mercredi 18 janvier 2012

Une renarde, vedette de la télévision ?

Une renarde, vedette de la télévision ?

Parmi les animaux qui jouent un rôle médiatique à travers nos étranges lucarnes, une petite renarde ne tiendrait-elle pas une place enviable ? Si on en juge par la fréquence de ses apparitions, incontestablement, cette renarde rusée nous visite à intervalles réguliers. Depuis que l'Opéra Bastille l'a acclimatée durant l'automne 2008, elle a été adoptée par la télévision. Peu de temps après, le 21 avril 2009, France 2 la débusquait au détour de ses pérégrinations dans la forêt et lui offrait une tranche horaire. Plutôt bien choisie pour l'héroïne qui pouvait partir en chasse en toute sécurité, mais moins bien pour nous, mélomanes, peu habitués à nous installer devant notre poste de télévision à un peu plus de minuit. France 2 s'était fait damé le pion par Arte qui avait diffusé partiellement une production berlinoise de La Petite Renarde rusée le 2 février de la même année. Notre renarde, point effarouchée revint dans un DVD retraçant le triomphe parisien de l'automne précédent. Et le 8 février 2010, ultime consécration, elle se vit décerner une Victoire de la musique sur France 3.

Lundi 16 janvier, quelle ne fut pas ma surprise de voir cette espiègle renarde pointer son museau sur France 2. Hélas, elle ne s'annonçait qu'après les douze coups de minuit. On imagine que la chaîne publique égalant dans l'hypocrisie bien des chaînes privées respectait ainsi les préconisations du CSA à diffuser des émissions à caractère culturel. En la programmant en pleine nuit, d'où un succès d'audience garanti (!), France 2 remplissait à merveille son contrat, mais ne choyait en aucun cas un public curieux de musique… Comme il s'agissait de la captation d'une représentation de l'Opéra Bastille en novembre 2008, reprise en DVD, je ne songeais pas à veiller. Ce DVD avait tourné plusieurs fois depuis dans son lecteur sans que je n'épuise les plaisirs visuels et la richesse musicale que portait cette production dans laquelle André Engel avait si bien traduit les intentions du compositeur.

Si d'aventure, des lecteurs de ce site avaient découvert cet opéra sur une scène de théâtre ou par l'intermédiaire d'un DVD, nul doute qu'ils ont été surpris par la vitalité, l'humour et l'humanité qui se dégage de cette réalisation. Pas plus qu'ils ne pouvaient passer à côté de la poésie, de l'humour, de l'enchantement de la musique de Leoš Janáček. Même diffusé à une heure plus que tardive, ce nouveau passage à la télévision témoigne de la place prise par le compositeur morave dans le monde de l'opéra (et, qui sait, a pu toucher de nouveaux auditeurs ?) Place de plus en plus remarquée depuis la parution récente du livre de Marianne Frippiat qui le remet dans une position prépondérante bien qu'originale parmi les compositeurs d'opéra du XXe siècle. Les temps changent pour Janáček. Non seulement, cette Petite Renarde rusée attire les responsables de maisons d'opéras (sans compter ses autres pièces lyriques), mais des musiciens l'adaptent à de nouveaux publics et territoires. Ainsi Charlotte Nessi et son Ensemble Justiniana présenteront le 26 janvier à Vesoul, puis le 31 du même mois à Belfort la version musicale d'Alexander Kampe pour douze musiciens et vingt-cinq chanteurs avant de l'emmener sur les rives de la Garonne à Bordeaux mi février et de rejoindre l'Opéra national de Paris pendant une semaine en mars de cette année. Les jeunes spectateurs et les autres ont déjà pu la voir à l'Opéra national de Paris et à Besançon en mars 2009, ainsi qu'à Lille en juin 2009.

Si vous habitez en Franche-Comté, à Bordeaux ou dans la capitale, saisissez la chance que nous offre Charlotte Nessi dans cette adaptation de l'opéra de Janáček. A défaut de l'original, cette vision mérite un accueil favorable. Telle une porte d'entrée dans l'univers opératique de ce singulier compositeur.

Joseph Colomb - janvier 2012

lundi 16 janvier 2012

Un air d'Amérique (5) : Populaire et de qualité

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Populaire et de qualité


« Pour quelle raison je dirige si souvent le Nouveau Monde ? Il n’y a pas de mystère. C’est une merveille, comme l’Eroica ou la 9e de Beethoven, la Jupiter ou la 4e de Brahms. Il se trouve que c’est en même temps très populaire et de qualité, ce qui ne va pas toujours ensemble. »

Mon interlocuteur, forçant un peu la voix pour recouvrir le brouhaha d’un café parisien, n’est certes pas le premier venu. Cet immense d’orchestre, invité régulier de prestigieuses formations sur tous les continents, a accepté de me rencontrer pour évoquer son tout nouvel enregistrement. Il m’explique, partition d’orchestre étalée sur une table de bistrot, ses choix interprétatifs, à grand renfort de gestes et faisant fi des regards intrigués de nos voisins. Et sans que j’insiste outre mesure, il me raconte son admiration pour la 9e de Dvořák.

En mettant sur un même piédestal le Nouveau Monde et d’autres sommets du genre, le grand homme me laisse interdit. Non que je n’apprécie pas la symphonie ! Mais il est de bon ton, dans l’opinion générale, d’admettre une certaine lassitude envers une pièce trop souvent jouée, une scie musicale à proprement parler, un acharnement facile que la qualité intrinsèque de la partition ne semble guère justifier. Il est vrai que la popularité de cette page a quelque chose de suspect. Nous vivons avec l’idée que la réussite populaire ne peut pas être un accomplissement. « Un morceau de bravoure de l’art pompier », a-t-on pu même lire, année après année, au chapitre Dvořák d’un fameux guide de tourisme en pays tchèques, plus réputé en vérité pour ses adresses de cabarets bon marché qu’en raison de sa pertinence culturelle. (7)

Pour qui veut bien écouter, pourtant, l’œuvre est tout aussi bien intimiste, sensible, ingénieuse. Comme toute symphonie romantique, elle laisse par endroits l’orchestre s’exprimer fortissimo. Ces éclats ne sont en rien l’indice d’un manque d’inspiration. Ils s’inscrivent naturellement dans le déroulement de la musique, dans sa cohérence globale, et ne visent pas à un quelconque remplissage. C’est là une différence sensible avec l’art des petits maîtres qui vise à l’estomac. Imagine-t-on Johannes Brahms, peu suspect de complaisance, affirmer son admiration devant une partition dissimulant sa misère sous des effets de manche ?

L’un des traits distinctifs du style de Dvořák est un sentiment de progression irrésistible. Son expression n’est jamais statique. Chaque passage de la symphonie appelle son successeur, maintenant l’attention en un éveil permanent. Même après un grand nombre d’écoute, l’entrain de cet ouvrage étonne et captive.

Son expérience de musicien d’orchestre a été riche d’enseignements. Le compositeur en a conçu une science consommée de l’écriture musicale, fondée sur l’observation et la pratique des maîtres passés et contemporains. Il accordait un soin particulier à l’alliance des sonorités - la façon dont les timbres s’associent en un tout harmonieux. Ainsi, la 9e Symphonie réclame un tuba dans l’orchestre. Celui-ci, pourtant, n’intervient qu’une poignée de secondes, ainsi dire le temps d’un soupir eu égard à la durée totale avoisinant la quarantaine de minutes. Mais son intervention relève d’un rare à-propos : l’instrument a été élu par Dvořák pour accentuer le ton légendaire et si singulier du choral enclosant le second mouvement.

La tentation est grande pour les interprètes d’accentuer les effets de cette alchimie de sonorités. Or, « ce qu’on peut faire avec Beethoven, Schubert ou Brahms, on ne peut le faire avec Dvořák. Sa musique devient aussitôt obèse. Il faut savoir maintenir la légèreté, la clarté, ne jamais confondre la puissance avec la densité », affirme le chef allemand Wolfgang Sawallisch. (8) Ne pas faire ronfler l’orchestre au détriment du discours, tirer parti des subtils équilibres instrumentaux ourdis par le compositeur en se gardant de les corrompre par une approche caricaturale, tel est le défi posé aux interprètes de Dvořák.

Fait insolite, cette musique naît du silence et meurt sur un pianissimo. Elle est une métaphore de l’existence, dont elle semble parcourir toutes les vicissitudes. (9) Rares sont les symphonies conçues selon ce modèle. Coïncidence fin de siècle ? Le Nouveau Monde et la Pathétique de Tchaïkovski, écrites quasi simultanément, partagent ce trait inaccoutumé. (10) La pratique ordinaire réclame une coda spectaculaire, des roulements de timbales, une série d’accords solennels – une sorte de signal de fin pour exciter l’assistance et l’inciter à manifester bruyamment sa joie. Dvořák, lui, a préféré achever sur une note apaisée et presque imperceptible. Certains voient dans cette conclusion une allusion au destin de Hiawatha – tel un Requiem :

Ainsi partit Hiawatha, Hiawatha le bien-aimé, au milieu des gloires du soleil couchant, au milieu des vapeurs empourprées du soir. Ainsi il partit pour les régions du vent de la patrie, du vent du Nord-Ouest, de Keewaydin, pour les îles des bienheureux, pour le royaume de Ponemah, pour la terre de l’autre vie. (11)

Populaire ne signifie pas simpliste. La partition de Dvořák s’offre à chacun, novice ou expérimenté. Elle regorge de mélodies. Elle suit aussi une structure complexe, mais admirablement maîtrisée. Son principe est cyclique (les différents mouvements se partagent les mêmes thèmes, comme les mêmes personnages interviennent dans les différents actes d’une pièce) mais aussi évolutif (les thèmes se transforment tout au long de l’œuvre, comme des protagonistes qui approfondissent leur personnalité à mesure de l’expérience vécue). Ce procédé d’écriture ne suffit pas à en faire une page d’avant-garde, car la dernière décennie du XIXe siècle est riche en nouveaux horizons. Mais il désigne Dvořák comme un novateur, parvenant à améliorer ses propres principes de composition, refusant la facilité de procédés éprouvés. Brahms lui-même n’a pas introduit de transformation des thèmes dans ses symphonies. Dvořák affirme une nouvelle fois sa distance avec son ami allemand.

Cette symphonie est-elle surestimée ? Son triomphe empêcherait-il les autres symphonies de Dvořák, pourtant plus remarquables, d’être mieux connues ? Si cela était vrai, la symphonie du Nouveau Monde serait à Dvořák ce qu’est la Marche Turque à Mozart : une aimable musique au succès facile, détournant le grand public des œuvres véritables et profondes.

Les quatre dernières symphonies de Dvořák (sur un total de neuf) sont admirables. La sixième, en ré majeur, respire la félicité tout en évitant la moindre mièvrerie. Elle foisonne de belles mélodies. Le passage le plus mémorable est certainement le scherzo, dans lequel le compositeur utilise une énergique danse tchèque, nommée furiant. Pouvait-on espérer nom plus évocateur pour ce morceau à l’impétuosité débridée ? L’on chercherait en vain d’autres œuvres pour grand orchestre de la même époque (1880) proposant une telle fougue exaltée. Le final est un cri de joie s’achevant en apothéose après une course des cordes, hallucinante et pétrie d’humour, à la manière de la Fiancée vendue de Bedřich Smetana.




Il est bien difficile d’ignorer la sombre perfection de la septième symphonie, réputée pour être un sommet. Le dictionnaire Larousse l’intitulait, jadis, « dans le style de Brahms ». Pour réducteur qu'il soit, l’intitulé n’est pas hors de propos. Avec cette symphonie en ré mineur, Dvořák écrit une partition dense, presque austère, d’une ineffable beauté. Elle évoque certes Brahms, mais aussi Wagner ; certains y entendent des échos brucknériens. Mais le métier reste celui de Dvořák : il suffit, une nouvelle fois, d’écouter la valse sérieuse du scherzo. Il a voulu prouver au monde que le cliché de folkloriste dont on persiste à l’affubler n’est qu’un mensonge. La sourde tension instaurée dès les premières mesures ne s’achève qu’après une éprouvante course à l’abîme, à la toute fin du dernier mouvement.


J’avoue un penchant tout personnel pour la huitième, en sol majeur ; la façon dont Dvořák réunit tant d’éléments disparates dans une création si cohérente est une éternelle source d’étonnement. Leoš Janáček l’admirait sans bornes : « à peine as-tu découvert une figure que la suivante te fait signe aimablement ; tu te trouves dans un état d’excitation constant mais plaisant ». On ne saurait mieux dire, tant passages épiques et badins, marche funèbre et valse, parodie militaire et nobles cantilènes, rythmes populaires et passages méditatifs malicieusement ourdis par Dvořák savent se conjuguer en un tout harmonieux.

Je joins donc ma voix à ceux qui regrettent que ces pièces n’aient pas la même audience que leur grande sœur américaine. Cela ne serait, en vérité, que justice. Ajoutons que jamais Dvořák ne se répète dans ses dernières symphonies. Chacune possède sa personnalité, et toutes sont très différentes. Elles rejoignent en cela les quatre symphonies de Schumann et de Brahms.

Le Nouveau Monde est-il la Marche Turque de Dvořák ? Naturellement non, car il s’agit d’une composition majeure, nullement anecdotique. En connaissant le Nouveau Monde, l’on ne méconnaît pas Dvořák, car le compositeur nous offre là l’un de ses plus beaux témoignages, héroïque, méditatif, exaltant. Mais en ne connaissant que le Nouveau Monde, l’on délaisserait une part essentielle de son catalogue, encore trop négligé chez nous.

La 9e symphonie n’est assurément pas révélatrice d’une inspiration en berne. On ne saisit pas en quoi elle serait moins aboutie que les symphonies précédentes. Bien au contraire, elle démontre que Dvořák avait encore des choses à dire dans le domaine. Différente, certes. Inférieure, non.

Un mot sur les symphonies précédentes, numérotées de 1 à 5. En dépit de leurs réelles beautés, elles ne peuvent se mesurer aux compositions plus tardives. Dvořák y prouve un indéniable talent mélodique et une imagination débordante, à tel point que l’on se prend à regretter parfois leur lyrisme incontrôlé. La plus maîtrisée d’entre elles, la troisième, est d’ailleurs la plus réussie, et l’on s’étonne de sa rareté au concert. Ces pages très attachantes ne feraient assurément pas honte au catalogue de n’importe quel Romantique. Leur mise en retrait n’est due qu’à la comparaison avec les symphonies de maturité, incomparablement mieux écrites et abouties. Cette part d’ombre n’est somme toute pas illégitime.

Notes

(7) L’honnêteté me pousse à dire que le Guide du Routard a modifié, dans son édition 2009, cette présentation plutôt cavalière. Un courrier de ma part n'est peut-être pas étranger à cette évolution... On ne peut que se réjouir de ne pas toujours prêcher dans le désert. Merci à la rédaction du Routard.

(8) Citation relevée sur www.musiclassics.fr/compositeurs-musique-classique/dvorak-antonin.html.

(9) Sur l’importance du silence, voir le beau livre de Daniel Barenboïm « La musique éveille le temps » (Fayard, Paris, 2008).

(10) La symphonie de Dvořák, composée entre janvier et mai 1893, précède de peu la Pathétique, écrite de février à août de la même année. Cependant la partition de Tchaïkovski est donnée en première audition avant celle de Dvořák (octobre 1893 contre décembre 1893). Les deux artistes, quoique se connaissant et nourrissant une estime réciproque, n’entretenaient pas de correspondance et chacun a écrit sa dernière symphonie à l’insu de l’autre.

Notons qu'au sujet de la Pathétique, André Lischke écrit (Diapason de janvier 2012, p. 29) qu'il s'agit de "la plus célèbre symphonie du XIXe siècle post-beethovénien". On ignore sur quel critère le musicologue se fonde pour annoncer cela, car si la dernière symphonie de Tchaïkovski est connue de tout mélomane, je ne sache pas que ses thèmes musicaux soient reconnaissables par un public non averti. La Symphonie du Nouveau Monde, en revanche, a engendré une chanson populaire connue du moindre Américain sous le titre de Going home, et la profusion des incarnations de cette mélodie aux quatre coins du monde prouve que sa célébrité n'est pas cantonnée aux Etats-unis (voir sur ce site Mille et un Goin' Home). Le monde francophone, lui, entend un passage de cette même symphonie dans Initials BB de Serge Gainsbourg. Il est sans doute fondé de penser que la Symphonie du Nouveau Monde est plus universellement connue, à travers certains de ses thèmes, que la Pathétique. Et il n'est pas illégitime de se demander si la partition de  Dvořák ne représenterait pas la plus célèbre des symphonies, toutes périodes confondues. [paragraphe ajouté en janvier 2012]

(11) Longfellow : The Song of Hiawatha, livre XXII « Hiawatha's Departure ».

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jeudi 5 janvier 2012

Sbohem Václave !

Sbohem Václave !

Václav Havel est mort le 18 décembre 2011 dans sa ville de Prague. L’ancien président de la République tchécoslovaque, puis tchéco-slovaque puis tchèque a marqué durablement l’histoire de son pays et du monde à plusieurs titres, en tant que philosophe, écrivain, essayiste, homme politique, homme de théâtre courageux issu du monde de la dissidence qui saura le moment donné, après la Révolution dite « de velours » de 1989, ne pas fuir encore une fois devant les difficultés et affronter avec lucidité l’épreuve risquée du pouvoir.

Dans son livre « Interrogatoire à distance » Václav Havel raconte comment est née, à l’initiative de personnalités culturelles tchèque, la Charte 77. Ce fût d’abord une réaction spontanée à l'arrestation des membres d'un groupe rock pragois, les Plastic people of the Universe. Le Rock underground tchèque, au contraire de la musique Classique, récupérée par le pouvoir à quelques notables exceptions près qui quittèrent alors les Pays de Bohême (on pense bien sûr au chef d’orchestre Rafael Kubelík…), a joué un rôle important de contestation du triste régime totalitaire d’avant décembre 1989 sur le chemin de la Révolution de velours. Václav Havel fut en particulier l’ami de Franck Zappa et de Lou Reed et honora de sa présence, au temps de sa présidence, les concerts à Prague de nombreuses stars du rock mondial.

Malgré son engagement politique Václav Havel est resté durant sa vie entière avant tout un homme du monde de la culture profondément épris de démocratie. On se souviendra aussi avec émotion des années de liberté qui furent celles de son premier mandat, de la présence à ses côtés de conseillers issus du monde de la culture et de la musique en particulier Michal Kocáb. Václav Havel n’a jamais non plus oublié ses amis de l’époque de la dissidence. Fidèle en amitié, fidèle à la pensée d’Olga au-delà de son remariage, malgré sa mort prématurée, fidèle à ses idéaux pourtant durement malmenés ces dernières années par un monde politique tchèque sans aucune imagination ni charisme.

Václav Havel illustre, selon le politologue Jacques Rupnik qui fut aussi son ami, le dilemme classique entre la « vita activa » et « la vita contemplativa » (Le Monde, 22 décembre 2011). On peut se demander si Havel n’avait pas au fond qu’un seul « défaut », comme peut-être à une autre époque ses compatriotes compositeurs Antonín Dvořák et Leoš Janáček, celui d’être simplement né dans un petit pays englobé malgré lui à plusieurs reprises de son histoire dans des empires peu enclin à la démocratie et à la reconnaissance des pensées contestataires ou du génie artistique indépendant. Qu’il aura donc fallu de courage, d’énergie, d’abnégation et de temps à ces trois-là pour ne citer qu’eux dans une longue liste de penseurs, de philosophes (qui connaît par exemple en dehors d’un cercle étroit d’initiés Jan Patočka, l’un des plus grands philosophes de tous les temps dont d’ailleurs Havel fut un disciple ?), d’écrivains, de musiciens nés en Bohême ou en Moravie, pour faire reconnaître l’originalité de leurs pensées et de leurs œuvres. Le monde est ainsi fait que ce malentendu absurde persiste encore de nos jours et qu’il semble toujours plus facile d’accéder à la postérité quand on naît dans un pays que l’histoire a porté sur le devant de la scène du grand théâtre du monde. Dvořák et sans doute encore plus Janáček en ont souffert. Havel a, dans une démarche à la fois séduisante et lucide alliant altruisme et éthique avec un bon sens de l’humour, su mieux « profiter » de l’accélération de l’histoire.

Quand on observe les inquiétantes évolutions démocratiques actuelles de certains voisins de la République tchèque, la question « Que serait devenue aujourd’hui la République tchèque sans Václav Havel ?» semble se poser avec une singulière pertinence !

Sbohem Václave !

Eric Baude
24 décembre 2011

dimanche 1 janvier 2012

Dvorak, Novello, Alfred Littleton, et les festivals de musique britanniques : Messe

[Voici la quatrième et dernière partie de l'article du Dr. Beveridge, consacré à la correspondance inédite entre Antonín Dvořák et son éditeur anglais Littleton. Pour terminer, l'étude parle de la Messe en ré majeur.]


Dvořák, Novello, Alfred Littleton, et les festivals de musique britanniques :
Correspondance récemment découverte, nouvelles observations

David R. Beveridge
 


Messe en ré majeur, B. 153/175

Et maintenant nous pouvons nous pencher sur l'histoire de cette autre œuvre qui revient sans cesse dans les lettres que nous étudions : la Messe en ré majeur, composée à l'origine en 1887 pour chœur, solistes et orgue (comme B. 153) pour la consécration de la chapelle de la maison seigneuriale de Josef Hlávka à Lužany. Dès 1888, Dvořák avait ouvert des négociations avec Fritz Simrock pour la publication de cette œuvre, sans que Simrock ne se montre très enthousiaste. (50) Le 18 novembre 1889, dans une des lettres issues des documents Hlávka, l'éditeur berlinois a fini par donner une réponse négative à Dvořák. (51) Cette expérience a évidemment laissé un goût amer dans la bouche de Dvořák, comme nous le constatons dans la référence dans sa lettre à Littleton sur 20 octobre 1890 présentée ci-dessus. (52)

Dans l'intervalle, le 30 septembre 1889, Simrock avait écrit à la firme Novello à Londres pour leur demander s'ils pourraient être intéressés par la Messe. Sa lettre est manquante, mais elle est mentionnée dans la réponse de Novello du 11 novembre 1889. Cette réponse, présente dans le fonds de la CMM, est publiée ici pour la première fois : (53)

[11 novembre 1889, Novello à Simrock] 

 [En gras = caractères imprimés. Le reste est manuscrit.]

           I, Berners Street, W. 
[Insigne de NOVELLO]    London, d. 11 Nov. 1889.
NOVELLO, EWER AND CO.,
  MUSIC PUBLISHERS,     R 13/11
OFFICE OF “THE MUSICAL TIMES,”               /
1, BERNERS STREET, W.,     R 13/11
80 & 81, QUEEN STREET,
CHEAPSIDE, LONDON, E.C. 
21, EAST 17TH STREET,
NEW YORK.
-------------
BOOKBINDING WORKS,
111, 113 & 115, SOUTHWARK STREET, S.E.
------------- 
STEAM PRINTING WORKS
69 & 70, DEAN STREET, SOHO, W.
LONDON.

 
Herrn N. Simrock, Berlin.
  In Erwiederung Ihrer geehrten Zuschrift vom 30ten Sept. glauben wir kaum dass 
wir Ihrer Offerte von Dvořák’s neue Messe annehmen werden können, da dieselbe 
nicht für Orchester geschrieben ist.
  Immerhin würde es uns sehr freuen wenn Sie uns, entweder das Manuscript 
oder vielleicht ein Exemplar, zuschicken könnten um das Werk durchzusehen.
         Zeichnen wir,
                   Hochachtungsvoll,
      Novello and Co
        p. H:R:C

[au verso :]
1889.
Berlin, 11. November
Novello, Ewer & Co.
R / 13/11
R / 13/11

Corps de la lettre dans sa traduction française :

À M. N. Simrock, Berlin
  En réponse à votre aimable courrier du 30 septembre, nous pensons qu’il nous 
sera difficile d'accepter votre offre sur la nouvelle Messe de Dvořák, car elle 
n'est pas écrite pour orchestre.
  Néanmoins nous vous serions reconnaissants de nous faire parvenir le manuscrit 
ou peut-être une copie, pour que nous puissions examiner cette œuvre.
  Très respectueusement vôtres,
    Novello and Co
    p. H:R:C

Nous notons avec étonnement que, seulement quatre jours plus tard, Novello accuse réception non seulement de la Messe, mais d’une autre œuvre, toutes deux envoyées par Simrock, et déjà posé un verdict négatif sur elles. Cela est mentionné dans une autre des lettres que j'ai récemment découvertes dans les documents Hlávka, transmise par Simrock à Dvořák, accompagnée de sa propre lettre 18 novembre 1889, où l'éditeur anglais indique que lui non plus ne trouve d’intérêt à publier la Messe.

[15 novembre 1889, Novello à Simrock]

[Même entête imprimé que dans la lettre du 11 Nov. 1889 citée plus haut, suivi par la date :]
 
London, d. 15. Nov. 1889.

Herrn N. Simrock, Berlin.
  Die Messe und opus 79 von Dvořák haben wir durchgesehen, bedauern aber sehr 
dass wir dieselben nicht annehmen können. – Das Manuscript senden wir 
eingeschrieben zurück und danken Ihnen bestens fur Ihre freundliche Offerte.
  Hochachtungsvoll,
  Novello + Co
    p. N:R:G.

Corps de la lettre dans sa traduction française :

A M. N. Simrock, Berlin.
  Nous avons étudié la Messe et l'opus 79 de Dvořák, et avons le regret de vous 
dire que nous n’allons pas les accepter. – Veuillez trouver ci-joint le manuscrit. 
Nous vous prions d’accepter nos remerciements pour votre offre courtoise.
  Cordialement,
  Novello + Co
    p. N:R:G.

L’opus 79 est le Psaume 149, que Dvořák avait composé en 1879 pour chœur d'hommes et orchestre (B. 91) et qui est resté inédit dans cette version après sa mort. Il l’avait réécrit en 1887 dans une version pour chœur mixte et orchestre (B. 154) que Simrock avait déjà publiée en 1888, soit un an avant la correspondance que nous discutons ici. Faut-il comprendre que Simrock offrait à Novello la version originale ? (54) Je ne le crois pas. Je le soupçonne plutôt de proposer à Novello un partage des droits pour la Messe et le Psaume : droits anglais pour Novello, droits de l'Allemand pour lui-même. Comme nous l'avons vu, c'est exactement ce qu'il avait proposé deux semaines plus tôt à Dvořák dans sa lettre du 3 novembre 1889 pour les œuvres vocales (non spécifiées) que Dvořák envisageait d'écrire pour l'Angleterre. Quant à la messe, la première référence à cette œuvre, dans la correspondance de Dvořák en relation avec l’Angleterre, se situe dans la lettre nouvellement découverte du 20 juin 1890 de Littleton présentée ci-dessus, ce qui montre que Novello - sept mois après avoir exprimé des réserves à Simrock sur le manque d'accompagnement orchestral et par suite rejeté l’offre de Simrock - avait accepté l’œuvre directement proposée par Dvořák, dans sa forme avec accompagnement d'orgue. Rappelons le passage pertinent :
Je joins avec grand plaisir le chèque pour la messe. Nous n'avons encore rien fait au sujet 
de sa publication. Je reste impatient de savoir si vous ne pourriez pas réduire sa partition pour 
petit orchestre : s'il vous plaît pensez-y. Naturellement, nous vous réglerions votre dû si vous 
réalisiez ce travail.
En fin de compte, Novello publia cette œuvre seulement dans une version orchestrée, que Dvořák réalisa à la demande de Littleton en 1892 (B. 175), et une réduction pour piano et voix de celle-ci faite par Berthold Tours, pour qui la version avec orgue fut seulement une aide. (55) Néanmoins, il est intéressant de noter ce que cette lettre nouvellement découverte nous dit : Novello avait accepté la Messe dans sa forme originale, et paya Dvořák pour elle. (56) Cela nous amène à la dernière des lettres récemment découvertes que je souhaite présenter dans cette étude : une lettre de la firme Novello à Josef Hlávka (qui était maintenant devenu un ami proche de Dvořák), témoignant des sentiments de dévotion de Dvořák envers lui, et sa préoccupation que la dédicace de la partition pour piano et voix de la Messe rencontre son approbation :

[18 janvier 1893, Novello à Josef Hlávka]

[Même entête imprimé que sur les lettres des 11 novembre et 15 novembre 1889 présentées ci-dessus, suivi de la date :]
         London, Januar 18 1893
           R 13/11
                    /
           R 13/11
Herrn Joseph Hlávka
Prag
Sehr geehrter Herr! 
  Auf Wunsch des Herrn Dr Antonín Dvořák in New York senden wir Ihnen 
einliegend einen Probeabzug des Titel Blattes seiner “Messe in D” welche Ihnen 
gewidmet ist, und die wir nächstens veröffentlichen werden.
  Wollen Sie die Freundlichkeit haben uns mitzutheilen ob Sie die Widmung: “Panu 
Jos. Hlávkovi” so correkt finden, da hier niemand Böhmisch liest. Sollten Sie irgend welche sonstigen Vorschläge bezw. des Titel Blattes zu machen haben, so bitten wir uns gefl. [= gefällig] baldige Nachricht, und werden wir dieselben gerne 
berücksichtigen.
  Hochachtungsvollst ehrgebenst
    Novello and Ewer

Corps de la lettre dans sa traduction française :

Très honoré Monsieur !
  Selon la volonté du Dr. Antonín Dvořák à New York, nous vous envoyons un fac-
similé de la page de titre de la « Messe en ré » qui vous est dédiée, et que nous allons bientôt publier.
  Pourriez-vous avoir l’amabilité de nous dire si la dédicace « Panu Jos. Hlákovi » [à M. Jos. Hlávka] est correcte, parce que personne ici ne sait lire le tchèque. Si vous aviez d'autres suggestions sur la page de titre, nous vous demandons de bien vouloir nous le faire savoir rapidement, et nous serons heureux de les prendre en considération.
  Avec le plus grand respect, vos dévoués
    Novello and Ewer

C'est à cette communication de Novello que Hlávka fait référence dans une lettre émouvante qu’il écrit à Dvořák, le 2 avril 1893 (dans ADKD), citée ici dans la traduction française : (57)
Nous avons été très heureux d'apprendre que vous avez finalement publié votre Messe en ré majeur. 
Et ce ne fut pas une mince surprise de recevoir de la part de M. Novello le titre de cette publication 
pour relecture, avec sa dédicace en langue tchèque. J'ai été « honoré », comme on dit, par ce genre 
d’intentions beaucoup de fois déjà, et je les ai toujours rejetées, [partant] du principe que je refuse 
toute dédicace, de sorte que vous êtes le premier et le seul que je remercie de tout mon cœur pour 
votre dédicace. Je peux vous assurer que j’accepte pleinement l'honneur dont vous vous vouliez me 
faire part à travers cette dédicace.

Conclusion
Avec cette lettre émouvante de Josef Hlávka nous refermons l’histoire des relations généralement cordiales de Dvořák avec Alfred Littleton et la maison d'édition Novello - mais seulement pour le moment. Des éléments supplémentaires ne manqueront pas de réapparaître ; l'ampleur de cette « béance » parmi les lettres connues de que Dvořák a envoyées à Littleton, par exemple, va probablement continuer à diminuer. Plus d'un siècle après la mort de Dvořák, il paraît indiscutable que les possibilités de trouver de nouvelles sources d'informations utiles pour comprendre sa vie et son œuvre sont loin d'être épuisées.


Notes

[NDT : l'ensemble des notes est de l'auteur.]

(50) Voir dans ADKD les lettres : Dvořák à Simrock 26 juillet 1888, puis 28 juin, 7 juillet, et 11 juillet 1889 ; Simrock à Dvořák 27 juillet 1888, puis 24 juin, 29 juin, 8 juillet, et 14 octobre 1889.

(51) La première réaction de Dvořák au rejet de Simrock est inconnue - une partie de sa correspondance avec l'éditeur allemand pendant cette période est visiblement toujours manquante - mais le 3 janvier 1890, il lui écrit (lettre dans ADKD): « Après avoir rejeté la Messe, la même chose pourrait se produire avec la symphonie » (« Sie mich Nachdem mit der messe sitzen ließen, kann es ja. auch mit der Sinfonie pour gehen ».) Voir aussi dans ADKD : Dvořák à Simrock, 11 octobre 1890.

(52) Voir aussi Dvořák à Simrock 11 octobre 1890 (en ADKD).

(53) S76 1313. Jitka Slavíková en fournit une paraphrase en langue tchèque dans Kontakty ..., p. 222 et Dvořák a Anglie..., p. 125 (dans les deux cas, op. Cit., note 6).

(54) En fait, Dvořák avait lui-même offert en 1886 le Psaume 149 à Novello dans sa version originale, mais il est possible que Simrock n’en ait rien su. Apparemment, aucun accord n'avait été conclu. Voir ADKD : Littleton à Dvořák 27 janvier 1886, et Dvořák à Littleton le 20 février 1886. (55) Voir les « Vydavatelská zpráva » (également traduit en anglais par « Editor’s Notes ») en fin de l'édition critique Jarmil Burghauser de la version originale (Prague: Editio Supraphon, 1970), pages non numérotées. Novello ne publia pas une partition complète, mais seulement la réduction pour piano et voix et des parties d’orchestre. Lettres sur ce sujet dans ADKD : Littleton à Dvořák 13 avril and 16 octobre 1891. Dvořák à Littleton 26 février, 3 mars, 21 juillet, et 25 août 1892. Dvořák à Novello 14 juin 1892. Novello à Dvořák 16 novembre 1892. Dvořák à Jindřich Geisler 24 janvier 1893. Dvořák à Alois Göbl 14 mars 1893.

(56) Le montant du paiement reste inconnu.

(57) Manuscrit original de la CMM, S76 573. Transcription selon ADKD selon la version tchèque de cet article, p. xxx. [NDT : j’ai traduit le courrier à partir de sa version anglaise réalisée par DB.]

dimanche 25 décembre 2011

Dvorak, Novello, Alfred Littleton, et les festivals de musique britanniques : Huitieme symphonie

[Voici la troisième partie de l'article du Dr. Beveridge, consacré à la correspondance inédite entre Antonín Dvořák et son éditeur anglais Littleton. La lettre présentée ici aborde le sujet de la 8e Symphonie en sol majeur, publiée outre-Manche par Novello.]


Dvořák, Novello, Alfred Littleton, et les festivals de musique britanniques :
Correspondance récemment découverte, nouvelles observations

David R. Beveridge
 


Huitième symphonie, B. 163


Deux mois plus tard, le 24 octobre 1890, l'on trouve dans ADKD une lettre de Littleton à Dvořák abordant le sujet du Requiem. Ce courrier indique que le compositeur n'avait pas encore dit sous quelles conditions il laisserait Novello publier l'ouvrage. Cependant, la seconde de ses lettres à Littleton récemment découvertes montre que dans l'intervalle, il avait offert une œuvre différente, sa Huitième Symphonie (en sol majeur), et a même avancé un prix pour elle. En date du 20 octobre 1890, ce courrier constitue apparemment l'ouverture des négociations de Dvořák avec Novello au sujet de la publication de la symphonie, négociations qui devaient trouver une issue heureuse. Curieusement, il ne mentionne pas du tout le Requiem, mais comme nous allons le voir ce courrier a tout de même joué un certain rôle dans la publication de cette œuvre. Il est également intéressant de relever d'autres preuves des tensions continues entre Dvořák et Simrock. (39) Cet échange confirme la franchise et la sincérité  proverbiale du compositeur qui, en révélant des informations sur ses relations avec Simrock, a affaibli sa position de négociateur avec Novello. En revanche, il démontre aussi son savoir-faire toujours mieux maîtrisé sur la façon de convaincre un éditeur de la valeur d'une œuvre.

La formule de politesse est significative : Dvořák commençait couramment ses lettres adressées à Littleton et d'autres personnes en Angleterre avec les mots « Mon cher ami », mais ici cet ami devient littéralement : « Mon plus cher ami » (« My dearest friend »). C’est la première fois que cette expression apparaît dans l’ensemble des correspondances connues de Dvořák. (40)

[1890 October 20, Dvořák to Alfred Littleton, version originale]

                                        Prague 18 20/10 90
  My dearest friend,

    I would offer you my new Sinfonie in G (major) which obtained a great succes in 
  London as you know. M. Simrock refused [symbol inserted here: an X on a circle] 
  my Mass (last year)

    [sideways in the left margin – the same symbol as in the main text above, 
    connected to it by a line and followed directly by:]

      NB. If it goes so farther on, I think, M. Simrock will refuse all
      my works! 

  for Choor and organ, because he could not pay me [?] such what I have asked 
  [again referring to his Mass in D major, which we shall consider shortly] and now 
  could came we did not come to an end with my new Sinfonie, and that is [?] the 
  reason, why I am writing too [?] you about this matter. [again the same symbol] 
  N.B. [apparently referring again to the addendum in the left margin, but with no line 
  connecting to it]

    Please let me imediately know what sumn you wuild offer for the work. I have 
  only to remark, xxx that I would ask an reasonable price.

    In case, we would come to terms, I would send [?] you imediately an 
  arrangement (bis zum 3. November) for piano duetts) ready for sale in. Viemna as 
  the work will be performed at the sane day and Dr Richter will conduct. Would it be 
  possibel to you to ha get ready the (Clavierauszug (zu 4 Händen) if not, I should ask 
  M. Richter he to postpone the first performance for the 3. Concert to be held in 
  Dezember.  Hermann Wolf (Musical Agency Berlin (am Carlsbad Nro 19.) promised 
  me to bye the score and partes and Bülow will conduct, as well as the (Museum 
  Conzerte) Frankfurt am Main, where I myself shall conduct my Sinfonie on 7:th of 
  Novenber  have promised me to bye the neccessary matarial from [?] the publisher. 
  The Filh: at [?] London xx [?] promised me also to bye it. M. Hallé and [?] M. Manns 
  (there is no doubt) will also bring out my Sinfonie  If the succes in Vienna and 
  Berlin will be like the of London, then all is right!

    This Sinfonie should be I dedicate to oar our Kaiser Franz Josef Acadamie for 
  Science and Art because His Majesty was pleased to nominate me the member of 
  the above-mentioned Academy 

    In haste!!!        Manny greatings
                        truly yours
    Pleas write me [?] in return of post!        Antonín Dvořák

      [The following paragraph is circled:]

    P.S.
    I have just the idea that it is better and shorter to say you the sumn for it. at 
  once: Ł Ł 200. for my Sinfonie in G major

    If you please I shall send you all letters from the Filh. at London (M Berger) M. 
  Richter from [?] Vienna, Herrman Wolf in Berlin The Museum society in Frankfurt 
  Car Müller Director) where they assure me [?] to bye the score and partes.

[20 Octobre 1890, Dvořák à Alfred Littleton, traduction française]

                                        Prague 18 20/10 90
  Mon plus cher ami,

    Je vous offre ma nouvelle Sinfonie en sol (majeur) qui a obtenu un grand succès 
  à Londres comme vous le savez. M. Simrock a refusé [symbole inséré ici : un X sur 
  un cercle] ma Messe (l'année dernière)

    [sur le côté dans la marge gauche, le même symbole que dans le texte principal 
    ci-dessus, relié à ce dernier par un trait et suivi directement par :]

      NB. Si cela continue ainsi, je crois que M. Simrock refusera toutes
      mes œuvres !

  pour Choor et orgue, car il ne pouvait pas me payer [?] tel ce que j'ai demandé [se 
  référant de nouveau à sa Messe en ré majeur, que nous reconsidérons sous peu] et 
  maintenant nous ne sommes pas parvenus à un accord sur ma nouvelle Sinfonie (41), et 
  qui est [?] la raison, pour laquelle je vous écris aussi [?] au sujet de cette affaire. [à 
  nouveau le même symbole] N.B. [apparemment faisant référence encore une fois à 
  la note de la marge gauche, mais sans ligne le reliant à elle]

    S'il vous plaît faites-moi savoir quelle somme vous offririez pour cette œuvre. Je 
  ferai seulement remarquer, xxx que je demanderai un prix raisonnable.

    Dans ce cas, nous pourrions faire affaire, je voudrais envoyer [?] immédiatement 
  un arrangement (bis zum 3. November) pour duo de piano) prêt pour la vente à 
  Vienne, comme l’œuvre sera dirigée le même jour et Dr Richter dirigera. Serait-il 
  possibel à vous de préparer le (Clavierauszug (zu 4 Händen) sinon, je devrais 
  demander à M. Richter, de reporter la première représentation pour le 3. Concert qui 
  se tiendra en Dezember. (42) Hermann Wolf (Musical Agence de Berlin (h Carlsbad Nro 
  19.) m'a promis d’acheter la partition et les parties séparées et Bülow dirigera (43), ainsi que 
  (Museum Conzerte) de Francfort am Main, où je dirigerai moi-même ma Sinfonie le 
  7 Novenber (44) m'ont promis d’acheter le matériel nécessaire auprès [?] de l'éditeur. Le 
  Philh: à [?] Londres xx [?] m'a aussi promis de l’acheter. M. Hallé et [?] M. Manns 
  (sans aucun doute) achèteront aussi ma Sinfonie. Si le succès à Vienne et à Berlin 
  sera comme celui de Londres, alors tout va bien !

    Cette Sinfonie devrait je devrais la dédier à notre Kaiser Franz Josef Acadamie 
  pour la science et l'art, parce que Sa Majesté a eu la bienveillance de me nommer 
  comme membre de cette Académie (46)

    En toute hâte !!!           Meilleurs vœux
                                sincèrement vôtre
    Merci de me répondre par retour de courrier ! Antonín Dvořák

      [Le paragraphe suivant est entouré par un cercle :]

    P.S.
    Je viens d’avoir l'idée qu'il est mieux et plus rapide de vous dire la somme : Ł Ł 
  200. pour ma Sinfonie en sol majeur

    Si cela vous est utile, je vous enverrai toutes les lettres du Phil. de Londres (M 
  Berger) M. Richter de [?] Vienne, Herrman Wolf à Berlin La Société du Musée de 
  Francfort Directeur Car Müller) dans lesquelles ils m'assurent [?] qu’ils achèteront la 
  partition et les parties séparées. (47)

Dans sa réponse, Littleton eut l’idée d'utiliser la proposition de Dvořák comme moyen de le convaincre d’en finir avec les négociations sur le Requiem, en faisant figurer cette œuvre dans le même lot que la symphonie. Il s’ensuivit une difficile négociation sur les honoraires, relativement bien documentée dans la correspondance dans ADKD (48) même s'il apparaît clairement que certaines lettres de Dvořák sont toujours manquantes, en particulier celle où Dvořák a finalement accepté l'offre de Littleton, comme l’éditeur en fait part le 13 avril 1891. Dvořák ne devait recevoir que 100 livres sterling pour la symphonie, la moitié de ce qu'il avait demandé. Mais d’un autre côté, le Requiem fut payé 650 livres, soit la même somme que pour St. Ludmila qui est une œuvre bien plus longue. Ce cachet était de loin le plus élevé que Dvořák ait jamais reçu pour une œuvre. (49)

Notes

[NDT : l'ensemble des notes est de l'auteur.]

(39) Ces tensions étaient apparues suite à un vif échange de six lettres du 7 au 12 octobre 1890. Trois d’entre elles, écrites par Simrock (8, 10 et 12 octobre), proviennent des documents Hlávka que j’ai récemment découverts. Voir la note 37.

(40) Suivis plus tard en seulement deux occasions, les 5 mai 1892 et 12 juin 1894 (lettres dans ADKD) lorsque « cher ami » s’adresse à Francesco Berger, secrétaire honoraire de la Société philharmonique de Londres.

(41) Tel que documenté principalement par l'échange de lettres mentionné à la note 39.

(42) En fin de compte la performance à Vienne sous la direction de Hans Richter n'a pas eu lieu jusqu'à ce 4 janvier 1891. Voir Richter à Dvořák 29 novembre 1890 et [5 janvier 1891], Dvořák à Richter 1 décembre 1890 et le 1 janvier 1891, le tout dans ADKD.

(43) Dvořák a mentionné cette performance attendue à Berlin a également dans sa lettre à Hans Richter du 1er décembre 1890 (dans ADKD) et une lettre envoyée évidemment à Hans von Bülow, que ADKD date de "[1890]", mais qui a probablement été écrite après la performance de Vienne de la symphonie le 4 janvier 1891. En fin de compte la performance de Berlin n'a pas eue lieu parce Bülow était sous l'impression erronée que Dvořák souhaitait pas de chef autre que lui pour diriger les performances de l'œuvre avant sa publication ; Bülow n'a réalisé son erreur que trop tard. Voir Bülow à Dvořák 22 février 1891 (en ADKD).

(44) Ceci se passa ainsi.

(45) Ils le firent. Charles Hallé a dirigé l'orchestre symphonique à Manchester le 10 mars 1892, August Manns à Edimbourg le 12 janvier 1891.

(46) Dvořák avait été nommé l'un des membres originaux de cette Académie, dans un document délivré par l'empereur François-Joseph, le 20 avril 1890. (Voir ADKD vol. 10, pp 100-01). Sa partition autographe de la Huitième Symphonie (achevée le 8 novembre 1889) et la partition publiée par Novello en 1892 portent toutes deux l'indication suivante (dans les deux cas en tchèque uniquement) :

Za přijetí ne České Akademie Cisare Františka Josefa Pro Vedy slovesnosti une umění.


(Pour l'acceptation dans l'Académie Tchèque de l'Empereur François-Joseph pour les sciences, la littérature et l'art.)

Voir l’édition critique de la symphonie réalisée en 2004 par Klaus Doge (Londres, etc. : Ernst Eulenburg Ltd, p. XI).

Cette lettre à Littleton aide à clarifier le sens de la dédicace, dont la formulation ne nous laisse peu de doute sur l'identité du dédicataire. La lettre nous dit que la symphonie est dédiée à l'Académie, mais apparemment, comme une expression de remerciement à l'empereur. Quant à la signification de l'expression de Dvořák « je devrais la dédier », cet aspect est clarifié par l’utilisation du mot « devrais » dans d'autres endroits, y compris un passage plus tôt dans cette lettre : « Je devrais demander à M. Richter de reporter ». Par « devrais », il ne veut pas indiquer une obligation, mais seulement un souhait : « je voudrais ».

(47) Les lettres de Francesco Berger et Hermann Wolf ont vraisemblablement existé, mais sont maintenant disparues. L'une de Hans Richter, datée du 13 octobre 1890, est distincte de celles que j'ai récemment trouvées dans les documents Josef Hlávka.

(48) Voir les lettres : Littleton à Dvořák 24 octobre, le 7 novembre, 19 novembre et 31 décembre 1890 ;5 février 15 février, et 3 mars 1891. Novello à Dvořák 10 décembre 1890. Charles Beale à Dvořák 25 février 1891. Dvořák à Littleton le 21 mars 1891. Une lettre du 5 avril 1891, envoyée à Dvořák par la maison d'édition musicale Edward Schuberth de New York, suggère même qu'il pourrait avoir étudié la possibilité de voir ces œuvres publiées en Amérique.

(49) Voir la note 4. A ma connaissance, personne n'a encore essayé de calculer le revenu perçu par Dvořák pour ses œuvres scéniques, principalement constitué par des redevances (royalties), c’est-à-dire de pourcentages sur les recettes de billetteries. ADKD contient l'ensemble des contrats connus de Dvořák avec des théâtres, avec les conditions de redevances - voir le vol. 9 (Prague: Editio Bärenreiter Praha, 2004), p. 422-78 - mais aucun des nombreux reçus conservés dans les archives qui puisse nous renseigner sur les sommes exactes qu'il a effectivement reçues. Cette partie du volume, selon le commentaire de ADKD (ibid., p. 425, version en anglais p. 431) serait « développée au-delà des proportions gérables » (« extend this section beyond manageable proportions »). Je suppose que la seule œuvre scénique qui aurait pu rapporter à Dvořák dans le long terme davantage que 650 livres sterling ou son équivalent (en réalité, il est presque sûr que cela aurait fini par arriver) a été l’opéra Rusalka, pourtant créé seulement trois ans seulement avant sa mort, et dont les redevances ont surtout profité à ses héritiers.

mercredi 7 décembre 2011

Dvořák, Novello, Alfred Littleton, et les festivals de musique britanniques : Requiem

[Nous présentons ci-dessous la deuxième partie de l'article du Dr. Beveridge, consacré à la correspondance inédite entre Antonín Dvořák et son éditeur anglais Littleton. Les échanges de courriers présentés ici permettent de mieux comprendre les circonstances de la composition du Requiem du compositeur tchèque.]


Dvořák, Novello, Alfred Littleton, et les festivals de musique britanniques :
Correspondance récemment découverte, nouvelles observations

David R. Beveridge
 


Requiem, B. 165

Le premier passage de la correspondance qui évoque à notre connaissance la composition d'une œuvre pour le Festival de Birmingham de 1891 reste une lettre citée dans ADKD. Au sujet de cette œuvre, qui devait s’avérer être le Requiem, Littleton demande le 16 mai 1889 au compositeur :

Envisageriez-vous d’écrire quelque chose d’autre pour l'Angleterre ? Peut-être
voudriez-vous écrire une Messe (Requiem) comme le Stabat Mater - ou une nouvelle 
cantate, à la façon de „la Fiancée du Spectre“, mais plus facile à jouer pour
l'orchestre. (18)

Il faut attendre plus de trois mois après cette date, avec la lettre de Littleton du 19 août 1889, pour trouver dans ADKD une nouvelle allusion au Requiem. Cet extrait démontre que certains échanges sur le sujet sont encore manquants :
Je viens de recevoir une lettre du Comité de Birmingham disant qu'ils n'ont pas eu 
de vos nouvelles, en réponse à la lettre que je vous ai transmise il y a 2 mois. (19)

La lettre en question, envoyée de Birmingham – à l’évidence, le premier contact des organisateurs du festival avec Dvořák au sujet du futur festival de 1891 – est détenue depuis longtemps par la CMM (20), mais est omise dans ADKD, certainement à cause d’un simple oubli. (21) À ma connaissance elle n'a jamais été publiée. (22) Voici donc une transcription diplomatique de son texte complet :

[31 mai 1889, Charles Beale à Dvořák]
 
[En-tête imprimé :]
FESTIVAL DE MUSIQUE DE BIRMINGHAM.
SOUS-COMITÉ MUSIQUE.
                                   3, Newhall Street,
                                   BIRMINGHAM.
[A partir de là, tout est manuscrit :]
                                   31 mai 1889
Cher Monsieur,

  Je suis chargé par le Comité orchestral du Festival de Musique de Birmingham de 
vous exprimer la satisfaction qui serait la leur, si vous acceptiez les honorer d’une 
nouvelle œuvre dont la première audition aurait lieu pendant le Festival de 1891 –

  Par-delà le fait de répondre à leur attente d’une œuvre de première importance, 
dont la nature exacte ne vous sera pas suggérée, ils apprécieraient néanmoins que 
vous vous décidiez pour un oratorio, une cantate sacrée ou une messe, auquel cas 
l’exécution aura lieu le matin, ou une cantate profane, pour un spectacle en soirée.

  Je ne connais pas votre point de vue en ce qui concerne les droits d’auteur, mais 
je suis sûr qu'un arrangement satisfaisant pourra être établi grâce à MM Novello and 
Co, qui sont assez aimables pour vous transmettre cette lettre ¬ ¬ -

  Je dois ajouter que le Comité désire sincèrement que cette œuvre soit dirigée 
par le compositeur, et je peux vous assurer d'un accueil chaleureux à Birmingham, 
où la réussite splendide de la "Fiancée du Spectre" est si fraîche dans nos mémoires –

Je suis convaincu que votre expérience du Festival de 1885 vous offre la garantie 
que tous les efforts possibles seront faits pour assurer une exécution convenable –
                               Veuillez agréer, cher Monsieur,
                               l'expression de ma haute considération
                                 Charles G. Beale
                               Président du Sous-comité Musical
Herr Antonin Dvořák
Heureusement, nous pouvons désormais également fournir la lettre d'accompagnement avec laquelle, comme dit Beale, la firme Novello a transmis sa propre lettre à Dvořák. Elle fait partie des trois courriers mentionnés ci-dessus, parmi les lettres d'Alfred Littleton trouvées dans les documents de Josef Hlávka :

[4 juin 1889, Alfred Littleton à Dvořák]
 
[En-tête imprimé en rouge :] I [ou 1 ?], BERNERS STREET, W: (23) 

[Manuscrit :]

                                                    4 juin 1889
Mon cher ami

  Merci beaucoup pour votre lettre du 23 [malheureusement toujours manquante, 
certainement une réponse à la lettre de Littleton du 16 mai]. Je vous envoie 
aujourd’hui une lettre du Comité du Festival de Birmingham et j'espère que cela vous 
[donnera] la possibilité et l'occasion que vous attendiez pour vous mettre à écrire. 
Vous savez naturellement combien le Festival de Birmingham est important : c’est le 
premier.

  Je pense toujours qu’une cantate ou une messe serait le meilleur choix.

  S'il vous plait, donnez-moi une réponse favorable. Si vous décidez d'écrire
quelque chose, que je suis sûr que nous trouverons un terrain d’entente satisfaisant
pour faire affaire.

  Je pense qu'il serait bon de m'envoyer votre réponse à Birmingham.
 
                                Très sincèrement vôtre
                                Alfred W Littleton


Ces deux lettres pourraient difficilement mieux éclairer la relation de travail étroite entre Littleton et les organisateurs du festival de Birmingham, et le service de Littleton comme agent officieux de Dvořák : il semble probable que lui-même ait sollicité l'invitation de Birmingham, peut-être en réponse à une demande de Dvořák dans sa lettre manquante du 23 mai.

Assez étonnamment, il apparaît que Dvořák a laissé ses amis anglais attendre sa décision plus d'un an et demi. Littleton lui a reposé la question dans ses lettres des 19 août et 1er septembre 1889 (les deux courriers sont dans ADKD). Une des lettres de Simrock à Dvořák, que j'ai récemment trouvée parmi les documents Hlávka, datée du 3 novembre 1889, indique qu’entre-temps le compositeur avait dit à son éditeur allemand qu‘il composerait une nouvelle grande œuvre vocale pour l'Angleterre - probablement celle pour Birmingham. Cependant, il semble que les Anglais eux-mêmes soient restés dans l'obscurité ! Le 7 janvier 1890, Littleton a encore écrit à Dvořák pour lui demander s'il composerait une œuvre pour Birmingham ou pas (lettre dans ADKD). Mais sa lettre suivante au compositeur, écrite seulement deux jours plus tard (également dans ADKD), montre qu'il a finalement reçu une réponse positive (via une communication qui est toujours manquante) avec l’explication de ce que serait cette oeuvre : (24)
  Je suis ravi d'apprendre que vous avez décidé d'écrire un "Requiem" pour 
Birmingham : J'ai aussitôt écrit au Comité et je sais qu'ils seront très heureux 
d'apprendre cette bonne nouvelle.
  Dès que vous aurez commencé la composition de cette grande œuvre j'espère 
que vous m'enverrez des nouvelles de temps en temps, pour quelles voix en solo 
vous écrivez, etc.
Puis le lendemain, 10 janvier, Beale a écrit à Dvořák depuis Birmingham (lettre présente dans ADKD) pour lui exprimer sa satisfaction d’avoir appris cette nouvelle, grâce à Littleton.

En fait, Dvořák n’avait pas seulement pris la décision de composer un Requiem : il avait déjà commencé à l'écrire, le jour du Nouvel An 1890. Nous pouvons suivre ses progrès dans ses croquis, ses partitions de piano et voix et sa partition complète, tous conservés dans le fonds de la CMM. (25) Et nous avons de nombreuses correspondances de la main de Dvořák à des amis tchèques et allemands sur la genèse de l'œuvre. (26)

Jusqu'à présent, cependant, la correspondance écrite connue de Dvořák sur le Requiem avec les Anglais mettait en évidence un vide virtuel qui s'étend entre le 10 janvier 1890, avec la lettre de Beale citée plus haut, et le 24 octobre de cette même année, date à laquelle Littleton écrivit à Dvořák - où nous comprenons que les négociations compliquées concernant la publication de l’œuvre par Novello sont en bonne voie. Dans cet intervalle, nous ne possédions qu’une lettre de Littleton du 15 juillet ainsi que la réponse de Dvořák du 27 juillet, sur laquelle nous reviendrons ci-dessous. Heureusement, ces dernières années ont réapparu quatre éléments pertinents de la correspondance entre Dvořák et Littleton en 1890. Ces quatre lettres (deux de part et d’autre) comblent partiellement cette lacune et nous aident à mieux comprendre les relations du compositeur avec l'éditeur, sur le Requiem parmi d’autres œuvres.

Le premier de ces articles est une lettre de Dvořák à Littleton, en réponse à la demande de celui-ci (lettre du 9 janvier citée plus haut), dans laquelle l’éditeur demandait des précisions sur la forme que prenait le Requiem. Cette lettre nouvellement découverte de Dvořák, datée du 16 février 1890, a été cédée en juin 2010 par l’antiquaire J. A. Stargardt de Berlin à un collectionneur privé. Je n'ai pas réussi à établir le contact avec l'acheteur, mais le catalogue de vente aux enchères de la firme propose une transcription de la majeure partie du texte de la lettre. (27) La plupart des informations qu'on y trouve confirme ce que nous savons déjà par d'autres sources. (28) En outre, elle nous renseigne sur la coopération amicale que Dvořák entretenait avec Littleton. (29) Notons que l’estimation par le compositeur de la durée totale du Requiem – c’est la première fois que cette question est évoquée dans l’ensemble de la correspondance et des documents connus - était d'une précision remarquable en regard de ce que serait le résultat final, en dépit du stade encore précoce de la composition.


[16 février 1890, Dvořák à Alfred Littleton]
 
[texte transcrit exactement à partir du catalogue de Stargardt avec des ellipses pour indiquer les passages omis :]

    Mon cher ami

    [...]

  Le numéro un (Requiem) est écrit pour chœur (avec des voix solos). Le nr. 2., le 
  plus grand de toute l'œuvre, “Dies irae dies illa”, est pour chœur (30)

  vient ensuite "Tuba mirum" Alto et Basse Solo (31) avec Refrain Liber s[c]riptus ténor 
  solo.

  Nr. 3. Quid sum miser jusqu'au Rex tremendae Soli et Chorus (32)

  Nr. 4. Quatuor solo Recordare Pie Jesu (33)

  Tout cela est prêt, maintenant je m’occupe du Confutatis maledictis et du 
  Lacrymosa.

  Quand je viendrai en avril en Angleterre, je l'espère, je serai en mesure de jouer des 
  passages de mon Requiem. (34) Le président du Comité de Birmingham m'a écrit il y a 
  quelque temps. Il était très heureux d'apprendre que j'ai décidé d'écrire une grande 
  œuvre pour le Festival. (35) Je pense que l’exécution de l’œuvre complète prendra 1 
  1/2 heure. Bientôt (le 7 mars) je vais en Russie / Moscou où je donnerai un grand 
  concert à la compagnie impériale rus[se] de Concerts... (36) 

  [...]
    Antonín Dvořák
    Prague 18 16/2 90.

Voici maintenant l'autre des lettres nouvellement découvertes dans les documents de Hlávka, écrite par Littleton à Dvořák. Elle est en date du 20 juin 1890 et commence par un paragraphe très intéressant au sujet de la Messe (en ré majeur, et non le Requiem) dont nous parlerons plus tard, dans le cadre de ce travail. Comme c’était le cas pour le Requiem, cette lettre fournit la première preuve que nous ayons des négociations pour sa publication.

[20 juin 1890, Alfred Littleton Dvořák]
 
[En-tête imprimé en rouge:] I [ou 1?], Berners Street, W:
[Manuscrit:]
                                                      Le 20 juin 1890
Mon cher ami
  Je joins avec grand plaisir le chèque pour la messe. Nous n'avons encore rien 
fait au sujet de sa publication. Je reste impatient de savoir si vous ne pourriez pas 
réduire sa partition pour petit orchestre : s'il vous plaît pensez-y. Naturellement, 
nous vous réglerions votre dû si vous réalisiez ce travail.

  Parlons à présent du Requiem. Je pense que l’heure de la décision est arrivée : 
bien sûr je pense que nous [avons le] droit de le publier ici - vous vous souvenez 
que vous avez promis que nous aurions toutes les œuvres chorales que vous 
écririez, et que Simrock aurait toutes les œuvres pour orchestre et les autres. Même 
si vous désiriez laisser le Requiem à Simrock pour le continent, nous devons l'avoir 
pour l'Angleterre. Nous avons tout fait pour asseoir le succès de votre musique en 
Angleterre et nous voulons continuer à le faire. Je vous en prie, veuillez examiner 
cette question avec la plus grande attention et me faire savoir ce que vous en 
pensez.

Très cordialement à vous et à Mme
  Votre dévoué
  Alfred H Littleton

Un grand merci pour les timbres.

A ma connaissance, seule cette lettre récemment découverte présente l'information que Dvořák avait promis toutes ses nouvelles œuvres chorales à Novello. S'il a réellement fait une telle promesse, elle constituait une violation de l'engagement que le compositeur avait fait onze ans plus tôt à son éditeur principal Simrock, qui lui octroyait le droit refuser avant quiconque toutes ses œuvres nouvelles. Simrock menaça plus tard de faire respecter cette « convention » (Verabredung, comme il l'appelait), dans le cas du Requiem par les voies légales. (37) L'idée que Novello pourrait avoir des droits au Requiem pour l'Angleterre et Simrock pour le continent venait probablement de Simrock lui-même : l'éditeur allemand avait déjà proposé un arrangement semblable (pour l'Angleterre et l'Allemagne) dans sa lettre précitée à Dvořák du 3 novembre 1889 (des documents Hlávka), concernant dix grandes œuvres vocales non spécifiées que Dvořák projetait d’écrire pour l'Angleterre. Mais apparemment aucun arrangement de ce genre n’a été fait, et Simrock a estimé que Dvořák l’avait circonvenu dans sa négociation avec Novello.

Dvořák avait depuis longtemps appris à ne pas faire de promesses hâtives à des éditeurs, et le 15 juillet 1890, Littleton a dû lui faire remarquer (lettre ADKD) que sa correspondance la plus récente (aujourd'hui disparue, évidemment écrite après la réception du 20 juin chez Littleton) n’abordait pas le sujet de la publication du Requiem. Dvořák a répondu avec réticence le 27 juillet (lettre ADKD) :(38)

Au sujet du Requiem, il m’est difficile (tant que je n'ai pas fini la composition) [càd « aussi 
longtemps que je n'aurai pas terminé l'œuvre »] de décider ou promettre quelque¬chose que je ne 
pourrai pas garantir plus tard - mais vous pouvez être sûr que je vous le donne mieux [càd 
« je préférerais de beaucoup vous le donner plutôt »] qu’à n'importe quel autre édi¬teur.
Dans la lettre récemment découverte qui suit, datée du 27 août 1890 (la troisième et dernière des lettres de Littleton à Dvořák issues des documents Hlávka), l'éditeur britannique devait insister encore une fois, avec considérable urgence et sur un ton presque menaçant. En outre, il répondait négativement à la volonté du compositeur (également exprimée dans la lettre du 27 juillet) de voir le Requiem présenté à Prague avant Birmingham. Mais il continuait le reste de la lettre sur un ton de bavardage en abordant des nouvelles familiales, ce qui nous renseigne sur la chaleureuse relation personnelle entre les deux hommes. (Détail touchant, il semble que Dvořák ait utilisé les espaces vides sur la lettre de Littleton pour pratiquer son orthographe et son vocabulaire anglais. Cela peut aussi être vu sur les originaux de quelques autres lettres qu'il a reçues de Littleton, qui sont publiées dans ADKD mais avec omission des annotations de Dvořák.)

[27 août 1890, Alfred Littleton à Dvořák]
 
[Au-dessus de l'en-tête, écrit très joliment d’une main différente, probablement celle de Dvořák] :
  friend freind

  [En-tête imprimé :]
  Westwood House,
  Sydenham.

[La suite est manuscrite :]
                                                 Le 27 août 1890
Mon cher ami

  Je suis toujours dans l’attente d’informations précises de votre part au sujet du 
Requiem. Si vous voulez bien vous souvenir que je suis la première personne à vous 
avoir demandé d’écrire cette œuvre [en référence sans doute à sa lettre citée du 16 
mai 1889 citée plus haut], vous admettrez j’en suis sûr qu’il ne vous est pas possible 
de la donner à un autre éditeur. Il est maintenant temps de régler les choses si l’on 
veut que l’œuvre soit éditée convenablement et sans précipitation. Je ne pense pas 
que le public de Birmingham apprécierait que le Requiem soit d’abord exécuté 
ailleurs.

  Vous serez certainement intéressé d'apprendre que, pendant nos vacances à la 
mer, notre fille Cissie s’est fiancée à M. Frank Pearson, le fils de l'architecte qui a 
conçu Westwood House. Nous sommes tous très heureux de cet événement.

  Très cordialement, et en espérant avoir de vos nouvelles très bientôt

             je reste
             Votre dévoué
             Alfred H Littleton

  Je vous écris à Prague car je ne sais pas si vous êtes encore à Vysoka.


  [avec la même écriture qu’en haut de la page, probablement de la main de Dvořák:]
          du               orace
      temps
               oration 
               oration
               occean
      designed
               rough
               Lieutenant
      brother  the
      brater [?]    [‘brater’ = ‘frère’ en tchèque]
      broder [?]
      sister
      sestra   the  [‘sestra’ = ‘sœur’ en tchèque]
      father   xxx
               xxxx
 
Notes  

[NDT : l'ensemble des notes est de l'auteur.]

(18) Lettre détenue par CMM, S76 1121. Comme avec toutes les lettres citées dans cette étude (même celles incluses dans ADKD), je présente ma propre transcription diplomatique à partir de l'original. Pour les lettres trouvées dans ADKD, je note les différences les plus significatives avec le texte qui s'y trouve. Ma procédure de préparation des transcriptions est décrite dans la note 16.

(19) Dans CMM, S76 1122. ADKD indique « Brimingham », mais dans le manuscrit original l'orthographe est correcte : Birmingham.

(20) S76 1193.

(21) ADKD se réfère à cette lettre dans les notes d’autres correspondances, comme si elle était incluse dans l'édition.

(22) Cela n'est mentionné nulle part par Otakar Šourek, le plus important biographe de Dvořák, qui ne savait même pas que le Requiem avait été composé pour l'Angleterre. Un peu plus surprenante est l'absence de toute référence à cette lettre dans les deux livres sur Dvořák par le chercheur britannique John Clapham : Antonín Dvořák: Musician and Craftsman (New York: St. Martin’s Press, 1966) (pour le Requiem voir les pages 244-55), et Dvořák (New York et Londres: Norton, 1979) (pp. 102-03 sur le Requiem). Jitka Slavíková cite une partie d'une phrase de la lettre dans Kontakty [...] (op. cit., Note 6) p. 232, note 46 et (dans une traduction en tchèque) dans Dvořák a Anglie, p. 123 (voir de nouveau la note 6).

(23) Adresse de Novello à Londres.

(24) Manuscrit original dans CMM, S76 1125

(25) Esquisses pour le Requiem, B. 165 (S76 1457, 1482, 1550) commencé le 1er janvier 1890, achevé le 7 juillet. Partitions pour piano et voix, B. 517 (S76 1456) également commencé le 1er janvier 1890, achevé le 18 juillet. Partition autographe (S76 1455) commence le 2 août, achevée le 31 octobre.

(26) Voir dans ADKD les lettres de Dvořák des 15 janvier, 25 avril, 19 mai, 14 juin, 18 juin, 12 août, 20 août et 18 septembre 1890. Et aussi, ailleurs que dans ADKD, une lettre récemment découverte du 19 juin 1890 qu’il écrivit à Alois Göbl, publiée dans l’article de Tereza Kibicová ‘Antonín Dvořák nejbližšímu příteli II’, Hudební věda XVIV (2007) / 3-4, pp. 391-402.

(27) Voir la note 14 ci-dessus. La firme Geschäftsführer Wolfgang Mecklembourg a aimablement transmis mon e-mail demandant des informations à l’acheteur, mais je n'ai reçu aucune réponse. La description dans le catalogue ne contient pas le nom de Littleton, pas plus qu’il n’identifie le destinataire de la lettre, mais à partir de la formule de politesse « Mon cher ami », que Dvořák utilisait habituellement en écrivant à Littleton, et principalement à partir du contenu de la lettre et du contexte, nous pouvons affirmer sans risque que Littleton était le destinataire. La date et la signature de Dvořák à la fin sont indiquées dans le catalogue en fac-similé.

(28) De la main de Dvořák, les manuscrits musicaux du Requiem mentionnés plus haut (voir note 25) et, concernant son voyage en Russie, la correspondance avec Vasily Safonoff dans ADKD.

(29) Comme mentionné plus haut, cela permet de combler un petit peu le vide très important dans les messages connus écrits par Dvořák à Littleton, du 22 août 1886 au 27 juillet 1890. Dans cette période il est évident que le compositeur a dû envoyer de nombreuses lettres à Littleton, maintenant disparues.

(30) Dans l’œuvre définitive, le Dies irae est en réalité le n ° 3, pour chœur et orchestre sans solistes comme mentionné ici. Il succède au n° 2, Graduale relativement bref, qui commence par répéter les mots d'ouverture du n ° 1.

(31) Dans l’œuvre complète, il s’agit du n ° 4, pour alto et solos de basse, avec chœur et orchestre.

(32) Dans l’œuvre définitive, c’est le n ° 5, écrit pour les quatre solistes vocaux, le chœur et l’orchestre.

(33) Dans l’œuvre définitive, le n ° 6, pour les quatre solistes vocaux, sans chœur.

(34) C’est ce qu’il fit : le 25 avril 1890, il écrivit à V. J. Novotný depuis Londres - où il s’était rendu pour diriger sa Huitième Symphonie - en disant qu'il allait jouer le Kyrie et le Dies irae pour les critiques de musique invités l’après-midi-même (probablement à Westwood House). Lettre dans ADKD.

(35) Sans doute la lettre de Charles G. Beale du 10 janvier 1890 citée plus haut.

(36) Le 7 mars (calendrier grégorien) était la date prévue du concert de Dvořák à Moscou, comme l'a confirmé Vassili Safanoff le 10 février dans un télégramme envoyé de Moscou au compositeur (courrier dans ADKD). Les négociations sur ce concert étaient en cours depuis l'été précédent. Voir la lettre de Safonoff à Dvořák de 17 juillet 1889 (dans ADKD), au sujet de ‘Konzerte von der Direktion der Kaiserl[ichen] russ[ischen] Musikgesellschaft in Moskau’. Le concert a finalement été reporté, pour avoir lieu le 11 mars (calendrier grégorien).

(37) Voir la lettre de Dvořák à Alois Göbl du 17 novembre 1890 dans ADKD. Concernant le Verabredung original, voir (également dans ADKD) les lettres Simrock à Dvořák des 8 et 22 janvier 1879, Dvořák à Simrock du 11 janvier 1879. On peut difficilement imaginer que le Verabredung soit défendable devant un tribunal - il était trop vague et n’impliquait des obligations que de la part de Dvořák, en contrepartie desquelles il ne gagnait aucun avantage concret de Simrock. Néanmoins, il a joué un rôle majeur dans les relations de Dvořák avec l'éditeur allemand. J'ai l'intention d'explorer cette question bientôt dans une étude distincte sur les relations de Dvořák avec Simrock à la lumière des quatorze lettres qu'il écrivit à Dvořák, que j'ai récemment trouvées dans les documents de Josef Hlávka, provenant essentiellement de la période que nous étudions maintenant (1889-1890).

(38) Manuscrit original dans CMM, S226 54.

lundi 5 décembre 2011

Hynek Bím

Hynek Bím (1874 - 1958)

Dans sa quête de musique populaire en Moravie, il est un autre collaborateur de Janáček sur lequel il est indispensable d'attirer l'attention. Il s'agit de Hynek Bím. Né en Bohême, dans la petite ville de Lomnice nad Popelkou, en 1874, il est le cadet de près de 10 ans de Františka Kyselková, éminente collectrice de chants populaires. Lui aussi grandit dans un milieu marqué par l'enseignement et la musique puisque son père qui se trouvait à la tête du chœur local lui inculqua les bases musicales. A l'âge de 14 ans, trois ans après être devenu orphelin, il s'inscrivit à l'Institut de formation des enseignants de Brno où il suivit pendant quatre années des cours de musique donnés par Janáček. Nul doute que cette rencontre fut décisive pour la trajectoire de l'adolescent. Le compositeur morave venait de plonger dans une grande aventure, celle de la collecte de musique populaire dans laquelle il s'engagea, fortement encouragé par František Bartoš. Connaissant la ferveur de Janáček, il est certain qu'il tenta de la communiquer à ses jeunes élèves. En 1892, le jeune Bím fut nommé enseignant à Ivančice (1), curieusement dans la même ville où Kyselková avait elle-même débuté une dizaine d'années avant lui. Dès ce moment, le jeune instituteur se lança dans la collecte de musique populaire. Il ratissa les environs de son lieu de travail, se rendant d'abord dans les villages proches de son lieu d'enseignement, puis s'en écartant peu à peu sans toutefois s'éloigner de plus d'une dizaine de kilomètres. Mais ce pays environnant Brno commençait sa mue culturelle et les chants traditionnels se perdaient. Toutefois, la persévérance et la foi du jeune enseignant l'autorisèrent à engranger plus de 500 chants. Proche de Brno, il n'eut aucune peine à rejoindre le comité morave de préparation de l'exposition ethnographique de Prague (en 1895) qu'animait Janáček avec sa fougue et son enthousiasme habituel, alors que le compositeur épaulait très efficacement František Bartoš, aidé également par Lucie Bakešová et Františka Kyselková. Janáček avait compris que son ancien élève s'engageait lui aussi sur les chemins de la musique populaire qu'il empruntait avec gourmandise, aussi l'associa-t-il bien volontiers à ses projets. Témoin cette brève lettre qu'il lui adressa le 3 juin 1894 :

"Cher ami,
Nous avons décidé avec Bartoš d'éditer avant la période de l'exposition toutes les collections de manuscrits de chansons et de danses. Envoyez nous votre matériel afin que la collection publiée soit complète. Avec les salutations de votre dévoué Leoš Janáček." (traduction d'Eric Baude)


Par ailleurs, 32 chants collectés par Bím figurèrent dans l'épais recueil Národní písně moravské v nově nasbírané (Chants nationaux moraves nouvellement collectés) que Bartoš et Janáček publièrent en 1901. En 1899, Bím rejoignit Klobouky, dans le district de Hustopeče, son nouveau poste d'enseignant, où il devint l'adjoint de Josef Úlehla, le père de Vladimir Úlehla (1). Dans ce district, Hynek Bím continua à faire preuve de beaucoup d'activité puisqu'il récolta pendant les six années qu'il y passa près de 400 chants populaires. En 1904, il poussa jusqu'à Velká nad Veličkou où Martin Zeman depuis plusieurs années récupérait les chants de cette si riche région en traditions populaires. Le poste suivant, à Strážnice de 1905 à 1919, lui procura l'occasion d'amplifier ses collectes dans ce pays Slovácko si riche en musique populaire. De 1905 à 1919, il ne se limita pas à noter nombre de chants, mais amplifia ses pensées au contact de ses aînés, Janáček au premier chef, et des autres collecteurs qu'il rencontrait ici et là.

Bien évidemment, lors de la création du comité de travail morave pour le chant populaire, le compositeur de Jenůfa l'associa tout de suite à ses travaux. Il ne pouvait se priver des services d'un collecteur si efficace, si performant, si méthodique. Lorsque Janáček, en 1906, délivra le fruit de ses réflexions sur les méthodes de collectes dans une brochure Sbíráme českou národní písen na Moravě a ve Slezsku (2), Bím s'empressa de les confronter à sa propre expérience.

Dès l'année suivant son installation à Strážnice (3), Hynek Bím fit connaissance avec Tomáš Kúsalík, un chanteur populaire dans sa soixantième année, habitant Lidéřovice, village proche du lieu de résidence du collecteur. A plusieurs reprises, il recueillit auprès de lui un répertoire vocal étendu (133 chants).

Costumes populaires près de Strážnice
tels que Bím a pu les connaître.

Le jeune Vladimir Úlehla, au cours de l'été 1910, accompagna Bím à Petrov, village à quelques encablures de Strážnice. Il raconta sa rencontre avec un vieux chanteur populaire.

"Nous avons rejoint Petrov. Le vieil homme dont j'ai oublié le nom nous attendait dans un café. Nous nous assîmes et Bím commença à parler avec lui patiemment. Pas un mot à propos des chants. Je commençais à m'ennuyer lorsque Bím le taquina lui demandant s'il se souvenait d'une chanson. Le vieil homme commença à fouiller dans sa poche d'où après un moment il sortit un morceau de papier sale et ce fut le départ. Bím écrivit très vite le laissant chanter sans l'interrompre. Il nota les changements de la mélodie et du rythme, strophe par strophe jetant sur chacun des mots abrégés. Il attendit que le vieil homme ait fini pour lui demander des détails du dialecte et de la rédaction du texte, l'interrogeant brièvement sur l'histoire de ce chant d'une manière compréhensive. Il essaya d'échapper à l'interrogatoire en commençant un nouveau chant. Mais Bím, sans décourager le vieil homme de chanter ne renonça pas avant qu'il ait toute l'information dont il avait besoin. Alors seulement il entonna un autre chant. Et les feuilles manuscrites s'accumulèrent. Je songeais à la quantité de travaux qui attendraient Bím de retour à la maison avant que les brouillons ne se transforment en un paquet de feuilles de papier soigneusement écrites…" (4)


Janáček demanda à son collaborateur de s'intéresser à la musique populaire du pays Valašsko, particulièrement celle du district de Valašské Meziříčí aux confins du pays Lašsko et celle du district de Valašské Klobouky, au sud, proche de la frontière slovaque. Là encore, Bím montra son efficacité pendant plusieurs années. Cependant, malgré les centaines de chants récoltés par Janáček et ses collaborateurs, les moyens manquèrent à leur édition. Bím, quant à lui, ne réussit qu'à publier une petite étude sur le chant populaire à Uhersky Hradisté en 1912 et un article dans une revue musicale de Brno, deux ans plus tôt. Découragé par les lenteurs de la publication générale, il conserva les nouveaux chants qu'il continuait malgré tout à glaner, alors qu'il avait expédié au comité de travail morave pour le chant populaire près de 3 000 chants entre 1906 et 1912. Cependant, en 1911, à sa trousse de découvreur, il ajouta un outil moderne que Janáček lui fournit, un phonographe avec lequel il réalisa quelques enregistrements sur rouleaux de cire. La guerre de 1914 survint. A cause de son incorporation dans l'armée, Bím fut dans l'obligation d'interrompre ses collectes. Lorsqu'il fut libéré de ses obligations militaires, bien évidemment, Bím retourna à ses chères chansons populaires. En 1919, la toute nouvelle république de Tchécoslovaquie lui permit de franchir une frontière qui antérieurement séparait la Moravie de la Slovaquie. Bím, nommé à Skalica (5), eut tout le loisir pendant les quinze ans qu'il resta dans cette localité, d'étendre ses recherches en Slovaquie. Autour de son lieu d'enseignement il collecta patiemment de nouveaux chants et il parcourut une partie du pays, poussant jusqu'à Zvolen, Těrchová et Čičmany dans le district de Žilina, Lučenec près de la frontière hongroise, etc. De nouveaux chants collectés augmentèrent son anthologie si précieuse. C'est Bím qui signala à Janáček l'existence du groupe instrumental de Myjava et sa qualité. En 1927, lors du festival de la Société internationale de musique contemporaine à Francfort en Allemagne, le compositeur réussit à faire inviter ces musiciens populaires pour qu'ils livrent leur science musicale. Emmenés par Samko Dudík, les huit instrumentistes se produisirent dans cette enceinte où on avait plus l'habitude d'entendre des musiciens professionnels passés par les conservatoires de leur pays respectif que des musiciens traditionnels comme ceux qui jouaient sur cette scène insolite pour eux.

Hynek Bím entouré de chanteurs populaires
photo du site http://na.nulk.cz

En 1934, il prit sa retraite de l'enseignement et se retira à Tišnov. On aurait pu croire qu'il mît à profit cette période pour se reposer des années de son travail d'enseignant et des journées qu'il passa à écumer les villages de Moravie et de Slovaquie à traquer la moindre chanson populaire qu'il n'avait pas encore recueillie jusqu'alors. Il n'en fut rien. Il revint à Skalica pour parfaire sa collecte, retourna aussi dans le district de Znojmo. A plus de soixante dix ans, il continuait d'arpenter les rues des villages pour glaner des trésors populaires encore inconnus de lui. Sa dernière moisson intervint en 1951 alors qu'il atteignait 77 ans !

Ce que l'on ne sait pas en France, c'est qu'à côté de cette intense récolte de chants populaires et des études minutieuses qu'ils ont nécessités, Hynek Bím trouva encore le temps de composer - et tout au long de va vie - de nombreuses pièces vocales et instrumentales (pour harmonium, pour violon) dont plusieurs furent influencées par la musique qu'il recueillait auprès des chanteurs populaires (chants, marches, danses, etc.). Il se livra également à des adaptations de ces chants et danses traditionnels qu'il appréciait tant. Il ne semble pas que sa propre production ait été éditée et par là même elle nous est inconnue.

Sur la fin de sa vie, cet émérite collecteur réussit à faire paraître quelques livres dont Les chansons populaires de Hustopeče et Chants populaires de Valassko et plusieurs recueils de chants nationaux. A lui seul, il parvint à collecter, tant en Moravie qu'en Slovaquie, un peu plus de 4100 chants et près de 200 danses populaires. Son œuvre survit aujourd'hui (6) et sert encore de vivier à un certain nombre d'ensembles folkloriques. (7)

Un livre de Hynek Bím publié à Prague en 1946
Recueil de chants nationaux

L'ensemble des travaux réalisés par Bím (chants collectés, notes à propos de la musique populaire, etc.) est conservé dans les archives de l'Institut ethnographique de Brno, tandis que sa correspondance avec Janáček se trouve au Musée morave également à Brno.

Joseph Colomb - décembre 2011

Notes :

1. Alfons Mucha, le peintre bien connu, figure de proue de l'Art nouveau, est né à Ivančice en 1860. A l'époque où Bím enseignait dans sa ville natale, le peintre vivait et travaillait à Paris où il se tailla un beau succès.

1. Vladimir Úlehla 1888 - 1947 biologiste, professeur à l'université de Brno et d'Olomouc. En plus de son activité professionnelle, il s'intéressait de près au folklore morave et endossa même le rôle de collecteur de chants populaires.

2. Le contenu de cette brochure parut également dans la revue Dalibor durant l'automne 1906. On peut traduire son titre ainsi : Nous recueillons le chant populaire tchèque en Moravie et en Silésie.

3. Une rue de Strážnice porte le nom de Bím. Dans ce même quartier pavillonnaire, une autre porte celui de Janáček. Bel hommage de la ville à deux musiciens qui y collectèrent tant de chants et danses. Sans prétendre à être complet, remarquons les noms de quelques rues adjacentes : Uprka et Úlehla. Encore d'autres folkoristes !

4. extrait de la notice du disque Gnosis indiqué dans la note 6.

5. Skalica ne se trouve qu'à quelques kilomètres de Strážnice. De ce fait, Bím continua à prospecter la région qu'il connaissait bien tout en étendant ses recherches à la Slovaquie où il résidait maintenant.

6. Dans un disque Gnosis remarquable publié en 1998 et produit par Jiří Plocek, "Les plus anciens enregistrements de chants populaires moraves et slovaques", sur plusieurs plages Hynek Bím, sur la fin de sa vie, se souvient de l'une ou l'autre de ses collectes, évoque sa rencontre avec Tomáš Kúsalík à Lidéřovice et on entend le collecteur dans un chant de Noël récolté à Skalica. On écoute également Tomáš Kúsalík enregistré en 1911 par Františka Kyselková et Hynek Bím. Comme on pourrait s'en douter, ce n'est pas très audible, mais ces témoignages portent une forte charge émotionnelle.

7. Des ensembles de musiciens traditionnels des années soixante jusqu'à nos jours trouvent inspiration dans les recueils que Bím avait constitués. En particulier, un ensemble musical comprenant les cordes habituelles, une clarinette, un cymbalum et les voix de chanteurs et chanteuses prit le nom de Hynek Bím. Actif en 1964, il grava au moins un disque 33 t pour Supraphon (sous la direction de Jindrich Hovorka). Aujourd'hui encore, l'ensemble Camaël glane dans ses collections.

Sources :

Jarmila Procházková, Janáčkovy záznamy, Hudebního a tanečního folkloru, I, Etnologický ústav akademie věd čr, doplněk Brno, 2006.

Notice du disque Gnosis cité dans la note 6.

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