vendredi 1 août 2008

Emmanuel Krivine et la Chambre Philharmonique : Dvořák (symphonie n° 9), Schumann (Konzertstück)

Début 2008, Naïve m'a commandé un texte de présentation pour un nouveau CD. J'ai accompli cette tâche sans connaître l'interprétation qui serait publiée. Je la découvre aujourd'hui seulement : la valeur musicale de cette version m'incite à en parler sans attendre sur musicabohemica.blogspot.com.

La symphonie du Nouveau Monde a eu très tôt les honneurs du disque. Aux visions légendaires des grands interprètes de la première moitié du XXe siècle, de Stokovski à Mengelberg en passant par Toscanini et Talich, ont succédé les témoignages moins précaires techniquement mais au style plus sage des philharmonies de l’après-guerre. D’Ancerl à Szell, de Bernstein à Kondrachine, quasiment tous les chefs de renom ont inscrit la partition à leur répertoire. Dès lors, tout a-t-il été dit sur cette symphonie si connue ? Non : depuis quelques années une nouvelle approche, inspirée par le mal-nommé « esprit baroque », parvient à surprendre. Les mélomanes se souviennent de la version radicale d’Harnoncourt avec le Concertgebouw d’Amsterdam. Et en 2008, Emmanuel Krivine se penche à son tour sur l’œuvre avec ses musiciens de la Chambre Philharmonique.

Une philharmonie de chambre ? Derrière l’oxymore se cache un ensemble inédit. Des musiciens experts et passionnés par leur instrument, par l’histoire de l’interprétation et de la facture instrumentale – comme l’on n’en trouvait guère que dans de petites formations baroqueuses – se réunissent autour d’Emmanuel Krivine pour interpréter à leur manière le grand répertoire romantique. Respecter l'instrumentarium original - les musiciens jouent sur instruments d'époque -, rendre justice à la partition et à ses contrechants discrets, abolir l’approche prussienne qui a fini par envahir les salles de concert et standardiser le son, voilà leur défi.

Dès les premières notes, leur Nouveau Monde surprend. Aucun attentisme, refus du vibrato, rôle dominant de la dynamique. Le son de la Chambre, tout en transparence et ciselé avec soin, rend pleinement justice à l’orchestration de Dvořák. Ce mouvement impétueux est rendu avec une générosité inattendue. Notons que la reprise de l'exposition est respectée, ce qui n'est pas toujours le cas, même pour des versions de référence. Comme il le fera à plusieurs occasions, le chef se permet de varier légèrement les nuances au cours des reprises. Le Largo permet d’admirer le son des cuivres, d’autant plus que les instruments d’époque ne sont pas réputés pour leur aisance ! Le cor anglais fuit tout pathos : l'émotion passe précisément dans le respect de la lettre. Nul besoin d'en rajouter. La volonté de laisser respirer la musique, de permettre aux mélodies de s'installer est manifeste, sans jamais laisser place à une sensation d’immobilisme. Les coups d’archet du Scherzo servent admirablement son urgence rythmique. L’on est heureux d’entendre des détails rares : écoutez le contrechant des contrebasses (lettre E et mesures suivantes), d’ordinaires inaudibles. Le final, orgiaque et parcouru d'accès de véhémence, couronne cette interprétation inventive et recherchée.

L’on sait gré aux interprètes de nous servir un Konzertstück de Schumann de la même veine. L’orchestre schumannien est pataud, obscur ? ici vous oublierez ces préjugés, tant la précision des plans, la pâte orchestrale sont lumineuses. Mais l’on attend particulièrement la rencontre des quatre solistes sur les instruments que Schumann connaissait : l’œuvre est en effet née de la volonté d’exploiter le tout nouveau cor à pistons, alors que l’orchestre conservait ses deux cors naturels. C’est évidemment ce choix qui a été retenu ici. David Guerrier, Antoine Dreyfuss, Emmanuel Padieu, Bernard Schirrer illustrent parfaitement l’excellence de leur génération en servant Schumann comme rarement il l’aura été.

Espérons que ce CD de la firme Naïve (V5132, sortie nationale le 26 août 2008) rencontre l’accueil qu’il mérite. Peut-être aurons-nous la chance d’entendre ces mêmes musiciens dans d’autres œuvres de Dvořák. Les symphonies, naturellement, mais peut-être plus encore les poèmes symphoniques. Qui sait quels envoûtements seraient capables de tirer Emmanuel Krivine et la Chambre Philharmonique d’une œuvre comme l’Ondin ?

Alain Chotil-Fani

PS - peut-être n'est-il pas inutile de préciser que je n'ai pas le moindre intérêt financier dans le succès commercial de ce CD. La notice a fait l'objet d'une commande, et l'affaire s'arrête là : pas un centime de plus ne me sera versé si le CD se vend bien. Je précise aussi que si cet enregistrement avait été moyen, ou simplement bon, je ne m'en serais pas fait l'écho, tant la discographie est pléthorique. On aura compris, en lisant les lignes qui précèdent, que cela n'est pas le cas.

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