinion complète sur cet ouvrage et en demander une nouvelle exécution avant de formuler un avis définitif. Pourtant l'œuvre est loin d'être indifférente ; mais ce procédé de prosodie hachée, se répétant constamment et volontairement sur la même ligne mélodique, est bien fatiguant. Et malgré les qualités de vigueur et de personnalités très réelles, malgré tout le talent de M. de Trévi, qui remplaçait M. Jouatte souffrant, de Mlle Cernay et de Mme Leroux, pianiste très solide, l'intérêt se relâchait sans cesse, à la grande confusion des auditeurs attentifs." (Denyse Bertrand - Le Ménestrel - 3 avril 1936)
La commentatrice ne se souvenait pas de la première audition effectuée par Mischa-Leon. Même si Denyse Bertrand s'exprimait avec mesure dans son papier, ceux qu'elle avait signés auparavant ne la montraient pas vraiment réceptive à la musique tchèque. Elle persistait donc… Quatorze ans avaient passé depuis 1922. Que demeurait-il de cette première exécution publique ? Très peu dans les esprits, sinon rien, y compris dans celle d'interprètes comme la violoniste Denyse Bertrand… Cette période était bien trop longue pour fixer un ouvrage dans la mémoire collective.
De Prague, les musiciens tchèques appréciaient l'engagement de leurs collègues français envers la musique des pays de Bohême et de Moravie. Est-ce parce que le trio Pasquier s'était illustré dans des exécutions de pièces de musique de chambre de Martinů qu'il avait reçu une invitation à Prague ? Est-ce parce que la pianiste Germaine Leroux à qui le même compositeur avait confié d'autres pièces et qui avait d'ailleurs élargi son répertoire tchèque à la Sonate pour violon et piano de Janáček et à la partie de piano du Journal d'un disparu, qu'elle reçut la même invitation ? Toujours est-il qu'ils se retrouvèrent à Prague au cours du printemps pour jouer des trios dus à des musiciens français (Ropartz, Rivier, Françaix) et des ouvrages pour piano de Pierre-Octave Ferroud et d'Albert Roussel. Les échanges franco-tchèques se prolongeaient…
• 1937 •
Cinq nouveautés pour la France et la reprise d'ouvrages tchèques déjà interprétés auparavant, voilà comment se caractérisait l'année 1937 dont je vais essayer de détailler les temps forts.
Débutons par les pièces sinon connues et appréciées, du moins jouées à une ou plusieurs reprises par des interprètes tchèques et français dans le cadre des concerts réguliers des organisations musicales parisiennes. La Symphonie du Nouveau Monde déserta les programmes en cette année-là. Mais le Concerto pour violoncelle que des solistes s'évertuaient à présenter et qui à défaut de recueillir tous les suffrages des critiques se terminait sous les applaudissements du public (au soliste ? - à l'œuvre ? - aux deux ?) se déclina par 3 en janvier, février et octobre. Qui tenait l'archet ? En janvier, Emanuel Feuermann (qui l'avait déjà exécuté à Paris), M. Frézin, André Navarra. accompagnés par ordre chronologique aux Concerts Pasdeloup par Eugen Szenkar, chef invité, aux concerts Colonne par Paul Paray et de nouveau aux Concerts Pasdeloup par le chef titulaire Albert Wolff. Comment fut reçue l'interprétation par l'un des violoncellistes dont le nom n'a pas traversé les ans ?
"Très vif succès du Concerto pour violoncelle et orchestre de Dvorak. Cette œuvre, de facile mais de plaisante inspiration, est réputée notamment par les rythmes pittoresques et prenants de son finale, la phrase si heureuse de son allegro initial. Elle a été fort bien jouée - son nourri et homogène, trait ferme et précis - par M. Frezin" (Le Ménestrel - 12 février 1937)
La musique de chambre de Dvořák pouvait s'appuyer sur la fidélité de plusieurs interprètes français au rang desquels on comptait le Quatuor Francis Touche. Celui-ci en donna une nouvelle preuve en présentant une fois encore le Quintette pour cordes et piano du maître bohémien. Cependant le pianiste habituel G. Haas laissa sa place à M. Chevillet le 16 mars dans les locaux de l'Ecole Normale. Le mois suivant, à la salle Gaveau, lors de sa venue à Paris, le Quatuor Kolisch, lié à Schœnberg et à Bartok, joua le Quatuor en fa majeur, maintenant connu sous la dénomination de Quatuor américain. A Lyon, ce même Quatuor Kolisch donna courant mars le Quatuor, op 56 d'un certain Dvoroak. Le journaliste du Salut Public, dans son annonce, ne laissait pas moins de deux coquilles. Une sur le nom du compositeur, l'autre sur le numéro d'opus de l'ouvrage, un 5 prenant la place d'un 9. Un autre ensemble de l'Europe Centrale, le Quatuor de Budapest illustra à Gaveau, dans le cadre d'une conférence de M. Henry Bidon, un quatuor de Dvořák. Malheureusement, le Guide du Concert ne donnait pas plus de précision. Lequel des 14 composés par Dvořák ? Le Quatuor américain ou l'un des deux derniers ? Impossible de répondre…
Venons-en à Smetana. Deux seules œuvres. L'une bien connue maintenant et appréciée, l'ouverture de la Fiancée vendue, et l'autre qui tardait en territoire français à être reconnue, la Vltava.
" Le programme symphonique de ce concert comportait la merveilleuse ouverture de la Fiancée vendue (Smetana)." (R. F. - Le Menestrel - 10 décembre 1937) compliment renforcé par "l'ouverture de la Fiancée vendue, de Smetana, éblouissante de lumière" (Henri de Curzon - Le Ménestrel - 5 février 1937) suite au concert de la Société des Concerts du Conservatoire du 31 janvier sur lequel je reviendrai un peu plus bas.
Le laconisme de ce compte-rendu traduisait bien qu'il était inutile de présenter plus avant cette ouverture et que tout développement à son propos paraissait inutile. Par contre, nous retrouvons un laisser-aller et une imprécision qui en disait long, une fois de plus, sur la méconnaissance des Français envers la Tchécoslovaquie dans l'annonce du concert suivant. A la salle Pleyel, les Concerts Poulet-Siohan proposèrent le 6 mars sous la baguette d'Eric-Paul Stekel un ouvrage de Smetana intitulé Vltana (au lieu de Vltava, bien évidemment !). C'est du moins ainsi que l'écrit le Guide du Concert. Nouvelle coquille ? Et nouvelle manifestation de l'ignorance française… Sans doute pour éviter de tels errements linguistiques, on conserva très longtemps le nom germanique de la rivière (la Moldau) désignant les flots qui baignait Prague…
M. Eric-Paul Stekel au pupitre "perdant souffle parfois dans l'œuvre généreuse et heroïque de l'auteur de Ma Patrie." (Michel-Léon Hirsch - Le Ménestrel - 12 mars 1937)
Il est temps d'envisager les premières auditions de musique tchèque. Dès le début d'année, une pièce d'une compositrice Julia Reisserova, Pastorale maritime s'inséra dans le programme de l'orchestre de la société philharmonique sous la baguette de Charles Munch, le 28 janvier.
"… une Pastorale maritime de Mme Julie Reisserova où le compositeur, en évoquant la nature sans agressivité comme sans éclat ne s'évade guère des sentiers battus…" (Denyse Bertrand - Le Ménestrel - 5 février 1937)
Au tour de Martinů. Une première audition dès le 31 janvier lors d'une séance de la Société des Concerts du Conservatoire avec Philippe Gaubert au pupitre.
"Deux premières auditions ! A la bonne heure ! Et bien choisies, qui plus est. Le Concerto pour piano et orchestre de M. Martinu, d'abord : une belle composition de style classique, en trois parties riches d'étoffe musicale. La première, harmonieuse et de belle tenue, estd'un mouvement plein d'élan ; la seconde, élégante, est plus pensive ; la troisième est gaie et progressivement rapide. C'est dans celle-ci que le piano s'épanouit le plus librement : d'une façon générale il est lié à l'orchestre comme un instrument de plus. C'est Mme Germaine Leroux qui l'a mis en valeur." (Henri de Curzon - Le Ménestrel - 5 février 1937) - L'autre première audition concernait La Lutherie enchantée de Jean Françaix.
Ce Concerto porte le numéro 2 dans la production de Martinů pour piano et orchestre (H 237). Composé en 1934, sa création eut lieu à Prague sous les doigts de Rudolf Firkušný avec Václav Talich à la baguette. Mais la dédicace portant le nom de Germaine Leroux, il était normal que celle-ci en assurât la création française. C'est ce qu'elle fit le 31 janvier.
A l'un des concerts de la société Triton qui jouait pleinement son rôle de propagation de la musique vivante, le 10 mai, à l'Ecole Normale de musique intervint la création du Concertino de Martinů. Devant une fois de plus l'imprécision de l'annonce du Guide du Concert, on doit se poser la question. Lequel parmi les quatre ouvrages qui portent ce titre de Concertino ? Il s'agit, d'après la description qu'en fit Roger Vinteuil - à lire ci-dessous - du Concertino pour trio avec piano et orchestre à cordes (H 232) composé en 1933 à Paris, dédié au Trio Hongrois et dont la première eut lieu à Bâle sous la direction de Paul Sacher, ce chef d'orchestre et mécène suisse à qui un grand nombre de compositeurs doit tant de commandes d'œuvres nouvelles.
"Le Concertino de Bohuslav Martinu a été accueilli avec une faveur méritée. Ecrit pour piano et violoncelle avec accompagnement d'orchestre à cordes, il comprend quatre parties : un allegro con brio, d'une énergie et d'une concision peu communes, un moderato fourmillant d'idées, un adagio ample et nourri, un allegro final qui achève le combat en victoire. L'ensemble est d'une netteté, d'une sobriété, d'une césure toute classique. Dans le palmarès plus chargé que lourd des premières auditions, c'est là une œuvre qui s'impose et qui compte. Les Viennois, plus favorisés que nous, la connaissent déjà depuis un an. Il semble d'ailleurs que la composition en remonte à plusieurs années, à en juger par les préoccupations plus rythmiques que mélodiques qui l'animent. Un bravo collectif aux exécutants dirigés par M. Tomasi." (Roger Vinteuil - Le Ménestrel - 14 mai 1937)
Au cours de ce même concert, on entendit également un autre ouvrage de musique tchèque.
"Très chantantes aussi les Berceuses de Vaclav Kayral, composées sur des poésies populaires slovaques pour voix de mezzo avec ensemble instrumental. Mlle Jarmila Vavrdova (17) nous les chante, en langue originale, avec beaucoup d'expression. Certaines sont poignantes. Dans toutes, le folklore s'allie à une harmonisation subtile et crissante." (Roger Vinteuil - idem que ci-dessus)
Une nouvelle fois, on traitait à la légère le nom d'un compositeur tchèque. Cette graphie passablement erronnée de Vaclav Kayral dissimulait le compositeur Václav Kaprál, élève de Janáček à l'Ecole d'orgue de Brno de 1908 à 1910, membre un peu plus tard du Club des compositeurs moraves. Sa formation apportait un témoignage de plus aux relations culturelles franco-tchèques qui existaient à cette période puisque, lui aussi, éprouva le besoin de venir en France en 1923 et 1924 pour compléter ses études pianistiques auprès d'Alfred Cortot. Il composa les Berceuses dont il est question ci-dessus en 1932.
Nous plongeons dans le mystère avec la demi-heure d'émission de Radio-Paris en date du 30 juillet, à 20 h 30. La Chorale des Institutrices de Prague - qui avait déjà visité la France en 1930 - chanta des œuvres de Janáček, avec flûte, harpe et piano, comme l’annonçait succinctement le Figaro. Interrogeons-nous, quels chœurs pour voix de femmes et ces trois instruments, Janáček composa-t-il ? Un seul titre possible : les Chants de Hradcany (Hradčanské písničky - 1916)*. Réponse d'autant plus plausible que l'un des trois chants qui composent ce cycle, Belvédère, appartenait au répertoire de cette chorale. Rappelons qu'il avait été créé en France précisément au cours de la tournée de 1930. Ces chants ne remplissaient pas toute l’émission puisqu’ils ne durent qu’environ vingt minutes. Quel autre chœur pouvait compléter les dix minutes restantes et comporter un accompagnement pianistique ? Un seul correspond à ces critères : la Piste du loup (Vlčí stopa - 1916) qui aurait connu - si ces suppositions sont exactes ! - sa création française ce 30 juillet.
Deuxième énigme : s’agissait-il d’une retransmission pragoise ou bien les Institutrices étaient bel et bien en chair et en os présentes sur notre sol ? Le Figaro, dans son introduction, annonçait pour le soir "deux émissions d'origine tchécoslovaque : l'une est directe, l'autre est retransmise." La deuxième émission concernait Radio-Toulouse (Faust symphonie de Liszt par la Philharmonie Tchèque). Si le quotidien n'indiquait pas le nom du chef d'orchestre, il précisait "relais de Prague." Nos institutrices de Prague (première émission) se trouvaient donc, ce soir-là, dans une salle parisienne et elles n'étaient probablement pas venues dans notre pays pour enregistrer cette seule émission. Dans ce cas, quelles autres villes la Chorale visita-t-elle ?
Le Guide du concert et la Semaine à Paris restèrent muets sur la présence des choristes tchèques. Silence étrange de la part de ces deux revues dont la fonction essentielle consistait à annoncer spectacles et concerts parisiens. Comment l’expliquer ? Risquons une hypothèse : si les institutions musicales bien établies dans la capitale française (Opéra de Paris, sociétés symphoniques, organisateurs réguliers de concerts…) leur transmettaient leurs manifestations, les promoteurs occasionnels, peu rompus à cette pratique, pouvaient oublier de temps en temps de communiquer leurs programmes. Avec les Institutrices pragoises, étions-nous dans ce cas de figure ? A moins que celles-ci n’aient chanté que pour un auditoire privé… ? Nous ne connaissons pas l’agent ou l’association qui organisa leur venue. Et comme aucune critique de cette soirée ne parut dans la presse, nous en sommes réduits à des suppositions dans l’attente d’éléments probants à découvrir - peut-être ! - plus tard.
Que de questions sans réponses assurées !
*titre de chacune des 3 parties composant le cycle Chants de Hradcany :
la ruelle d’or,
la fontaine de larmes,
le Belvédère
la fontaine de larmes,
le Belvédère
Il faut parler maintenant de trois concerts qui se déroulèrent avec une forte proportion de musique tchèque. Pour le premier, les interprètes (chef, soliste, orchestre) étaient français. Le 13 février, lors d'un concert de l'orchestre Colonne, Paul Paray dirigea 4 pièces venant de Bohême.
"La première moitié du concert était consacrée à la musique tchèque : Smetana, Dvorak, Suk. Oserons-nous dire qu'il y a ausi Fibich, qu'on ne joue jamais, Novak et Janacek, à peu près inconnus à Paris, et que le public n'attend rien de nouveau de l'ouverture de la Fiancée vendue non plus que du tendre soliloque de Rusalka, la fée rêveuse des étangs tchèques ! Quant au Scherzo fantastique de Suk, il n'appartient qu'à la première manière de l'auteur, et n'est que le bel exercice d'une extraordinaire facilité. Il ne restait donc que cette suite de Mélodies populaires tchécoslovaques pour apporter, sinon la note neuve, du moins la note exotique. Mme Rose Delmar les détailla dans leur sentimentalité attendrie, leur humour bonhomme, leur ironie sans méchanceté. L'accompagnement d'orchestre dû à M. Pichler alourdit un peu leurs lignes franches, et cet excès de piété les dessert." (Michel-Léon Hirsch - Le Ménestrel - 19 février 1937)
Après cette lecture, on peut déduire que ces Mélodies populaires furent chantées en version française ou, pour le moins, qu'une traduction fut livrée aux auditeurs. Quant à cet orchestrateur du nom de Pichler, j'avoue mon ignorance… Comme je l'ai déjà indiqué, Michel-Léon Hirsch, envers la musique tchèque, se signalait par une érudition dont bien peu de ses confères pouvaient se targuer sur la place de Paris, en ces années-là.
Le deuxième concert se particularisa par son programme de musique tchèque qui remplissait entièrement la séance. L'Ecole Normale de musique, haut lieu de découvertes, reçut le 7 mai, le Trio de Prague constitué du pianiste Josef Páleníček, du violoniste Alexandr Plocek et du violoncelliste František Smetana. Ces trois instrumentistes unirent leurs jeunes talents à l'exemple de leurs aînés Alfred Cortot, Jacques Thibaud et Pablo Casals auprès de qui ils puisèrent expression et musicalité. La séance vit se dérouler Trios de Martinů et de Dvořák, sonates pour deux instruments, tantôt le violoncelle, tantôt le violon accompagnant le piano, ainsi que sonate pour clavier. Le premier Trio de Martinů (H 193) de l'année 1930 comportait cinq petites pièces. Plutôt que jouer le Trio Dumky de leur aîné, le choix des musiciens tchèques se porta sur le précédent, opus 65 (B 130) datant de 1883. Ils jouèrent également quatre morceaux pour violon et piano de Josef Suk et une sonate pour violoncelle et piano de Jaroslav Řídký dont c'était très certainement la première audition française. Enfin Josef Páleníček assura l'exécution de sa sonate pour piano. (18)
Troisième concert celui de la Revue Musicale, dirigée par Henry Prunières, qui ne se limitait pas à sortir régulièrement sa revue nourrie de nombreux articles de musicologie, de critiques de concerts récents, de livres musicaux, des premiers disques, mais organisait quatre à cinq fois dans l'année des concerts où elle invitait des solistes et des musiciens chambristes. La pianiste Aline van Barentzen, la cantatrice Gilberte Arvez-Vernet de l'opéra, et les violonistes Hortense de Sampigny (dédicataire de la deuxième sonate pour violon et piano de Martinů - H 208 - qu'elle créa à Paris en 1933) et H. Arnitz se retrouvèrent le mardi 16 février 1937 pour un concert de musique tchécoslovaque en deux parties. La première fut occupée par des pièces de Novák, Vomáčka, Jirák, Martinů, tandis que la seconde fut dévolue à Julia Reisserova, compositrice qui étudia auprès d'Albert Roussel et Nadia Boulanger.
Terminons en nous rendant à Lyon pour un récital, fin février, donné par un jeune pianiste tchèque, Rudolf Firkušný dont ce fut la première apparition dans la capitale des Gaules. Malheureusement, Maurice Reuschel, le commentateur du Salut Public du 1er mars, s'il s'attarda sur les qualités du soliste, s'il cita la Sonate en si mineur de Chopin, ne fournit aucune autre indication sur le contenu du programme. Y eut-il des pièces de musique tchèque ? La consultation du quotidien régional Le Progrès dans la rubrique "Courrier des Spectacles" en date du 26 février nous livre cette liste : 2 préludes de Bach, sonate en si mineur de Chopin, œuvres tchèques de Smetana et Suk, la polka de Martinu, œuvres de Poulenc, Debussy et Prokofiev. Nous n'en saurons pas plus !
• 1938 •
Les nuages s'accumulaient sur la Tchécoslovaquie. Le ciel s'assombrissait, devint menaçant pour l'avenir du pays. Créé en 1918, le pays regroupait sur son sol des slaves, mais également une forte minorité germanique ainsi que des Hongrois. La montée en puissance depuis 1933 des thèses nazies dans l'Allemagne toute proche radicalisa les meneurs de la population de souche allemande du pays, aigrie de la perte du pouvoir depuis l'indépendance. Les visées d'Hitler se faisaient plus précises et plus inquiétantes quant à l'unité de la Tchécoslovaquie. Les lois nazies anti-juives avaient poussé à l'émigration de nombreux artistes allemands dès 1933. La discrimination, qui désignait un "art dégénéré" nuisible à la bonne santé culturelle et morale du peuple allemand, progressait à grands pas. L'anschluss de l'Autriche réalisé depuis le 13 mars prenait Prague en tenaille. Les élites intellectuelles et artistiques tchèques qui avaient tant misé sur la solidarité française avec leur peuple se retournèrent vers la France dans un mouvement désespéré.
(avec l'aimable autorisation de la Kapralova Society)
Le 2 juin, sous l'égide de l'Association Internationale des Ecrivains pour la défense de la Culture, à l'occasion de la venue en France du dramaturge et décorateur Adolf Hoffmeister, la jeune chef et compositrice Vítĕzslava Kaprálová (19) dirigea un concert entièrement consacré à la musique de ses compatriotes Smetana, Dvořák, Janáček, Martinů, Novák et Suk. Elle conduisit le concerto pour clavecin et petit orchestre (H 246) que son aîné, ami et professeur, Martinů, écrivit en 1935 et qu'il dédia à la brillante claveciniste Marcelle de Lacour, celle-là même qui l'interpréta de nouveau à ce concert, alors que Vítĕzslava Kaprálová, lors de cette création, dirigeait déjà le petit ensemble qui accompagnait le clavecin. Quelle(s) œuvre(s) du compositeur morave fu(ren)t jouée(s) ? Nos recherches actuelles n'ont pas abouti. Le jeune pianiste tchèque Josef Páleniček prêta son concours à ces exécutions unissant son talent à celui d'un non moins jeune violoncelliste français de vingt-sept ans, André Navarra, dont la notoriété grandit au cours des années suivantes. Josef Páleniček interpréta-t-il la Sonate 1905, ouvrage qu'il enregistra cinq ans plus tard en première mondiale ou accompagna-t-il un des deux violonistes dans la Sonate pour violon ? On ne peut qu'avancer des hypothèses… La lecture de l'hebdomadaire Vendredi, qui connut une existence éphémère et dans lequel écrivaient Andrée Viollis et Jean-Richard Bloch, apporterait peut-être des réponses… Hélas, la consultation récente de cet hebdomadaire par Alain Chotil-Fani à la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine à Nanterre, l'une des rares bibliothèques à conserver en archives la collection de ce périodique, n'a rien donné. Nous devrons donc rester dans l'ignorance…
Un petit coin du voile de notre ignorance se déchire. Cette révélation, je la dois au livre de Jiří Mucha, époux de Vítĕzslava Kaprálova en mai 1940, “Au seuil de la nuit" (1988). Il écrit que Janáček fut joué par Páleníček. (p. 137). Ce pianiste tchèque, qui fit tant pour son compatriote (les nombreux concerts et enregistrements ultérieurs témoignent de son engagement) fréquentait son compatriote Rudolf Firkušný lorsqu'il séjournait quelques jours à Paris, entre une tournée en France ou dans un autre pays européen. Firkušný qui dans sa jeunesse avait été l'élève de Janáček l'initia à la musique du compositeur de Jenůfa. Il reste à s’interroger : quel ouvrage Josef Páleníček choisit-il ? Assurément, l’un des trois que le compositeur morave dédia au clavier : la Sonate 1905, Sur un sentier recouvert ou Dans les brumes. S’il s’agissait du second, le pianiste en aurait signé une première audition française. Nous n’en savons pas d’avantage pour le moment.
Que Le Figaro ait traité ce concert par un silence évocateur, gêné par le positionnement d'Adolf Hoffmeister et par l'origine de la plupart des signatures de soutien, partisans du Front Populaire, peut se comprendre. Mais pourquoi aucune chronique ne parut-elle dans Le Temps ? Si l'Humanité annonça bien le concert, elle ne couvrit pas la soirée par un papier, considérant sans doute qu'elle avait rempli ses obligations par la simple annonce de celui-ci. La présence sur l'affiche de noms comme ceux d'Aragon, Jean-Richard Bloch, André Chamson et d'Andrée Viollis n'encouragea pas les rares commentateurs indépendants à écrire un compte-rendu dans leur journal ou revue. Cette séance musicale fut sans doute perçue plus comme une manifestation politique qu'artistique par une certaine partie de la presse. Ni La Revue Musicale, ni le Ménestrel n'en soufflèrent mot. Le mutisme de la presse généraliste quotidienne et des revues spécialisées ne nous assure aucune aide pour retrouver le détail du programme de ce concert. Pourtant, au simple énoncé des compositeurs tchèques, on peut vérifier que la fine fleur de la musique tchèque était représentée avec ses grands anciens comme Smetana et Dvořák, les continuateurs Suk et Novak, le solitaire Janáček, et la jeune école avec Martinů. Du côté des interprètes, on jouait aussi dans la cour des grands. Pour n'en citer que deux, le talent de la claveciniste Marcelle de Lacour, élève de Wanda Landowska, n'était plus à prouver et Roland Charmy - premier violon de l'orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire, professeur au Conservatoire - jouissait du respect et de l'admiration de ses pairs.
Une autre artiste tchèque, la soprano Jarmila Novotna, fêtée comme la plus grande en son pays, déploya son immense talent et sa voix flûtée dans des extraits d'opéras de Smetana, le Baiser et les Deux veuves, lors d'un concert de l'orchestre symphonique de Paris au cours duquel le chef M. van der Linden fit applaudir des œuvres de Beethoven, Haydn et Liszt.
Le printemps vit resurgir une manifestation touchante de l'amitié franco-tchèque. A l'Ecole Normale de musique, on concocta un concert de musique tchèque et française avec des interprètes des deux pays. Pour donner un peu plus d'éclat et de solennité à cette soirée, la musique fut précédée par une allocution sur les rapports culturels entre la France et la Tchécoslovaquie. le pianiste Josef Páleníček interpréta une nouvelle fois sa propre Sonate pour piano et, associé au violoncelliste Pierre Fournier et à son frère, le violoniste Jean Fournier donna une exécution du Trio quasi una ballada de Vítĕzslav Novák, tandis que les deux frères jouèrent le Duo pour leurs instruments de Martinů, plusieurs fois interprété précédemment. Debussy (Sonate pour violon et piano) et Ravel (Trio) représentèrent dignement la musique française. (18)
Puisque le nom de Martinů survient, notons qu'en ce début d'année, à l'Ecole Normale de musique, la violoniste Hortense de Sampigny donna en première audition Rythme de jazz, le 17 février et, dans la même maison, la claveciniste Marcelle de Lacour joua deux pièces pour son instrument, le 5 mars. La qualité des interprètes rencontrés produisait l'opportunité de nouvelles compositions. Martinů n'y dérogea pas.
Depuis quelques années, un nouveau canal de diffusion de la musique s'installait progressivement dans les possibilités d'audition musicale, la radiodiffusion. Chaque station de radio tint à s'attacher les services de musiciens en accueillant un orchestre au service de sa programmation. Les revues musicales ajoutèrent peu à peu une rubrique dédiée aux programmes radio. Un rapide survol de cette rubrique du Ménestrel permit de noter sur Radio Tour Eiffel la diffusion de La Moldau de Smetana dirigée par Manuel Rosenthal, dans les premiers jours de décembre
Pour Dvořák, l'année avait débuté par l'exécution de la Symphonie du Nouveau Monde par un orchestre rassemblé pour l'occasion par M. Zadkoff, le 18 janvier, symphonie qui ne tarda pas à être rejouée par l'orchestre symphonique de Paris avec au pupitre A. Bernard sous les auspices du Théâtre du Peuple, le 2 avril. Cependant la nouveauté se fraya un chemin dans les habitudes françaises vis à vis du compositeur bohémien. A la salle Gaveau, l'orchestre de la Société Philharmonique de Paris guidé par Sydney Beer révéla au public un ouvrage symphonique de l'auteur de Rusalka, sa quatrième symphonie (20). Sans doute une première audition française ! Pour l'autre nouveauté du compositeur du Nouveau Monde, il fallut attendre la fin de l'année aux Concerts Colonne, lors du concert du 26 novembre.
Devant son clavier, que devait penser le pianiste ? Absorbé par la musique de son compatriote, ne s'attachait-il pas à la jouer avec toute son âme, alors que son propre pays se trouvait dépecé de la zone des Sudètes par les forces nazies auxquelles les démocraties occidentales cédèrent à Munich à la fin du mois de septembre ?
J'ai commencé la revue de 1938 par Janáček, une certitude et une interrogation (au concert du 2 juin on a bien entendu de la musique de Janáček, mais quelle pièce ?). Je terminerai l'année de la même manière, par Janáček, une nouvelle certitude et une nouvelle interrogation. Dans son numéro du 16 décembre, le Ménestrel, sous la plume de son correspondant local, J. Barraud, annonçait dans une brève un récital de Firkušný, dans le cadre des "Heures", une organisation lyonnaise de diffusion artistique. (21)
Cette annonce laconique et paradoxale n'en mentionnait pas moins un ouvrage de Janáček, sans en dévoiler l'identité exacte. Comment y voir plus clair ? La consultation du grand quotidien régional, Le Progrès, n'apporte pas de réponse. En page 4 de son numéro du 22 novembre 1938, en compagnie d'une annonce touchant la tenue d'un congrès de scoutisme, d'une autre concernant la sculpture au travers d'un "groupe Paris-Lyon" et d'une dernière signalant un prochain récital de la pianiste hongroise Annie Fischer, un petit pavé publicitaire informait du prochain concert "Aux Heures", que je reproduis dans son intégralité : "Le célèbre pianiste tchèque Rudolf Firkusny. Demain, mercredi 23 novembre, salle Rameau, 21 h., unique récital du célèbre pianiste tchèque Rudolf Firkusny, pianiste d'exception, parmi les plus grands. On sait le succès fulgurant qu'a remporté l'incomparable artiste devant le public lyonnais en ses derniers récitals. Avant de s'embarquer pour l'Amérique, Rudolf Firkusny, en la soirée du 23 novembre, présentera un programme splendide et des œuvres tchèques inédites. Bach, Beethoven, Chopin, Mozart, Danses tchèques et œuvres de Smetana." Le jour du concert, dans la rubrique "Courrier des spectacles", le Progrès reproduisait quasiment à l'identique le programme : "œuvres de Bach, Beethoven, Mozart, Chopin, Liszt, danses tchèques, œuvres de Smetana." Mais les jours suivants, le quotidien s'abstint de tout compte-rendu de ce concert, alors pourtant que le 2 décembre, un papier (sans signature) commentait le concert donné la veille par l'orchestre parisien Colonne et Paul Paray !
Le quotidien lyonnais, le Salut public, fournirait-il quelques indications ? Dans sa livraison du 24 novembre, le chroniqueur Maurice Reuschel (également compositeur) livrait ses impressions dans la Chronique musicale qu'il tenait une fois par semaine.
Un tel commentaire apportait confirmation, mais renforçait les interrogations. Pourquoi ne citait-il pas le nom de Janáček, ni l'ouvrage interprété ? Souvent les critiques musicaux restaient lacunaires par rapport à la totalité du programme d'un concert. Nous en avons ici une illustration de plus… Ou devons-nous en conclure qu'aucune pièce de Janáček ne figurait à ce récital ? Dans ce cas, pourquoi le correspondant local du Ménestrel citait-t-il son nom plus de quinze jours après le concert ? Aurait-il pu confondre Smetana et Janáček - un Tchèque en valant bien un autre ? Le mystère reste entier…
Avant de quitter l'année 1938, une petite statistique intéressant la fréquence des représentations d'opéras en Allemagne, au cours de la saison nous éclairera d'un jour un peu singulier. On aurait pu penser, au vu de la situation politique et les "recommandations" culturelles du pouvoir nazi qui s'apparentaient plus à des ordres qu'à des conseils, que l'opéra aryen dominerait. Pas tout à fait ! Dans son numéro du 7 octobre 1938, le Ménestrel établissait cette liste :
Un petit coin du voile de notre ignorance se déchire. Cette révélation, je la dois au livre de Jiří Mucha, époux de Vítĕzslava Kaprálova en mai 1940, “Au seuil de la nuit" (1988). Il écrit que Janáček fut joué par Páleníček. (p. 137). Ce pianiste tchèque, qui fit tant pour son compatriote (les nombreux concerts et enregistrements ultérieurs témoignent de son engagement) fréquentait son compatriote Rudolf Firkušný lorsqu'il séjournait quelques jours à Paris, entre une tournée en France ou dans un autre pays européen. Firkušný qui dans sa jeunesse avait été l'élève de Janáček l'initia à la musique du compositeur de Jenůfa. Il reste à s’interroger : quel ouvrage Josef Páleníček choisit-il ? Assurément, l’un des trois que le compositeur morave dédia au clavier : la Sonate 1905, Sur un sentier recouvert ou Dans les brumes. S’il s’agissait du second, le pianiste en aurait signé une première audition française. Nous n’en savons pas d’avantage pour le moment.
Que Le Figaro ait traité ce concert par un silence évocateur, gêné par le positionnement d'Adolf Hoffmeister et par l'origine de la plupart des signatures de soutien, partisans du Front Populaire, peut se comprendre. Mais pourquoi aucune chronique ne parut-elle dans Le Temps ? Si l'Humanité annonça bien le concert, elle ne couvrit pas la soirée par un papier, considérant sans doute qu'elle avait rempli ses obligations par la simple annonce de celui-ci. La présence sur l'affiche de noms comme ceux d'Aragon, Jean-Richard Bloch, André Chamson et d'Andrée Viollis n'encouragea pas les rares commentateurs indépendants à écrire un compte-rendu dans leur journal ou revue. Cette séance musicale fut sans doute perçue plus comme une manifestation politique qu'artistique par une certaine partie de la presse. Ni La Revue Musicale, ni le Ménestrel n'en soufflèrent mot. Le mutisme de la presse généraliste quotidienne et des revues spécialisées ne nous assure aucune aide pour retrouver le détail du programme de ce concert. Pourtant, au simple énoncé des compositeurs tchèques, on peut vérifier que la fine fleur de la musique tchèque était représentée avec ses grands anciens comme Smetana et Dvořák, les continuateurs Suk et Novak, le solitaire Janáček, et la jeune école avec Martinů. Du côté des interprètes, on jouait aussi dans la cour des grands. Pour n'en citer que deux, le talent de la claveciniste Marcelle de Lacour, élève de Wanda Landowska, n'était plus à prouver et Roland Charmy - premier violon de l'orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire, professeur au Conservatoire - jouissait du respect et de l'admiration de ses pairs.
Une autre artiste tchèque, la soprano Jarmila Novotna, fêtée comme la plus grande en son pays, déploya son immense talent et sa voix flûtée dans des extraits d'opéras de Smetana, le Baiser et les Deux veuves, lors d'un concert de l'orchestre symphonique de Paris au cours duquel le chef M. van der Linden fit applaudir des œuvres de Beethoven, Haydn et Liszt.
Le printemps vit resurgir une manifestation touchante de l'amitié franco-tchèque. A l'Ecole Normale de musique, on concocta un concert de musique tchèque et française avec des interprètes des deux pays. Pour donner un peu plus d'éclat et de solennité à cette soirée, la musique fut précédée par une allocution sur les rapports culturels entre la France et la Tchécoslovaquie. le pianiste Josef Páleníček interpréta une nouvelle fois sa propre Sonate pour piano et, associé au violoncelliste Pierre Fournier et à son frère, le violoniste Jean Fournier donna une exécution du Trio quasi una ballada de Vítĕzslav Novák, tandis que les deux frères jouèrent le Duo pour leurs instruments de Martinů, plusieurs fois interprété précédemment. Debussy (Sonate pour violon et piano) et Ravel (Trio) représentèrent dignement la musique française. (18)
Puisque le nom de Martinů survient, notons qu'en ce début d'année, à l'Ecole Normale de musique, la violoniste Hortense de Sampigny donna en première audition Rythme de jazz, le 17 février et, dans la même maison, la claveciniste Marcelle de Lacour joua deux pièces pour son instrument, le 5 mars. La qualité des interprètes rencontrés produisait l'opportunité de nouvelles compositions. Martinů n'y dérogea pas.
"Le Trio de B. Martinu est une œuvre classique en style polyphonique. L'auteur a choisi, pour réaliser son projet, trois instruments de teinte particulière : le piano, le violon, la flûte. Il les fait chanter dans leur meilleure tessiture et met tout en œuvre pour les rendre parfaitement indépendants les uns des autres. La réussite est trop parfaite, puisque souvent l'on croit entendre trois solistes jouer ensemble un morceau différent ; l'esprit cherche à suivre celui-ci ou celui-là mais ne profite aucunement des effets réalisés par l'ensemble. Cet essai a le mérite d'être direct et courageux. Au demeurant, quantité d'idées sont pleines de saveur et gagneraient à n'être pas étouffées dans ce dédale où s'égare l'esprit. MM. Marcel et Louis Moyse, Mlle B. Honegger interprétaient l'œuvre." (R. F. - Le Ménestrel - 1er avril 1938)
Depuis quelques années, un nouveau canal de diffusion de la musique s'installait progressivement dans les possibilités d'audition musicale, la radiodiffusion. Chaque station de radio tint à s'attacher les services de musiciens en accueillant un orchestre au service de sa programmation. Les revues musicales ajoutèrent peu à peu une rubrique dédiée aux programmes radio. Un rapide survol de cette rubrique du Ménestrel permit de noter sur Radio Tour Eiffel la diffusion de La Moldau de Smetana dirigée par Manuel Rosenthal, dans les premiers jours de décembre
Pour Dvořák, l'année avait débuté par l'exécution de la Symphonie du Nouveau Monde par un orchestre rassemblé pour l'occasion par M. Zadkoff, le 18 janvier, symphonie qui ne tarda pas à être rejouée par l'orchestre symphonique de Paris avec au pupitre A. Bernard sous les auspices du Théâtre du Peuple, le 2 avril. Cependant la nouveauté se fraya un chemin dans les habitudes françaises vis à vis du compositeur bohémien. A la salle Gaveau, l'orchestre de la Société Philharmonique de Paris guidé par Sydney Beer révéla au public un ouvrage symphonique de l'auteur de Rusalka, sa quatrième symphonie (20). Sans doute une première audition française ! Pour l'autre nouveauté du compositeur du Nouveau Monde, il fallut attendre la fin de l'année aux Concerts Colonne, lors du concert du 26 novembre.
"On a fait un vif succès au jeune pianiste Firkusny. J'y souscris de tout cœur, car le Concerto de Dvorak n'est musicalement qu'une mince histoire, non sans agrément d'ailleurs, mais du genre facile. Au point d vue technique du clavier, il met heureusement en valeur les qualités d'éclat, de virtuosité et de charme qui doivent signaler à l'attention M. Firkusny." (Roger Vinteuil - Le Ménestrel - 2 décembre 1938)
Devant son clavier, que devait penser le pianiste ? Absorbé par la musique de son compatriote, ne s'attachait-il pas à la jouer avec toute son âme, alors que son propre pays se trouvait dépecé de la zone des Sudètes par les forces nazies auxquelles les démocraties occidentales cédèrent à Munich à la fin du mois de septembre ?
J'ai commencé la revue de 1938 par Janáček, une certitude et une interrogation (au concert du 2 juin on a bien entendu de la musique de Janáček, mais quelle pièce ?). Je terminerai l'année de la même manière, par Janáček, une nouvelle certitude et une nouvelle interrogation. Dans son numéro du 16 décembre, le Ménestrel, sous la plume de son correspondant local, J. Barraud, annonçait dans une brève un récital de Firkušný, dans le cadre des "Heures", une organisation lyonnaise de diffusion artistique. (21)
"Lyon. Les Heures. Récital de Firkusny. Bach. Beethoven. Mozart. Chopin. Janacek. C'est dans les danses de Smetana qu'il obtint le plus large succès."
Cette annonce laconique et paradoxale n'en mentionnait pas moins un ouvrage de Janáček, sans en dévoiler l'identité exacte. Comment y voir plus clair ? La consultation du grand quotidien régional, Le Progrès, n'apporte pas de réponse. En page 4 de son numéro du 22 novembre 1938, en compagnie d'une annonce touchant la tenue d'un congrès de scoutisme, d'une autre concernant la sculpture au travers d'un "groupe Paris-Lyon" et d'une dernière signalant un prochain récital de la pianiste hongroise Annie Fischer, un petit pavé publicitaire informait du prochain concert "Aux Heures", que je reproduis dans son intégralité : "Le célèbre pianiste tchèque Rudolf Firkusny. Demain, mercredi 23 novembre, salle Rameau, 21 h., unique récital du célèbre pianiste tchèque Rudolf Firkusny, pianiste d'exception, parmi les plus grands. On sait le succès fulgurant qu'a remporté l'incomparable artiste devant le public lyonnais en ses derniers récitals. Avant de s'embarquer pour l'Amérique, Rudolf Firkusny, en la soirée du 23 novembre, présentera un programme splendide et des œuvres tchèques inédites. Bach, Beethoven, Chopin, Mozart, Danses tchèques et œuvres de Smetana." Le jour du concert, dans la rubrique "Courrier des spectacles", le Progrès reproduisait quasiment à l'identique le programme : "œuvres de Bach, Beethoven, Mozart, Chopin, Liszt, danses tchèques, œuvres de Smetana." Mais les jours suivants, le quotidien s'abstint de tout compte-rendu de ce concert, alors pourtant que le 2 décembre, un papier (sans signature) commentait le concert donné la veille par l'orchestre parisien Colonne et Paul Paray !
Le quotidien lyonnais, le Salut public, fournirait-il quelques indications ? Dans sa livraison du 24 novembre, le chroniqueur Maurice Reuschel (également compositeur) livrait ses impressions dans la Chronique musicale qu'il tenait une fois par semaine.
"Le pianiste Rudolf Firkusny aux 'Heures'. Le pianiste Rudolf Firkusny a retrouvé, mercredi soir, à la salle Rameau, le grand et légitime succès que les Lyonnais lui ont fait lors de ses précédents récitals.
Ce jeune virtuose du piano possède toutes les qualités de ses aînés, les maîtres les plus réputés. Mais on talent ne se contente pas d'être parfait au point de vue technique ; il se recommande au surplus par une grande délicatesse du toucher dans les phrases chantantes, une remarquable fluidité dans les traits en douceur et, à l'occasion, par une résistance du poignet peu commune dans les passages qui exigent toute la force de l'exécutant.
C'est surtout dans la seconde partie d'un programme particulièrement copieux que R. Firkusny a su faire apprécier son jeu sous toutes ses faces.
La Bergère de Smetana a été détaillée avec infiniment de charme. Les deux danses tchèques du même auteur, d'un caractère opposé, ont été présentées avec beaucoup d'adresse également.
Quant à la Ballade, à l'Etude et à la Polonaise de Chopin, malgré quelques réserves au sujet de leur interprétation qui s'éloigne parfois de la tradition classique on peut dire qu'elles soulevèrent avec juste raison l'enthousiasme du public.
Au début du concert, R. Firkusny avait présenté des pages de Bach, de Mozart et de Beethoven dans un style très pur et sans reproche. […]"
Ce jeune virtuose du piano possède toutes les qualités de ses aînés, les maîtres les plus réputés. Mais on talent ne se contente pas d'être parfait au point de vue technique ; il se recommande au surplus par une grande délicatesse du toucher dans les phrases chantantes, une remarquable fluidité dans les traits en douceur et, à l'occasion, par une résistance du poignet peu commune dans les passages qui exigent toute la force de l'exécutant.
C'est surtout dans la seconde partie d'un programme particulièrement copieux que R. Firkusny a su faire apprécier son jeu sous toutes ses faces.
La Bergère de Smetana a été détaillée avec infiniment de charme. Les deux danses tchèques du même auteur, d'un caractère opposé, ont été présentées avec beaucoup d'adresse également.
Quant à la Ballade, à l'Etude et à la Polonaise de Chopin, malgré quelques réserves au sujet de leur interprétation qui s'éloigne parfois de la tradition classique on peut dire qu'elles soulevèrent avec juste raison l'enthousiasme du public.
Au début du concert, R. Firkusny avait présenté des pages de Bach, de Mozart et de Beethoven dans un style très pur et sans reproche. […]"
Un tel commentaire apportait confirmation, mais renforçait les interrogations. Pourquoi ne citait-il pas le nom de Janáček, ni l'ouvrage interprété ? Souvent les critiques musicaux restaient lacunaires par rapport à la totalité du programme d'un concert. Nous en avons ici une illustration de plus… Ou devons-nous en conclure qu'aucune pièce de Janáček ne figurait à ce récital ? Dans ce cas, pourquoi le correspondant local du Ménestrel citait-t-il son nom plus de quinze jours après le concert ? Aurait-il pu confondre Smetana et Janáček - un Tchèque en valant bien un autre ? Le mystère reste entier…
Avant de quitter l'année 1938, une petite statistique intéressant la fréquence des représentations d'opéras en Allemagne, au cours de la saison nous éclairera d'un jour un peu singulier. On aurait pu penser, au vu de la situation politique et les "recommandations" culturelles du pouvoir nazi qui s'apparentaient plus à des ordres qu'à des conseils, que l'opéra aryen dominerait. Pas tout à fait ! Dans son numéro du 7 octobre 1938, le Ménestrel établissait cette liste :
| ordre | opéras | compositeur | nombrede représen- tations |
| 1 | Paillasse | Leoncavallo | 354 |
| 2 | Cavalleria rusticana | Mascagni | 352 |
| 3 | Mme Butterfly | Puccini | 317 |
| 4 | Pierre le Noir | Schultze | 298 |
| 5 | Tsar et Charpentier | Lortzing | 288 |
| 6 | La fiancée vendue | Smetana | 286 |
| 7 | L'Armurier | Lortzing | 269 |
| 8 | Le Trouvère | Verdi | 267 |
| 9 | Carmen | Bizet | 266 |
| 10 | Le Freitchütz | Weber | 249 |
| 11 | La Bohème | Puccini | 238 |
| 12 | Lohengrin | Wagner | 236 |
Curieusement, l'opéra vériste dominait avec aux trois premiers rangs une pièce de chacun des trois représentants de cette tendance, Leoncavallo, Mascagni et Puccini. Quant à l'opéra germanique, il ne se distinguait que quatre fois avec cependant des curiosités, comme le succès de ce Pierre le Noir ou cet Armurier dont beaucoup, à l'heure actuelle, seraient bien en peine d'en avoir entendu quelques notes, à commencer par l'auteur de ces lignes. Dans l'histoire de la musique, des succès éphémères on en dénombra beaucoup, et des succès qui tardaient à se matérialiser, tout autant. La sensibilité humaine est ainsi faite… Pourtant, dans le contexte étouffant du IIIe Reich, voir l'opéra-comique triompher avec Tsar et charpentier d'Albert Lortzing indiquait avec suffisamment d'éloquence que les amateurs souhaitaient une pincée de légèreté pour contrebalancer quelque peu l'oppression quotidienne. Ce Tsar et charpentier avait déjà rencontré le succès au cours de la saison 1929/1930. Pour Pierre le Noir, ce succès assez colossal, laissait présager d'autres succès à venir… Ce Norbert Schultze, dont Pierre le Noir - créé il y a deux ans - était le premier opéra, attira sur lui les regards des maîtres du pays qui ne tardèrent pas à l'enrôler dans le parti nazi. Il signa, un peu plus tard, la musique d'un succès planétaire qui se fredonne encore aux quatre coins de la planète quand on évoque la période de la guerre 39-45 : Lili Marleen. (22) Pour en revenir à cette statistique de 1938, étonnons nous de la douzième place, seulement, d'un opéra de Wagner, dont pourtant les dignitaires du régime s'étaient approprié les mérites et qu'ils avaient choisi comme référence de la musique aryenne. Carmen, comme dans les autres pays d'Europe, continuait à attirer les foules. Quant à la présence d'un opéra tchèque la Fiancée vendue, quelle signification accorder à son classement ? La bonne musique, de temps à autre, ne déjouerait-elle pas les plans machiavéliques des décideurs ? La bonne humeur, la rouerie, le folklore "romantique", une fraîcheur due à l'inspiration de chants et danses populaires, toutes ces caractéristiques de l'opéra de Smetana contribuaient à coup sûr à son succès.
Si l'on compare cette situation allemande de l'opéra à la période précédente, on remarque une assez grande stabilité dans le succès public qui portaient cinq ouvrages lyriques à leur panthéon musical, Carmen, Tsar et Charpentier, Lohengrin, Madame Butterfly et le Trouvère. Le météore de la fin des années 1920, Schwanda éclipsé par un nouveau météore, Pierre le Noir, les deux écoles du chant lyrique allemande et italienne se partageaient les succès. Malgré des pressions constantes de l'appareil d'Etat, le goût du public ne se décrétait pas. Tout au plus, le pouvoir nazi pouvait-il l'accompagner et tenter de l'infléchir quelque peu…
• 1939 •
Nous abordons la dernière année de cette période, mais les menaces réelles qui planent sur l'ensemble de l'Europe troublent les consciences et vont bientôt désorganiser la vie culturelle et musicale avec la mobilisation sous l'uniforme d'un certain nombre d'acteurs en septembre 1939. En mars, trahissant son engagement des accords de Munich, le troisième reich nazi envahit le reste de la Tchécoslovaquie. Cet état passa d'un pays libre en un protectorat sous la coupe de son puissant voisin. Dire que la vie culturelle autochtone s'en trouva bouleversée relève de l'euphémisme !
Cependant, en France la saison musicale des organisations de concerts suivait son cours. Le 18 février, les sonorités de la Symphonie du Nouveau Monde retentirent aux Concerts Pasdeloup dont l'orchestre obéissait à la baguette d'un chef hongrois, Eugen Szenkar.
"Je le féliciterai avant tout, pourtant, de l'ardente minutie avec laquelle il donna son plein sens à la Symphonie du Nouveau Monde ; car l'œuvre de Dvorak est pour nous une moins fréquente surprise ; et par une mise au point telle que celle-là, nous discernions combien de problèmes elle soulève. Pour la première fois, en effet, grâce à ces pages, les thèmes et les rythmes du plus lointain folklore - celui des esclaves nègres et des Indiens dépossédés, - étaient captés par la musique d'Europe, et sans que celle-ci, paradoxalement, voulût rien sacrifier de ses formes les plus traditionnelles. Avec d'autre part, frémissant maintien des intensités et des orgueils du folklore slave. Tout un syncrétisme est là, nostalgique et ample ; et une rencontre, un étonnement, de mondes et de races, une recherche, une ferveur d'unité à travers les contrastes et les diaprures, presque une fascination de mythologie contemporaine ; il importerait de préciser tout cela." (X - Le Ménestrel - 24 février 1939)
Pour la première fois peut-être, on ne faisait pas une moue dédaigneuse envers cette œuvre et on manifestait une compréhension plutôt profonde de cette symphonie et assez surprenante après tous les avis exprimés durant la décennie. La devait-on à une interprétation particulièrement pertinente du chef hongrois et peut-être aussi à des exécutions répétées dont les récidives parvenaient à en dégager d'un flou artistique les lignes principales qui en faisaient l'originalité et la puissance mélodique ?
Le Ménestrel, par l'intermédiaire de sa chronique spécialisée - le Mouvement musical en Province -, nous apprenait une exécution marseillaise de cette Symphonie sous la battue de Louis Fourestier en mars. En toute fin d'année, alors que les difficultés s'accumulaient depuis la déclaration de guerre, ce fut la ville de Bordeaux qui accueillit cette symphonie.
"Les Bordelais, toujours privés de la grande saison du Grand-Théâtre, apaisent leur fringale de musique en assistant aux concerts dominicaux du Conservatoire. […] Le troisième concert du groupement 'conservatorial' était dédié à la musique tchèque et à la musique française. La Symphonie en mi mineur de Dvorak, dite du 'Nouveau Monde', la cinquième de l'auteur, qui lui a valu en France une certaine renommée, a séduit l'auditoire par sa richesse et son originalité. Mlle Marcelle Bunlet, cantatrice d'une probité exemplaire, a complété la partie tchèque du programme en interprétant plusieurs mélodies de concitoyens de Dvorak, accompagnées impeccablement par Mme Carrère-Dencausse." (H. B. - Le Ménestrel - 15 au 29 décembre 1939)
Il est bien dommage de ne pas savoir qui étaient ces concitoyens de Dvořák. Nous resterons donc sur notre faim… A Paris, en province, on continuait généralement à faire preuve de légèreté vis à vis de musiciens qui ne se situaient pas dans la lignée prestigieuse de la musique germanique et française. Si on avait pu entrer en contact avec les élites musicales, peut-être les aurait-on entendu s'étonner majoritairement "Comment peut-on être Tchèque et faire de la musique ?"
Pour rester en province, la radio diffusa de Vichy un concert dirigé par le grand chef Bruno Walter, que ses origines juives obligeait à l'exil, et qui célébra la musique de Debussy, Dukas, Dvořák (Symphonie du Nouveau Monde) - un répertoire peu habituel pour lui - avec Mozart. (fin novembre ou début décembre)
L'année avait débuté aux Concerts Colonne par une nouvelle exécution, le dimanche 12 février, de l'ouverture de la Fiancée vendue de Smetana avec Paul Paray au pupitre. On aurait pu y voir un symbole. Considérer la Fiancée comme la représentation de la nation tchécoslovaque toute entière et voir celle-ci bradée, abandonnée, vendue à son puissant voisin sans scrupule. Nous savons que la création française de l'opéra de Smetana advint en 1928 par la volonté de l'Etat tchécoslovaque de montrer au public français à travers un opéra la vitalité de sa culture. Dans ce contexte, l'Opéra de Paris effectua le choix entre la Fiancée vendue, une pièce de Dvořák et Jenůfa de Janáček. Cependant, à Brno, à Prague, on n'abandonna pas l'idée de faire représenter l'opéra de Janáček sur une scène parisienne. Des tractations furent entreprises, des négociations s'engagèrent entre les milieux musicaux tchèques et l'Opéra de Paris. Finalement, on décida de fixer la création française de Jenůfa en 1939. On distribua les rôles, on engagea un traducteur pour proposer une version française. L'Opéra de Brno consentit à prêter les costumes à celui de Paris. La politique européenne en décida autrement. Lorsque la liberté et la démocratie tchécoslovaque, en mars 1939, furent étranglées et lorsque l'Etat devint un simple protectorat de son voisin sans scrupules, le projet de création tomba dans les oubliettes pendant plus de vingt ans. Si Jenůfa avait été chanté à Paris, en 1939, cela aurait-il changé la reconnaissance française de Janáček ?
Conséquence de la Guerre européenne de 14-18, le Capriccio de Janáček naquit de la commande d'un de ses compatriotes, le pianiste Otakar Hollman qui revint de la guerre avec le bras droit invalide. Comme Paul Wittgenstein l'avait fait avec Ravel, le pianiste tchèque se mit en quête d'un répertoire pour la seule main gauche et pour l'élargir commanda des ouvrages spécifiques à plusieurs compositeurs tchèques. Le Capriccio, en 1926, fut la réponse du compositeur morave. Treize ans plus tard, à Strasbourg, Otakar Hollman en donna la première audition française. Dans quelle salle, avec quels autres musiciens, à quelle date précise ? Je suis dans l'obligation de laisser ces questions sans réponses tant que je n'ai pu trouver de sources fiables pour confirmer cette information.
Au cours du dernier concert de la société Triton (23), le 8 mai, la musique tchèque affirma sa vitalité malgré la situation dramatique du pays. On assista à la première française des Trois Ricercare que Bohuslav Martinů avait composés en 1938 et qui avaient été créés à Venise en septembre de la même année.
"Si la grande et légitime séduction du concert fut Noces, pour lesquelles évidemment s'était dérangée cette foule ardente, la révélation en fut les Trois Ricercare de Bohuslav Martinu : volet d'un triptyque orchestral qui dépassent de bien haut ce qu'il a été donné d'entendre depuis longtemps. Le Tchèque taciturne sort rarement de son silence, mais il nous en rapporte de somptueuses pierreries. Ne parlons guère cependant de la forme, que le nom évoque, mais plutôt de l'intensité de la pensée que l'œuvre reflète. La joie et la souffrance, l'âpre volonté, la mélancolie, l'ardeur de vivre passent en grand vent au travers de tout cela, faisant de l'ensemble un tout incroyablement dense et vrai. Nous ne trahirons pas l'auteur en avouant qu'il a rarement produit pièces plus tchèques de couleur, en même temps que si généralement humaines. Les acclamations montèrent spontanées à celui qui est aujourd'hui un exilé, et qui vient de prouver admirablement de quelle manière peut s'affirmer l'énergie de vivre." (Michel-Léon Hirsch - Le Ménestrel - 19 mai 1939)
J'ai déjà signalé l'empathie profonde qu'émettait Michel-Leon Hirsch envers la musique tchèque. Il en produit ici une nouvelle démonstration musicale et humaine. Cette manifestation ne pouvait se réduire à la seule musique, si grande qu'en soit la qualité ; les auditeurs n'oubliaient pas la disparition récente de l'indépendance du pays du compositeur et la responsabilité collective qu'ils portaient quelque part. Les acclamations du public envers le compositeur tchèque tentaient d'apaiser la conscience des alliés français de la Tchécoslovaquie qu'ils avaient laissé seule face à l'ogre nazi. On entrait dans une période où les artistes se trouvaient dans l'obligation de se confronter à la politique… Notons, pour en revenir au sujet strictement musical, la participation des deux pianistes, Monique Haas et Lucette Descaves et la présence de Charles Münch à la tête de l'ensemble orchestral.
Et puisque la réalité oblige parfois à transgresser les règles que l'on se donne, nous franchirons le début d'année 1940 où tout un chacun s'était installé dans une drôle de guerre qui ne touchait pas encore le territoire français. Dans l'attente angoissante d'une suite tragique, l'hiver 40 prit une tournure particulière quant à la musique. On ne l'écoutait pas tout à fait comme avant. Ou plus précisément, certaines musiques dépassaient la stricte émotion artistique pour aborder la solidarité entre les peuples, suivant l'origine des compositeurs. Premier exemple, le mal aimé - jusque là - Concerto pour violoncelle de Dvořák.
"Concerts Colonne-Lamoureux. (24) 18 février. - M. Pierre Fournier joue noblement le Concerto pour violoncelle d'Anton Dvorak, et certes il fallait sa simplicité, son émotion concentrée, la pureté de son style et d'une technique magistrale, pour dégager de cette longue pièce l'ardente sincérité. L'âme de l'homme, l'âme du patriote tchèque gonfle et magnifie phrases et développements qu'on ne saurait entendre comme une œuvre de musique pure. Il faudrait chercher, dans la production généreuse de Dvorak, quelques-unes de ses compositions pénétrées du sentiment de sa patrie, que les Français connaissent mal : Praga, le Carnaval, Furiant, des fragments symphoniques de Roussalka… Il y aurait là de quoi intéresser les mélomanes, en même temps qu'un vrai témoignage de sympathie à la malheureuse Bohême." (Michel-Léon Hirsch - Le Ménestrel - 23 février/1er mars 1940)
Le critique musical que son admiration troublait confondait allègrement ouvrages de Dvořák et pièces d'autres compositeurs tchèques. L'auteur du Concerto pour violoncelle n'a pas écrit Praga, mais ce poème symphonique appartient à la plume de Josef Suk, certes en situation de parenté puisque celui-ci épousa une des filles de son maître.
Deuxième exemple à Nancy à la fin du mois de janvier 40.
"Le deuxième concert du Conservatoire a pris, par instant, le ton d'une véritable manifestation patriotique. Le public acclama sans fin les œuvres de Sibelius, Paderewski, Chopin, Dvorak, Vaughan Williams. […] La belle voix grave et un peu triste de Mme Bunlet s'éleva de nouveau pour dire toute la nostalgie maladive de Dvorak : Quand ma mère m'apprenait." (Maurice Cajelot - Le Ménestrel - 26 janvier/2 février 1940)
Quand on sait que le concert se termina par l'Hymne polonais et la Marseillaise, on mesure là une dimension inhabituelle d'une soirée musicale. La rudesse du temps, son incertitude poussait à rendre hommage aux peuples meurtris (la Tchécoslovaquie en mars 1939, la Pologne en septembre de la même année, la Finlande envahie par l'URSS) et à se rassurer avec ses alliés britanniques et à l'aide de l'hymne national !
Troisième exemple, aux Concerts Pasdeloup, le 14 janvier, dont je donne in extenso le compte-rendu qu'écrivit Michel-Léon Hirsch dans la revue Le Ménestrel qui tentait de survivre à la situation.
"Il est difficile de parler de ce concert comme l'un quelconque de ces après-midi dominicaux : alors qu'un pianiste polonais vient jouer du Chopin et que l'orchestre interprète En Saga de Sibelius, comment imaginer que nos soucis, que nos espérances s'effacent devant la seule musique ? Mais Chopin, mais Sibelius eussent-ils eux-même compris qu'on ne les écoutât qu'en amateurs de belles formes ? Non, il était singulièrement juste et légitime d'évoquer, à propos du Concerto en fa mineur, des mazurkas, de la Polonaise en la bémol, le drame de la Pologne assaillie et poignardée, et à propos du poème de Sibelius, l'épique lutte d'aujourd'hui. Aussi jamais plus dense foule ne fut salle Gaveau, jamais si recueillie ; rarement si intime fut l'accord des musiciens, du soliste, du chef, du public.
Grâces en soient rendues au jeune prix du dernier concours Chopin de Varsovie, M. Malcuzynski, dont la maîtrise au clavier est merveilleusement pure et sincère, et rappelle, la dureté scintillante en moins, l'exceptionnelle nature de Nicolaï Orloff ; à Albert Wolff aussi et surtout, toute jeunesse, toute flamme, qui donna En Saga, par cœur - et de ce soin pieux on ne saurait manquer d'être touché - une traduction bouleversante, combien belle ! Donnez-nous aussi un jour Ma Patrie de Frédéric Smetana, Albert Wolff !…" (Le Ménestrel - 12/19 janvier 1940)
Grâces en soient rendues au jeune prix du dernier concours Chopin de Varsovie, M. Malcuzynski, dont la maîtrise au clavier est merveilleusement pure et sincère, et rappelle, la dureté scintillante en moins, l'exceptionnelle nature de Nicolaï Orloff ; à Albert Wolff aussi et surtout, toute jeunesse, toute flamme, qui donna En Saga, par cœur - et de ce soin pieux on ne saurait manquer d'être touché - une traduction bouleversante, combien belle ! Donnez-nous aussi un jour Ma Patrie de Frédéric Smetana, Albert Wolff !…" (Le Ménestrel - 12/19 janvier 1940)
Lorsque la "drôle de guerre" laissa place au mois de mai 1940 à la vraie guerre, violente, intense et fulgurante et à l'exode de foules innombrables, il n'était plus temps de penser à la musique, mais simplement à la survie…
Conclusion
Une petite statistique. A Paris, de 1928 jusqu'en 1939, on compta 250 ouvrages de musiques tchèques appartenant à 25 compositeurs. Comme on peut s'en douter à la lecture de tout ce qui précède, Dvořák est le plus représenté avec 95 œuvres, Smetana et Martinů suivent avec respectivement 44 et 39 pièces interprétées, ensuite Janáček avec 10, Novák 9, Kricka 7, Weinberger, Suk et Trneček 6.

On s'aperçoit donc que pendant cette période, la perception de la musique tchèque reposait surtout sur les épaules de Dvořák, dont finalement surnageaient seulement trois ouvrages, la Symphonie du Nouveau Monde, le Concerto pour violoncelle et orchestre et le Quintette à cordes avec piano, opus 81. La partie immergée de la production symphonique, chambriste, vocale de Dvořák restait totalement ignorée. Quant aux danses slaves, si fameuses, elles ne jouissaient de succès que dans l'adaptation de Fritz Kreisler par rapport à l'original. Deuxième figure de proue de l'école tchèque, Bedřich Smetana ; sa connaissance restait tout aussi incomplète que celle de son cadet. Lui aussi se distinguait surtout à travers trois pièces, le Quatuor De ma vie, l'ouverture de la Fiancée vendue et dans une moindre mesure la Vltava. Les six œuvres de ces deux compositeurs porte-étendards de la musique de leur pays furent les seules à connaître une diffusion régulière, répétée de manière constante. Encore convient-il pour les deux ouvrages orchestraux de Dvořák de rappeler dans quelle piètre estime on les reçut pendant longtemps, leur perception ne s'améliora que dans les deux ou trois dernières années de la période considérée. En ce qui concerne les deux pièces de musique de chambre des représentants des pays tchèques, le Quatuor de Smetana et le Quintette de Dvořák, si Francis Touche et ses acolytes ne s'étaient pas pris d'une passion pour ces deux ouvrages en en assurant la majorité des exécutions, ces deux pièces seraient restées dans la même zone d'ombres que beaucoup, beaucoup d'autres. Troisième cas, celui de Martinů dont le nombre d'exécutions se haussa presque au niveau de celles de Smetana. Fait significatif pour un compositeur vivant. A quoi devait-il ce début de notoriété ? Ce compositeur, bien que né en Bohême et Tchèque jusqu'au bout des ongles, par ses études auprès d'Albert Roussel qui le soutint efficacement, vit s'ouvrir beaucoup plus facilement les programmes des concerts que la plupart de ses compatriotes. Par sa résidence parisienne prolongée, par son mariage avec une Française, il sut s'attirer l'attention et bientôt la sympathie de nombre de musiciens qu'il rencontrait régulièrement et progressivement se fondit dans le milieu musical parisien au point d'en faire partie intégrante au même titre que bien des compositeurs hexagonaux. Un peu comme le Polonais Alexandre Tansman et le Roumain Marcel Mihalovici qui le rejoignirent au sein du comité exécutif de l'association Triton où ils resserrèrent les liens qu'ils avaient déjà noués avec nombre de musiciens français tels Milhaud, Honegger, Poulenc, Rivier, Ibert, Ferroud… Ces étrangers, sans renier leur culture d'origine, adoptèrent néanmoins une vie française que leur mariage respectif avec Colette Cras, fille du compositeur Jean Cras, pour Alexandre Tansman et la pianiste Monique Haas pour Mihalovici, renforça au point qu'ils constituèrent ce que l'on nomma l'Ecole de Paris, comme je l'ai déjà indiqué au cours de cet article. Le lecteur soucieux d'exhaustivité quant à la pénétration française de la musique de Martinů pourra consulter avec profit le site www.martinu.cz/katalog/ (en tchèque et en anglais) où il trouvera une bonne vingtaine de créations d'œuvres de Martinů sur notre territoire. Mais il faudrait de nouvelles recherches, longues et patientes, pour dresser une liste d'autres auditions françaises de ses ouvrages…
Dans l'état actuel des recherches, de 1928 à 1939, Janáček fut joué à quatorze reprises en France. (25) C'est bien peu. Une pièce pour piano (sans aucune assurance sur son existence, voir le concert lyonnais de Rudolf Firkušný de 1938), deux œuvres de musique de chambre, un chœur, deux ouvrages symphoniques, un recueil de mélodies et rien d'autre. Si sa musique impressionna quelque peu et dérouta beaucoup, la faible fréquence de son exécution ne facilita pas la pénétration de celle-ci dans les milieux musicaux. Un seul de ses ouvrage bénéficia de 3 (et peut-être 4) auditions, sa Sonate pour violon et piano. Peut-on tenter d'expliquer pourquoi cette sonate connut ce succès et aucun autre ouvrage ? Serait-ce dû à sa présentation le 5 août 1923 au festival international de musique contemporaine à Salzbourg ? Immanquablement, certaines des œuvres jouées lors de ce type d'événement devaient attirer sur elles l'attention d'interprètes étrangers. Quatre ans plus tard, un violoniste et une pianiste français la donnèrent en première audition française, suivie d'autres auditions en 1930, 1933 et 1935. Comme par ailleurs, les articles de quotidiens et de revues spécialisées (à l'exception de quelques numéros de La Revue Musicale et du Ménestrel) ne parlaient que très peu du compositeur morave et que les disques 78 tours ne lui portaient pas d'intérêt (26), bien peu de Français en 1939 pouvaient se vanter d'une connaissance de l'œuvre de Janáček si partielle soit-elle. Les interprètes tchèques jouèrent un rôle de premier plan (la Chorale des Institutrices de Prague, le quatuor de Prague, Rudolf Firkušný, Vítĕzslava Kaprálová), la pianiste Germaine Leroux dévouée à la cause musicale tchèque ne plaignit pas ses efforts, mais les interprètes français touchés par le compositeur morave n'étaient pas assez nombreux pour prendre le relais et jouer un rôle d'entraînement auprès des autres musiciens et du public. Si l'on peut se féliciter d'apercevoir le nom d'un chef tel celui de Pierre Monteux parmi les interprètes français de Janáček, il nous faut déchanter immédiatement. On doit reconnaître à Pierre Monteux le mérite d'avoir créé la Sinfonietta. Mais il ne réédita jamais cette exécution et son exploration du corpus symphonique du compositeur morave s'arrêta net. Aucun autre grand chef d'orchestre ne proposa plusieurs auditions d'un de ses ouvrages symphoniques. Avec son orchestre Pasdeloup, Rhené-Bâton joua bien des extraits des Danses de Lachie, par deux fois, à quelques mois d'intervalle, en 1930 et 1931, mais lui non plus ne récidiva pas.
Ces semences se révélèrent infructueuses tout d'abord, noyées qu'elles étaient au milieu de pièces d'autres compositeurs tchèques d'où il était difficile de distinguer "le bon grain de l'ivraie". Les exécutions de la musique de Janáček ne furent pas significativement plus nombreuses que celles de Novák, Suk, Weinberger, Trneček et Křička. Telles des météorites traversant un ciel d'été, elles intriguèrent. Elles laissèrent néanmoins certaines traces chez quelques musiciens, musicologues et auditeurs. Mais que la germination s'avéra longue !
| date | lieu | œuvre | interprète | ||
| ville | salle | ||||
| 1929 | 24/5 | Paris | Pleyel | Sinfonietta | Orchestre Symphonique de Paris - Pierre Monteux |
| 1930 | 22/11 | Paris | Gaveau | Chants de Hradcany (Belvédère) | Chœur des Institutrices de Prague - Metod Vymetal |
| 27/11 | Lyon | Rameau | Chants de Hradcany (Belvédère) ? | ||
| nov déc | Le Havre, Dijon, Reims, Nancy, Lille, Strasbourg | ||||
| 8/12 | Paris | Sorbonne | Sonate violon et piano | M.Hijman, piano, ?, violon | |
| 28/12 | Paris | Champs-Elysées | Danses de Lachie, deux extraits | orchestre Pasdeloup - Rhené Bâton | |
| 1931 | 31/1 | Paris | Pleyel (Chopin) | Quatuor n°1 | Quatuor Zika |
| 30?/1 | Paris | Hôtel de la fondation S. de Rothschild (AFEEA) | Quatuor n°1 | Quatuor Zika | |
| 1/3 | Paris | Champs-Elysées | Danses de Lachie, quatre extraits | orchestre Pasdeloup - Rhené Bâton | |
| 29/5 | Paris | Ecole Normale de musique | Concertino | Rudolf Firkušný, piano - Alfred Cortot, direction | |
| 1933 | 8/2 | Paris | Foyer Etudiants | Ballade* | Louis Perlemuter, violon -Marie-Thérèse Blahovcova, piano |
| 17/5 | Paris | Pleyel (Debussy) | Sonate violon et piano | M.Waleson, violon - Mlle Doorman, piano | |
| 1935 | 15/2 | Paris | Ecole Normale de musique | Sonate violon et piano | Robert Soetens, violon - Germaine Leroux, piano |
| 1936 | 25/3 | Paris | Ecole Normale de musique | Journal d'un disparu | José Trévi, ténor, Germaine Cernay, mezzo, Germaine Leroux, piano |
| 1937 | 30/7 | Paris ? | ? | La piste du loup | Chorale des Institutrices de Prague |
| 1938 | 2/6 | Paris | Pleyel (Chopin) | ? | Josef Páleníček, piano |
| 23/11 | Lyon | Rameau | ? | Rudolf Firkušný, piano | |
| 1939 | ? | Strasbourg | ? | Capriccio | Otakar Hollman, piano |
Liste des œuvres de Janáček entendues en France de 1929 à 1939
en l'état actuel de nos recherches
en jaune, audition non répertoriée jusqu'à présent dans les études musicologiques.
en rose, information incertaine ou inconnue.
* Ballade : sans doute, le second mouvement de la sonate pour violon et piano… ?
Si l'on envisage la période complète de l'entre-deux-guerres, la pénétration musicale tchèque ressemble assez à celle de la dernière décade de cette période avec des traits aussi marqués de la prépondérance de Dvořák avec près de 40 % des ouvrages exécutés parmi toutes les œuvres tchèques diffusées en France. La musique de Smetana restait aux environs de 18 %. Par contre, Martinů, beaucoup moins présent dans la première décennie que dans la seconde, était assez en retrait, presque talonné par Novák qui, toutefois, récoltait mal les fruits des contacts qu'il noua lors de ses voyages en France en 1909, 1910, 1911 et ensuite annuellement de 1925 à 1931, avec pour exception l'année 30. Janáček ne se distinguait encore moins, totalisant seulement 17 exécutions, passant inaperçu à côté de Štěpán, Křička et Suk qui le devançaient d'une à quatre unités. Le compositeur de Jenůfa restait englué au milieu d'autres musiciens de son pays, n'offrant pas une visibilité très claire aux différents auditoires. Peu de personnes ne pouvaient deviner que dans ce petit groupe se cachait un génie dramatique et musical hors norme.
en rose, information incertaine ou inconnue.
* Ballade : sans doute, le second mouvement de la sonate pour violon et piano… ?
Si l'on envisage la période complète de l'entre-deux-guerres, la pénétration musicale tchèque ressemble assez à celle de la dernière décade de cette période avec des traits aussi marqués de la prépondérance de Dvořák avec près de 40 % des ouvrages exécutés parmi toutes les œuvres tchèques diffusées en France. La musique de Smetana restait aux environs de 18 %. Par contre, Martinů, beaucoup moins présent dans la première décennie que dans la seconde, était assez en retrait, presque talonné par Novák qui, toutefois, récoltait mal les fruits des contacts qu'il noua lors de ses voyages en France en 1909, 1910, 1911 et ensuite annuellement de 1925 à 1931, avec pour exception l'année 30. Janáček ne se distinguait encore moins, totalisant seulement 17 exécutions, passant inaperçu à côté de Štěpán, Křička et Suk qui le devançaient d'une à quatre unités. Le compositeur de Jenůfa restait englué au milieu d'autres musiciens de son pays, n'offrant pas une visibilité très claire aux différents auditoires. Peu de personnes ne pouvaient deviner que dans ce petit groupe se cachait un génie dramatique et musical hors norme.
Vous pouvez consulter les deux tableaux récapitulatifs suivants qui couvrent complètement la période d'entre-deux-guerres et même un peu plus pour Janáček, pour mesurer la diffusion de quelques ouvrages marquants de Smetana et Dvořák…
| Tableaux récapitulatifs | |
| premières auditions françaises d'œuvres de Janáček jusqu'à 1939 | Smetana, Dvořák et la France, pendant l'entre-deux-guerres |
Joseph Colomb - août 2008
Notes :
1. En fait Janáček poussa son dernier soupir à Ostrava dans l'hôpital où il avait été conduit alors que son état de santé, chez lui à Hukvaldy, s'aggravait brusquement.
2. On pensait que Dvořák n'avait composé que 5 symphonies. Pour plus de détails, cliquer ici. (catalogue Burghauser - Alain)
3. Programme du concert du 24 mai 1929 :
le Mariage de Figaro, ouverture - Mozart
Symphonie vénitienne (avec viole) - Lorenziti
Sinfonietta - Janáček
Concerto en la majeur pour viole - Asiolo
Daphnis et Chloé, ballet intégral - Ravel, telle fut annoncée la dernière partie de ce concert. En fait, Monteux se contenta de donner la deuxième suite de cet ouvrage qu'il fit précéder par le Chasseur maudit de Franck.
Symphonie vénitienne (avec viole) - Lorenziti
Sinfonietta - Janáček
Concerto en la majeur pour viole - Asiolo
Daphnis et Chloé, ballet intégral - Ravel, telle fut annoncée la dernière partie de ce concert. En fait, Monteux se contenta de donner la deuxième suite de cet ouvrage qu'il fit précéder par le Chasseur maudit de Franck.
Une fois de plus constatons la générosité d'un tel concert par rapport aux programmes de nos concerts actuels !
4. Hans Kindler, violoncelliste de formation, il s'intéressa si bien à la direction d'orchestre qu'il créa le National Symphony Orchestra à Washington au début des années 30.
5. Danses de Lachie. Il s'agit d'une composition remontant aux années 1890 consécutivement aux premières années de collectes de musique populaire entreprises dans la région natale du musicien dès 1885 et amplifiées à partir de 1888. Danses de Lachie (Lašské tance) - VI/17 - Cette suite de 6 danses (Starodávný I, Požehnaný, Dymak, Starodávný II, Celadansky, Pilky) rassemblées sous ce titre par Janáček en 1924, connut sa première audition à Brno le 2 décembre 1924 sous la direction du fidèle František Neumann. L'édition par Hudebni Matice n'intervint qu'en 1928. Voir le feuilleton de Janáček "Ma Lachie"
6. Vojtech Borivoj Aim (1886 - 1972), élève de Novák, chef de chœur et compositeur - Václav Kaprál (1889 - 1947) élève de Janáček (1907 - 1910) et du pianiste français Alfred Cortot (1923 -1924), compositeur, membre du club des compositeurs moraves, chef de chœur, professeur au Conservatoire de Brno - Václav Kalik (1891 - 1951), compositeur tchèque, auteur de plusieurs opéras.
7. Les chants du Château de Prague, (Hradčanské písničky) un ensemble de trois chœurs pour voix de femmes écrits par Janáček en 1916 sur des vers de František S. Procházka : Zlatá ulička (la ruelle d'or), Plačící fontána (la fontaine de larmes), Belveder (belvédère).
8. Il s'agit bien de la grande harpiste Lily Laskine, âgée à ce moment-là de 27 ans !
9. Otokar Ševčík (1852 - 1934), violoniste tchèque. Eminent pédagogue, à Prague, à Vienne et à Kiev, il forma de nombreux violonistes, tels Jan Kubelik, Václav Talich, Efrem Zimbalist, Wolfgang Schneiderhan, Louis Krasner, les compositeurs Reinhold Glière, Silvestre Revueltas…
10. Quelles pensées amères durent effleurer les institutrices de la Chorale lorsqu'en 1938 lorsqu'elles virent leur peuple sacrifié sur l'autel de la paix à Munich par les puissances occidentales dont le peuple tchèque ne pouvait pas douter de l'une d'entre elles, comme le leur avait affirmé bien imprudemment notre compatriote Edouard Herriot !
11. Le quatuor Zika interpréta ce même Quatuor n° 1 au cours du Festival international de Musique Contemporaine à Venise, le 4 septembre 1925, en présence du compositeur.
12. Le quatuor Löwenguth fut créé en 1929 par Alfred Löwenguth qui en prit la direction et connut une longue existence jusqu'à 1983, date de la disparition de son fondateur.
13. Silvestr Hippmann fit partie de la délégation tchèque des musiciens qui se rendirent à Venise, en septembre 1925, au festival de musique de chambre de la Société Internationale de Musique Contemporaine. Voir la photo où devant Saint Marc il pose non loin de Janáček avec d'autres compositeurs et interprètes tchèques.
14. Quatuor Amati. Depuis les années 30, plusieurs ensembles ont pris le nom du luthier italien.
15. Blanche Honegger. Violoniste suisse née à Genève en 1909. Elle se maria avec Louis Moyses, pianiste, fils du flûtiste Marcel Moyses. A eux trois, ils formèrent un Trio dont l'activité au festival américain de Marlboro compta.
16. La société Triton, dont le comité directeur en 1934 regroupait Henri Barraud, Marcel Delannoy, Claude Delvincourt, Pierre-Octave Ferroud, Jean Françaix, Jacques Ibert, Darius Milhaud, Jean Rivier et Henri Tomasi (membres français) et Tibor Harsanyi, Arthur Honegger, Igor Markevitch, Bohuslav Martinů, Gustavo Pittaluga et Sergueï Prokofiev (membres étrangers) mit sur pied des séries de concerts de musique de chambre de 1932 à 1939 offrant une largesse d'esprit relativement rare dans le Paris de cette époque pour programmer en plus des œuvres de ses sociétaires, des musiciens étrangers comme Conrad Beck, Erwin Schulhoff, Alexandre Tansman, Arthur Lourié, Alexandre Tcherepnine et Janáček ou plus connus, ainsi Paul Hindemith, Georges Enesco et Bela Bartok.
17. Jarmila Vavrdova. Cette cantatrice se chargea de plusieurs premières auditions de mélodies de Vítĕzslava Kaprálová, la fille de Václav Kaprál. Les Berceuses de Václav Kaprál furent chantées par Jarmila Vavrdova sous la direction de Karel Ančerl à Barcelone durant le 14e festival international de la Société Internationale de Musique Contemporaine en avril 1936.
18. Informations transmises par Jean-Gaspard Páleníček.
19. Vítĕzslava Kaprálová (1915 - 1940) est la fille du compositeur Václav Kaprál, membre dans les années 20 du Club des compositeurs moraves dont Janáček fut un temps le président. Un fil rouge reliait ainsi le vieux compositeur à la fille de son ancien élève. Vítĕzslava qui résida en France à partir de 1937, étudia à l'Ecole Normale de Musique comme son père quelques années plus tôt, prit des cours de direction d'orchestre auprès de Charles Munch. Elle bénéficia de cours particuliers de composition que lui prodigua son ami Bohuslav Martinů avec qui elle était très liée. Durant sa courte vie, elle composa un ensemble de pièces qui laissaient présager un développement prometteur, mais la maladie la faucha prématurément. Voir le site extrêmement intéressant www.kapralova.org
20. 4ème symphonie de Dvořák. On pensait qu'il n'en avait écrit que 5. En fait, il s'agit de la huitième qu’il ait composé.
21. "Les Heures". Créée en 1917 par Irma Grignon-Faintrenie, une femme dynamique, cette société dont l'activité reposait sur les seules épaules de sa créatrice, joua un rôle éminemment important dans la vie artistique lyonnaise jusqu'en 1964, organisant chez elle, des saisons culturelles où se côtoyaient conférences, concerts, expositions et même une école d'art. Arthur Rubinstein, Yves Nat, Wilhelm Kempff, Andrès Segovia, Ginette Neveu, Jacques Thibaud, etc y donnèrent des récitals. Mme Grigon-Faintrenie prolongea en plein XXe siècle l'atmosphère des salons littéraires et philosophiques du XVIIIe siècle.
22. Pierre le Noir n'a pas été retenu par Piotr Kaminski pour figurer parmi les Mille et un opéras, titre de son très sérieux et très épais volume traitant comme son nom l'indique des opéras de toutes les époques. Editions Fayard.
23) Voici le programme complet de ce dernier concert du Triton, copieux et riche :
Bohuslav Martinů, Trois Ricercare
Marcel Mihalovici, Etudes en deux parties
Claudio Monteverdi, Il Combattimento di Tancredi e Clorinda
Sergueï Prokofiev, Pierre et le Loup
Florent Schmitt, Six Triolets vocaux
Igor Stravinsky, Noces.
Marcel Mihalovici, Etudes en deux parties
Claudio Monteverdi, Il Combattimento di Tancredi e Clorinda
Sergueï Prokofiev, Pierre et le Loup
Florent Schmitt, Six Triolets vocaux
Igor Stravinsky, Noces.
24) A cause de la mobilisation, ni les Concerts Lamoureux, ni les Concerts Colonne ne pouvaient réunir suffisamment de musiciens pour former un orchestre. Les deux sociétés de concerts décidèrent d'unir provisoirement leurs forces pour offrir une série de concerts.
25) Quatorze concerts identifiés (lieu, date, interprètes…) de façon sûre et plusieurs autres dont je n'ai pas retrouvé jusqu'à présent des informations offrant suffisamment de garantie de véracité…
26) N'imaginons pas que le disque dans ces premières années de son existence ne s'intéressait qu'aux œuvres du répertoire. Des ouvrages de musique moderne, comme par exemple l'opéra Pelléas et Mélisande de Debussy, l'Oiseau de feu de Stravinsky ou la Troisième symphonie d'Albert Roussel, cette dernière enregistrée moins d'un mois après sa création en concert, furent publiés et trouvèrent leur public.
Sources :
Le Guide du Concert, années 1928 - 1938, consulté à la Médiathèque Gustav Mahler, Paris (remerciements au personnel de cette médiathèque en particulier Christiane David, Sandra Popoff et Alena Parthonaud)
La Revue Musicale, années 1929 - 1938
Le Figaro, chronique musicale de Robert Brussel, années 1928 - 1938
Le Temps, chroniques musicales d'Henri Malherbe et Florent Schmitt, années 1930 - 1938
Le Ménestrel, revue musicale hebdomadaire, années 1928 - 1939
Le Progrès de Lyon, le Salut Public, quotidiens lyonnais
Michel Duchesneau - L'avant-garde musicale à Paris de 1871 à 1939 - Mardaga - 1997
Jean-Philippe Mousnier - Pierre Monteux - L'Harmattan - 1999
Hervé Lacombe, Géographie de l'Opéra au XXe siècle, Fayard, 2007
Merci à Alain Chotil-Fani pour les heures infructueuses passées en février 2009 à la BDIC de Nanterre.

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