mercredi 10 mars 2010

Un air d'Amérique : (7) Le quatrième pouvoir

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Le quatrième pouvoir

L’on ne saurait expliquer le succès instantané de la neuvième symphonie par ses seules qualités musicales. L’attente de sa première audition a été soigneusement entretenue, de manière à encourager l’intérêt du public. L’inattendue et élogieuse opinion de Dvořák sur la qualité des chants populaires noirs ne pouvait pas passer inaperçue. Aussi, quand la presse s’empare de l’information et publie en gros caractères l’entrevue du compositeur, les journalistes connaissent parfaitement le caractère explosif de ce genre de déclaration. Le coup était prémédité : dès le lendemain l’article paraît dans l’édition européenne du journal, imprimée en langue anglaise à Paris. Dans les jours suivants sont présentées en « une » les réactions de musiciens européens, souvent indignés, parfois intéressés. Une semaine après le premier article, un autre placard du quotidien new yorkais proclame la foi de Dvořák en un renouveau de la musique américaine puisant aux sources des chants d’esclaves : « Dans la musique noire, je découvre tout ce qu’il faut pour une noble et belle école de musique ».

Et Anton Bruckner, ménestrel de Dieu autrichien, admirateur éperdu de Wagner et auteur de monumentales symphonies, de secouer la tête d’un air navré. Une inspiration africaine ! Pour une symphonie ? C’est invraisemblable. Une telle musique n’a jamais donné le moindre thème aux maîtres du passé, n’est-ce pas ? (15) Ce pauvre Tchèque est tombé bien bas. Annoncer une telle idée alors que l’Amérique reconnaît juste en ce moment la valeur de mes propres œuvres, enfin ! Avez-vous vu l’accueil réservé là-bas à mes dernières symphonies ? Voilà le sens de l’histoire.

Anton Bruckner n’est pas le seul à douter de l’intuition de son confrère. De nombreux autres musiciens s’expriment, souvent négativement, pendant cette piquante semaine de mai 1893. La chronologie est donc très resserrée. Tout porte à penser que l’événement était minutieusement planifié, et orienté pour alimenter la controverse. Plusieurs mois avant la première audition de la Symphonie du Nouveau Monde, le bouche à oreille propage déjà la rumeur sur la Czech Negro Symphony. L’on comprend mieux l’expectative des New Yorkais et du monde musical envers cette pièce porteuse de tant de défis claironnés à la face de tout le monde occidental, grâce aux bons offices d’une presse avide de révélations fracassantes.

Car la presse écrite entame alors ses années d’outrances et de provocations. Voici l’ère du Yellow Journalism. Le journalisme jaune vise non pas à commenter l’actualité mais à la provoquer. Au diable la déontologie ! Le sensationnel, le sordide font vendre. Place aux titres accrocheurs et articles coups de poing. Les muckrakers, que l’on nomme selon son point de vue « journalistes de combat » ou « fouille-merde » (Theodor Roosevelt), bousculent la société, infligent leurs méthodes, s’invitent tapageusement dans l’actualité. C’est l’époque du jeune Citizen Kane, personnage inspiré par le bien réel William Randolph Hearst. Ce patron de presse sera même soupçonné, tout comme son personnage du film d’Orson Welles, d’inventer des massacres espagnols à Cuba afin de mobiliser l’opinion publique en faveur d’une guerre contre l’Espagne. Avec pleine réussite : précipité par l’explosion du cuirassé Maine dans la rade de La Havane, le conflit a lieu en 1898. Les journaux entament une lutte violente. Le concurrent de Hearst n’est autre que Joseph Pulitzer, propriétaire du New York World et fondateur du prestigieux prix éponyme. Les comics strips tentent d’attirer de nouveaux lecteurs. Le personnage populaire Yellow Kid donne son nom à ce nouveau style de journalisme.

La presse américaine s’affirme déjà comme le quatrième pouvoir. Elle innove dans le marketing, avec l’invention du teasing, procédé visant à susciter l’impatience du public pour mieux vendre le moment venu. L’annonce ne dévoile pas, elle intrigue, place ses banderilles dans l’esprit du consommateur. Puis, le moment venu, l’estocade de la révélation. Certes, l’homme du XXIe siècle en a vu de bien pires depuis, et personne ne s’étonne plus de voir des bandes-annonces pour une grosse production hollywoodienne un an ou plus avant sa sortie. Mais il faut se rendre compte à quel point ce genre de pratique était alors novateur.

Vendre, coûte que coûte. Alors que l’Amérique est encore ébranlée par la découverte de « sa » symphonie, une nouvelle stupéfiante vient jeter un pavé dans la mare. Le compositeur de Bohême n’aurait en réalité jamais écrit de symphonie aux États-unis. Tablant sur l’ignorance du public, il se serait contenté d’adapter une création ancienne et de faire passer pour une inspiration locale ce qui n’était que pur produit de la culture européenne.

Une certaine Amérique bien-pensante tient enfin sa revanche. Allons donc, comme si un obscur Bohémien pouvait nous dire à quoi ressemble notre âme musicale ! La valeur des mélodies noires ? Une escroquerie. L’inspiration de Hiawatha ? Un mensonge. Dvořák ? Un imposteur.

Les journalistes rivalisent de virulence. Même la presse européenne s’interroge sur cette nouvelle affaire Dvořák.

Le compositeur a la sagesse de ne pas répondre. Il sait qu’à travers son travail, c’est son discours que l’on cherche à atteindre, sa passion pour la musique d’esclave, l’action de son employeur philanthrope. Le temps joue pour lui. Depuis une vingtaine d’années, ses réalisations pour orchestre ont toutes été éditées et il sera facile aux enquêteurs un tant soit peu consciencieux de réfuter la calomnie.

Judicieuse attitude. La tempête s’évanouit aussi soudainement qu’elle s’était déclenchée. Non, aucune œuvre préalable n’a servi de matériel au Nouveau Monde. La symphonie est contemporaine, on ne peut plus originale.

Les journaux se choisissent désormais d’autres cibles. Jamais plus ils n’exploiteront cette accusation nauséeuse. Cet épisode aussi bref que violent tombera dans les oubliettes de l’histoire - rares sont les biographies au XXe siècle en faisant même état. Seule une immersion dans les archives d’époque révèle l’intense déchaînement autour de l’incident : il apparaît très nettement qu’au-delà du fait musical, quelque chose de très sensible était en jeu.

L’homme à l’origine de l’affaire est le clarinettiste de l’orchestre symphonique de New York. Il se serait déclaré capable de jouer par cœur la Symphonie du Nouveau Monde, l’ayant déjà exécutée une quinzaine d’années plus tôt en Allemagne, dans la ville de Hambourg. Il est possible que cet interprète ait été maladroit dans son propos ou ait voulu plaisanter d’un ton bravache (« oh, vous savez, je pourrais la jouer par cœur ! »). On ne peut exclure l’hypothèse que ses paroles aient été déformées. Qu’importe. Un journaliste à l’affût se serait emparé de ces déclarations, forçant le trait en affirmant que la partition reprenait une pièce de jeunesse, vidant dès lors le tout nouveau succès de sa substance. Aussitôt, l’affaire s’enflamma. Le fait que l’information ait eu un tel retentissement est révélateur de la sensibilité de la société sur la question. C’était lâcher un tison dans un buisson sec.

L’auteur de la malveillance n’a pas été formellement identifié. Quelle importance ? Le Yellow Journalism est encore à ses débuts. Il saura, n’en doutons pas une seconde, faire beaucoup mieux.

Notes

(15) Ludwig van Beethoven a cependant écrit sa 9e Sonate pour violon et piano pour le violoniste métis George Bridgetower, avant de dédicacer l’œuvre à Rodolphe Kreutzer. La Sonata Mulattica est devenue la Sonate à Kreutzer.

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samedi 6 mars 2010

Massenet et Dvořák

LE GUIDE MUSICAL N°15 du 14/04/1901, p. 346 :
 
Charmantes pages que celles intitulées Dumky (op. 90), pour piano, violon et violoncelle, et signées Dvorak ! Le maître Massenet, qui assistait à cette audition du Trio de Francfort, disait très justement : "Dvorak est le Grieg de la nation tchèque !" 

Musique tchèque au Châtelet (Ménestrel, 1901)

Le Ménestrel N° 13 du 31/03/1901, p. 100

Revue des grands concerts.

Concerts Colonne. La musique tchèque, manifestée en Bohême, en Hongrie ou ailleurs, car le Bohémien « a goûté l’eau de tous les fleuves et le pain de tous les sillons », a certainement une originalité très prononcée. Son caractère, accusé dans les Lassan (mot qui signifie lenteur) et dans les Frischka (vif, allègre) des Tziganes, tend naturellement à diminuer à mesure que la culture générale de la musique se développe. On est toujours un peu tributaire de ses maîtres, et le contact des conservatoires polit les côtés abrupts du génie. En étudiant les œuvres de tous les pays on subit moins exclusivement l’ascendant de celles de sa patrie ; mais ce que l’on perd en verve primesautière se trouve compensé par l’ampleur des connaissances. D’ailleurs, il y a des influences provenant du climat qui ne disparaîtront jamais entièrement. Le soleil n’éclaire pas également toute la terre. Comment, d’ailleurs, la musique bohémienne pourrait-elle rester exclusivement nationale quand la Bohême n’est plus elle-même. Deux millions d’Allemands et cent mille Juifs sont installés dans le pays, où il ne reste que trois millions d’indigènes. Il a fallu un vrai miracle pour que ce petit peuple, qui est encore fier de Jean Zizka, ne périt pas après la guerre de Trente ans. La dépopulation devint telle qu’il fut « permis à chaque homme de prendre deux femmes pour repeupler la contrée ». La haine de l’envahisseur est restée vive : pour le Bohémien, l’Allemand est un « lourdaud », une « punaise » ; pour l’Allemand, le Bohémien est un « menteur », un « reptile ». Le beau fleuve même de la Bohême, la Vltava (Moldau), a été ravi par l’Allemagne, qui en a fait un affluent de l’Elbe, bien que, à partir du confluent des deux rivières jusqu’à leur source, la Moldau soit, comme volume d’eau et superficie de bassin, deux fois plus forte que l’Elbe. Ce fleuve, Smétana l’a chanté dans un poème symphonique dont M. Oskar Nedbal a donné une superbe interprétation. Après un petit thème ondoyant comme un filet d’eau qui sort de terre, une mélodie simple et large se développe, pleine de fraîcheur juvénile. Ensuite une polka ravissante rappelle les ébats joyeux d’une population enivrée du bonheur d’aimer sa patrie, son fleuve, ses prairies, sa ville de Prague, une des plus belles villes du monde. Un épisode admirable, c’est la peinture poétique des ondes argentées palpitant doucement sous la clarté de la lune et se glissant, apaisée et calme, le long des rochers où de vieilles ruines dorment leur éternel sommeil. La symphonie en mi mineur de Dvorak offre un réel intérêt ; elle est dans le caractère des mélodies populaires, sauf le Largo. La Marche funèbre de Fibich m’a paru d’une valeur secondaire et j’ai peu aimé la sérénade de Josef Suk.

Trois chansons tchèques ont été très bien dites par Mlle Emmy Destinn, qui a voulu se montrer aimable en chantant un air de Samson et Dalila et O bien-aimée de Marie-Magdeleine,. La cantatrice a des moyens mais elle en abuse, et son style n’est pas irréprochable. Tous les ouvrages de ce programme tchèque sont particulièrement remarquables pour le coloris de l’instrumentation. Le Bohémien aime les choses voyantes ; il ne porte plus le vrai costume national, mais les femmes sont restées fidèles à la couleur rouge, qui les fait « briller comme des fleurs sur la verdure de nos champs ». M. Oskar Nedbal est un chef très autoritaire ; du reste sans raideur ni brutalité. Il semble guidé dans es interprétations plutôt par le raisonnement que par le sentiment, mais il est très bon musicien. On sent parfaitement bien, quand il a commencé une phrase, qu’il la voit tout entière et saura jusqu’à la fin lui donner tout son relief. Dans les coda, il ne bouleverse jamais le rythme, il reste musical jusqu’au dernier accord et l’effet en est augmenté. Il a encore le mérite d’être, en tout, très littéraire ; il comprend et saisit toutes les nuances et possède, à un degré éminent, l’élégance et la souplesse de la diction orchestrale.

(article d’Amédée Boutarel)

Musique tchèque au Châtelet (Gil Blas, 1901)

Gil Blas du lundi 25 mars 1901 - numéro 7798 :
 

La musique tchèque au Châtelet

Ce fut vraiment une belle manifestation d'art, que le concert d'hier, et, en cédant son bâton de commandement a M. Oskar Nedbal, M. Colonne a donne une bonne preuve de son large éclectisme musical, tout en montrant combien est le désir qu'il a de corser l'intensité attractive de ses programmes.

La musique tchèque est peu connue en France, elle mérite de l'être cependant ; on a pu s'en convaincre par l'intérêt qui s'est dégagé de cette ultime musicale vesprée. Le théâtre ferait aussi bien, chez nous, de se pénétrer de l'esprit d'initiative qui anime l'habile organisateur des concerts du jeudi et du dimanche : Conçoit-on, en effet, que tandis que tant d’œuvres, aussi éphémères qu'insignifiantes, sont montées a grands frais sur nos scènes lyriques, pas un des directeurs n'ait eu encore l'idée de représenter l'un des ouvrages si apprécies en Bohême, en Autriche, en Italie, en Allemagne et ailleurs : la Fiancée vendue, de Smetana, par exemple, qui, à elle seule, suffirait pour assurer à un impresario la fortune artistique, et l'autre, de surcroît, ce que ces messieurs ne dédaignent pas, dit-on.

Ils le devraient, en tout cas, ne fût-ce que par la reconnaissance pour l'accueil si chaleureusement hospitalier que fait l'Opéra national tchèque de Prague aux musiciens français et a leurs productions.
Donc, la séance d'hier fut des plus attrayantes et pour notre part, une fois n'est pas coutume, nous sommes heureux d'unir nos suffrages aux applaudissements que le grand public parisien prodigua à M. Oskar Nedbal et aux artistes qui les secondèrent si heureusement.
Symphonie n'est pas, croyons-nous, le titre qui convient aux quatre morceaux de Dvorak. Ils constituent plutôt une sorte de suite d'orchestre évocatrice de la poésie slave ; et si la saveur populaire qu'exhale cette oeuvre en assure la séduction, il serait téméraire d'écrire qu'elle contribue à la belle ordonnance et a la solidité structurale indispensable pour justifier l'étiquette adoptée. Ajoutons que l'emploi de timbres dont les maîtres en cet art dédaignèrent de se servir, n'est point pour atténuer cette impression.

Nous ne voulons chagriner personne dans cette petite fête de l'Art et et de l'intelligence, mais combien, a Mlle Emmy Destinn, nous eussions préféré Mme Rose Matoura, dont l'admirable voix et le talent idéal eussent, certainement, cause une profonde sensation ! Ce ne sera que partie remise, espérons-le, car Mme Rose Matoura nous doit de se faire entendre ici, de s'y faire acclamer et d'y parachever sa réputation de grande artiste, déjà retentissante pourtant !
Quelle délicieuse pièce que la Vltava de Smetana ! Une flûte, aussi douce que serpentine, décrit pittoresquement les sinuosités du fleuve cher aux Praguais (sic) et qu'il faudrait se garder d'appeler devant eux Moldau. Puis ce sont des développement ingénieux, des sonorités plus amples. Courroucée encore, la Vltava semble inonder les campagnes piur rentrer enfin dans son lit calme, limpide et céruléenne. Tout cela est délicieusement décrit et Smetana a bien mérité de la Patrie Bohême et de l'Art universel en fixant sur le papier réglé d'aussi poétiques impressions.
Pour terminer, accordons des éloges a la vaste composition pour instruments a cordes de M. Josef Suk. Le titre de Sérénade n'est peut-être pas cette fois encore bien approprié; mais bast ! qu'importe après tout puisque le travail a de la valeur, que l'écriture en est excellente - un peu suraiguë peut-être parfois - et les idées remplies de charme langoureux et de juvénile ardeur.
Encore une fois, ce fut un beau concert qui obtint le plus vif succès et c'est un bulletin de victoire qu'il convient d'envoyer a Prague... Prague, la ville aux cent tours !

G. SALVAYRE

Une exposition d’autographes musicaux à l’Opéra (1900)

Extrait du MONDE ARTISTE n° 30 du dimanche 29/07/1900, p. 477 :

Une exposition d’autographes musicaux à l’Opéra.

On achève d’installer, dans la bibliothèque de l’Opéra, une collection d’autographes musicaux, à l’occasion du congrès international de musique, qu va s’ouvrir à paris. C’est M. Charles Malherbe, l’éminent archiviste de l’Opéra, qui a réuni tous les morceaux dont les nouveaux resteront acquis à la bibliothèque, déjà si riche, de l’Académie de musique.
Divisée en deux parties, cette exposition comprend les compositeurs morts et les musiciens vivants.

On compte réunir un millier d’autographes.

Pour la première partie, M. Malherbe a surtout fait appel à sa propre collection, qui est extrêmement riche, et qui se compose de nombreux autographe du dix-septième siècle, puis toute la série des compositeurs des dix-huitième et dix-neuvième siècles. Ce ne sont point seulement des fragments pris au hasard, qui y figurent, mais bien des symphonies tout entières, collectionnées avec un art clair de façon à suivre le musicien dans les transformations de l’écriture que l’âge ou la méthode pouvaient amener. Mozart, par exemple, y est représenté par un morceau écrit à sept ans et par un autre écrit peu avant sa mort ; encore par deux épreuves de son quintette pour instruments à vent l’esquisse de la copie définitive, avec une lettre autographe adressée à son père pour lui annoncer ce quintette comme la plus belle œuvre qu’il estimait avoir produite jusque-là.

La bibliothèque de l’Opéra a fourni, de son côté, quelques documents, et la plus curieuse exposition qui ait encore été essayée dans ce genre a pu ainsi être réalisée.

Pour les musiciens vivants, M. Ch. Malherbe s’est adressé à 700 compositeurs de tous les pays ; il compte réunir près de 500 autographes, dont la moitié, environ, appartenant à des auteurs français. Ceux-ci sont classés par catégories : les membres de l’Institut, les anciens prix de Rome, etc., et ka collection en est fort intéressante ; Saint-Saëns, par exemple, a envoyé un morceau inédit pour piano tout à fait original, intitulé le Ruisseau. Quant aux prix de Rome, ils vont de M. Gastinel, le doyen, à M. Schmidt, le jeune lauréat de 1900.

Chaque pays est représenté par ses meilleurs musiciens. Verdi, par exemple, a envoyé une page de Don Carlos, d’une petite écriture fine et très hésitante, où les notes sont des points à peine visibles. Les Allemands ont beaucoup donné : leurs meilleurs chefs d’orchestre d’abord : Weingartner, Richard Strauss, Siegfried Wagner ; ensuite leurs compositeurs célèbres, comme Humperdinck, et le prince Frédéric-Albert, cousin de l’empereur Guillaume ; le prince de Reuss, le landgrave de Hesse, etc… Reste l’empereur Guillaume lui-même, dont on attend l’envoi.

Tous les pays sont représentés ; l’Autriche, le pays scandinaves, la musique tchèque avec Dvorak ont fait des envois nombreux. Chaque page musicale est accompagnée d’un portrait de l’auteur. On remarquera parmi les envois curieux celui du comte Zichy, professeur au conservatoire de Budapest, et qui n’a que le bras gauche. Il écrit néanmoins d’excellente musique et, d’une seule main, joue du piano avec une extrême virtuosité.

Naturellement M. Ch. Malherbe et ceux qui ont apporté leurs documents personnels reprendront, à la fin de l’Exposition, les autographes qu’ils avaient acquis précédemment. Mais les pages écrites par les musiciens contemporains, spécialement pour cette collection, restent aux archives de l’Opéra, où elles feront plus tard la joie des amateurs d’autographes.


Dvořák joué à Berlin (1900)

Extrait du Guide Musical N°11 du 18/03/1900 (p. 252)

BERLIN – La semaine a été extraordinairement chargée ; il y avait bien une vingtaine de concerts annoncés, et les journaux locaux sont obligés de s’attacher des critiques de renfort. Pour ma part, je n’ai assisté qu’à trois séances, en choisissant les meilleures .

[...]

Nous avons eu une soirée musicale (orchestre, chant, violon) consacrée uniquement à Dvorak, ce compositeur tchèque qui est encore discuté par beaucoup. C’est M. Oskar Nedbal qui avait organisé ce beau concert, couronné d’un grand succès. M. Nedbal, l’altiste bien connu du Quatuor bohémien s’est montré cette fois un chef d’orchestre plein d’autorité. Il est du reste directeur de la Philharmonie de Prague, et la Philharmonique de Berlin a senti en lui un homme en pleine possession de son métier. Je le trouve toutefois un peu sec de tempo, court de bras dans les périodes expressives.

La Cinquième Symphonie de Dvorak (au Nouveau-Monde) est une œuvre bien intéressante. Ce qui me frappe toujours dans les compositions de Dvorak, c’est la richesse mélodieuse, l’abondance de thèmes toujours savoureux et rythmés fortement ; et ce qui irrite, c’est le désordre, la négligence de l’architecture sonore. Il entasse des éléments sonores comme pour en revendre, et non en collectionneuse avisé.

Le sens de la proportion, le tact dans la mise au point, la gradation sobre de l’effet lui manque vraiment. Il écrit comme au temps de Schubert, avec profusion de bonnes choses qu’on est très embarrassé d’ordonnancer après, pour prévenir la satiété. L’orchestration aussi est pesante, cuivrée à l’excès, mais le sens de la couleur est indéniable. Ce n’est pas du piano réinstrumenté à froid, comme c’est souvent le cas pour Brahms. Dans sa Cinquième Symphonie, écrite en Amérique, Dvorak a employé quelques thèmes imités des mélodies originales nègres. Cela ressemble quelquefois à du plain-chant en mouvement rapide, et c’est fort piquant.

Le programme portait encore une des dernières compositions du maître tchèque, le Ramier, poème symphonique. Musique à programme, d’après une légende slave qui sert de trame à une œuvre de Jaromir Erben, le poète bohémien. Le sujet : Une jeune femme a empoisonné son mari et le pleure hypocritement. Vient un galant qui n’a nulle peine à consoler la veuve. Mais sur la tombe du mort, un jeune chêne a grandi dans les branches duquel se tient un ramier blanc qui redit sans cesse sa tendre plainte. « Tais-toi, crie la femme en arrachant ses cheveux noirs, ne gémis plus, ton chant cruel me perce l’âme ; tais-toi, ou je meurs de chagrin. » L’oiseau roucoule toujours. L’eau coule, on voit de blanches mains lutter et s’enfoncer ; et la morte est ensevelie à un carrefour, une pierre énorme sur le cœur, pierre moins lourde que la malédiction. La musique suit pas à pas cette donnée en la revêtant d’un chaud coloris. Il y a des détails charmants ou curieux, comme ces deux trompettes dans la coulisse pour figurer l’arrivée du chevalier. Puis la plainte imitative du ramier qui débute à la clarinette basse pour grandir jusqu’à l’obsession. Oeuvre très intéressante.

Le Concerto de violon, très connu, a été joué superbement par M. Hoffmann, le chef du Quatuor bohémien et des Lieder pleins d’expression ont été chantés d’une voix pure par M. Ekmann. Excellente soirée pour Dvorak comme pour l’auditoire. (…)

 (article de M. R.)

Albert Soubies parle de Dvořák

Albert Soubies, Histoire de la musique, Bohême, Paris, Librairie des Bibliophiles, 1898 :

Parmi les artistes slaves de Bohême qui, depuis une date assez récente, se sont fait une haute situation devant le public européen, un de ceux que les Parisiens ont appris à connaître est Anton Dvorak, symphoniste de rare valeur qui, de plus, dans la pratique de la direction de l'orchestre, a déployé des qualités éminentes. Il y a déjà très longtemps que M. [Charles] Lamoureux, qui donnait alors ses concerts dans la salle du Château d'Eau (1), a inscrit le nom de Dvorak sur un de ces programmes. Il s'agissait, dans la circonstance, d'un morceau instrumental "à l'emporte-pièce", qui, par sa vivacité et son relief, plut beaucoup au public. La symphonie, la musique de chambre sous ses aspects les plus variés, ont été traitées par Dvorak avec les précieuses ressources d'une plume agile, brillante, exercée par de fortes études. Ses pièces caractéristiques pour le piano et les autres instruments reflètent fréquemment, mais non de façon continue, la tendance "slaviste". Signalons ses quatuors, quintettes, sextuors, ses chansons et ses chœurs, ses six symphonies (la quatrième est peut-être la meilleure), ses poèmes symphoniques : le Rouet d'or, Vodnik, Polednice, son ouverture dramatique, Husitska, son autre ouverture intitulée Ma Patrie, son Requiem, son Stabat Mater, ses oratorios : la Sainte Ludmilla et la Fiancée du fantôme. Il a aussi abordé plusieurs fois, mais sans éclat, le théâtre, notamment avec Dimitryj, qui se recommande par des qualités plutôt musicales que vraiment dramatiques. Il est encore l'auteur des opéras: les Têtards (1874), Vanda (1875), Roi et Charbonnier, le Jakobin, le Paysan coquin.

Notes

(1) Théâtre du Château d'Eau où le premier concert symphonique de la société des Nouveaux-Concerts (Concerts Lamoureux) eut lieu le 23 octobre 1881 sous la direction de Charles Lamoureux. C'est dans ce cadre que C. Lamoureux donna les premières auditions parisiennes (1882) d'œuvres symphoniques d'Antonín Dvořák. Les premières auditions parisiennes furent celles de la sérénade op. 44 par Taffanel ou les Danses Slaves (cette note ne fait pas partie de l'article)

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