dimanche 19 février 2012

Bohuslav Martinů : musique de chambre chez Forgotten Records

L’œuvre de Bohuslav Martinů (1890-1959) est vaste. Le catalogue thématique du musicologue Harry Halbreich recense 387 opus. Cette richesse contraste avec un relatif désintérêt pour sa musique. Les contemporains du musicien de Bohême, il est vrai, se nomment Igor Stravinski, Anton Webern ou Béla Bartók. Martinů, à la fois moderne et tonal, peine à se départir de son image entre deux époques. On le juge souvent plus actuel que Dvořák, avec qui il partage le goût pour les formes classiques, mais moins novateur que Janáček, qui est pourtant son aîné. Mais pareille comparaison a-t-elle un sens ? L’usage bien établi de de ne comparer un musicien de Bohême qu’à ses compatriotes ne sert pas la cause de Martinů. Pourtant, si certaines de ses oeuvres sont limpides et lyriques, d'autres sont plus hermétiques, angoissées, sombres, complexes et traversées d'influences et de styles hétérogènes et qui parfois se contredisent et accentuent la confusion de l'auditeur. On peut se perdre facilement dans cette oeuvre hétérogène mais c'est tout l'intérêt de Martinů.

La (re)découverte de sa musique de chambre rappelle précisément combien on aurait tort de sous-estimer l’art de ce compositeur. Forgotten Records (Référence fr 14M) nous propose ici une captation récente (années 1990) du Trio Millière (Marie-Christine Millière, violon ; Jean-François Bénatar, alto ; Philippe Bary, violoncelle) et de la pianiste Véronique Roux.


Les premières secondes du CD sont saisissantes. Le Trio à cordes n°2 (1934) ouvre le disque avec une course en faux-semblants qui se dénoue en un unisson forcé. La personnalité de Martinů est déjà là, dans ces quelques mesures mémorables. En 1927, le Duo pour violon et violoncelle révélait déjà un artiste au métier souverain, malgré l’influence perceptible d’un Albert Roussel.

Les Trois madrigaux de 1947 sont composés pour violon et alto. Martinů était fasciné par cette forme de musique vocale de la Renaissance. Ces madrigaux ne relèvent toutefois pas du pastiche. Le chant de joie conclusif (Allegro) est l’hommage enjoué d’un moderne aux maîtres du passé. Cette partition que l’on devine éreintante pour les interprètes est ici servie avec une maîtrise technique impeccable.

Le Quatuor n°2 avec piano (1942), écrit pour le public américain, est l’œuvre sans doute la plus immédiatement accessible du CD. Son style musical rappelle beaucoup celui des symphonies, composées à la même époque. L’adagio central est l’une des plus belles réussites de Martinů.



Le CD Forgotten Records permet d’embrasser deux décennies de musique de chambre d’un auteur attachant, servi par des interprètes passionnés. Une mention particulière pour la très intéressante notice de Georges Gourdet, qui nous fait saisir l’architecture complexe de ces partitions.


samedi 18 février 2012

Une anthologie chorale bienvenue

Une anthologie chorale bienvenue

Tout récemment, Harmonia Mundi vient de sortir un enregistrement précieux à plus d'un titre. Il s'agit d'une anthologie d'œuvres chorales de Leoš Janáček qui couvre une large partie de sa production. Des compositions pour voix s'étalant de 1878, période de jeunesse jusqu'à 1926 période de grande maturité, avec une exception singulière, une pièce du recueil Sur un sentier recouvert jouée sur harmonium. Autre particularité de ce recueil de pièces, une marque d'estime de Janáček à son ami Antonín Dvořák. La responsabilité de cet album discographique incombe à un chef néerlandais, Daniel Reuss et à l'ensemble qu'il dirige depuis une dizaine d'années, la Cappella Amsterdam.

La discographie janáčekienne d'ouvrages choraux n'est pas si étoffée que cela. Depuis l'excellente compilation due à Reinbert de Leeuw et au Netherlands chamber choir en 1995 (Philips), on n'a guère trouvé qu'une autre anthologie (1) composée par le compositeur et chef anglais James Wood et de son New London chamber choir en 1997 (Hyperion). Depuis, rien d'aussi significatif et vaste. Bien sûr, les chefs tchèques, dans le passé, ont salué Janáček dans ses œuvres chorales. Josef Veselka, Jan Řezníček, Lubomir Mátl se sont distingués par quelques enregistrements mémorables.

Quelle originalité apporte donc le disque de Daniel Reuss ? Par sa confrontation entre les merveilleux duos moraves de Dvořák et ses propres compositions, Janáček démontre dans celles-ci la marque de son génie musical et dramatique. Comme l'indique la notice "nous sommes tout bonnement confrontés à la naissance d'un langage musical qui, bien qu'il fut consciemment ancré à l'Est, projette depuis près d'un siècle l'aura d'un sentiment universel !" Si chacun, en France, reconnaît maintenant aux opéras de Janáček une valeur incontestable, par manque d'auditions suffisamment nombreuses, on méconnaît son œuvre chorale. Le disque de Daniel Reuss arrive à point nommé pour y remédier et valoriser cette musique. On commence avec six duos moraves de Dvořák harmonisés pour quatre voix par son jeune ami qui les avaient découverts quasiment en même temps qu'il faisait connaissance avec leur auteur. Par cette adaptation, Janáček rendait hommage à son aîné avec qui il entretenait une relation amicale et musicale. Il approfondissait aussi sa maîtrise de l'écriture chorale, lui qui dirigeait depuis quelques années le chœur du monastère des Augustins puis celui de la société Svatopluk et enfin celui de la Beseda brněnská à Brno. Tout naturellement, ses premières compositions, il les confia à l'ensemble choral. Dans un premier temps, il s'imprégna du modèle que lui avait fourni sa formation au couvent des Augustins auprès du moine compositeur Pavel Křížkovský. Peu à peu sa science évolua, son style se forgea. Il considéra bientôt chaque chœur comme une pièce dramatique dans laquelle il put étaler ses étonnantes facultés de dramaturge et de musicien. En 1876, Dvořák avait composé dix duos moraves regroupés dans l'opus 32 (B 62) qui s'ajoutaient aux cinq de l'opus 29 de la même année et aux quatre de l'opus 20 (B 50) de l'année précédente. Dvořák destinait les derniers à deux voix solistes de femmes, voix aiguë et voix grave soutenues par le piano, tandis que les précédents s'adressaient à deux voix de soprano et les premiers à une soprano et un ténor. Parmi ceux de l'opus 32, Janáček en choisit tout d'abord quatre qu'il arrangea en décembre 1877 pour les quatre voix d'un chœur mixte. Sept ans plus tard, il en choisit deux autres auxquels il appliqua le même traitement que précédemment. František Sušil fournit le texte de ces six chants à Dvořák grâce à son recueil publié en 1860. Ce recueil, fort de 2361 chants, Janáček en prit connaissance au monastère des Augustins qui l'avait acquis. Pavel Křížkovský y puisa régulièrement et le montra plus d'une fois, comme un trésor national, à ses élèves dont le jeune Leoš. Le 2 décembre 1877, Janáček à la tête de la chorale de la Beseda brněnská donnait les quatre premières pièces de ces Duos moraves dans un concert qui comprenait également la première audition de sa Suite pour cordes (VI/2) ; les deux dernières pièces furent chantés par la même chorale sous une autre direction en novembre 1884. Existe-t-il beaucoup d'enregistrements de ces adaptations des Duos moraves de Dvořák ? Je n'en connais qu'un dû à une chorale d'enfants tchèques, le Boni Pueri (1994) édité par le Club des amis de Boni Pueri. Daniel Reuss et la Cappella Amsterdam soulignent la grâce mélodique de ces duos transformés en quatuors vocaux. On y reconnait la veine musicale de Dvořák à laquelle il est difficile de ne pas succomber.

Pour Janáček, le premier chœur du disque de Reuss et de sa Cappella Amsterdam, Kačena divoká - la cane sauvage - (2), illustre bien le début de son évolution. Une déploration lente décrit le malheur de cette cane touchée par le fusil d'un chasseur. Janáček s'attacha à répartir entre les quatre registres de voix (hommes et femmes) l'évolution de l'histoire tout en gardant la même couleur mélodique et la même mélopée. En 1885, date de composition de ce chœur d'après un chant populaire recueilli par František Sušil, le compositeur continuait son apprentissage du chant choral. La rupture intervint avec Otče nás (Notre père) dont la Cappella Amsterdam interprète la première version, celle de 1901, avec accompagnement d'harmonium. Le chœur Elegie na smrt dcery Olgy (Elégie sur la mort de ma fille Olga) suivit chronologiquement le chœur précédent et la disparition d'Olga le 26 février 1903. Avec Zdravas Maria (Ave Maria) on quitte le profane pour une autre veine d'inspiration pour Janáček, le religieux sur lequel il nous faudra revenir un jour lors d'une chronique future. Le traitement assez traditionnel s'apparente à celui de Kačena divoká. Un retour en arrière pour le compositeur ? Certainement pas. Ce chœur renouait avec une certaine retenue correspondant au ton des paroles. L'originalité à tout prix ne convenait pas à Janáček, mais son intention l'amenait à coller au plus près de l'émotion ressentie.

Avec les deux autres chœurs au programme de la Cappella Amsterdam, nous abordons la grande période créatrice de Janáček, celle qui vit se suucéder les chefs-d'œuvre opératiques tout autant que les deux quatuors, la Sinfonietta et la Messe glagolitique pour s'en tenir aux plus célèbres. Tout d'abord, Vlčí stopa (La Trace du loup), opéra miniature, datant de 1916. Moins connu que les trois chœurs sur des texte de Petr Bezruč (Kantor Halfar, Maryčka Magdónova et les 70 000), il montre pourtant un versant tout aussi passionnant que le coté revendicatif des trois chœurs précédents. Il conte la patiente et douloureuse traque du loup par un vieil homme qui s'aperçoit que ses traces le conduisent à sa propre maison. Sa jeune épousée le trompe avec un inconnu. Aveuglé par la douleur et l'incompréhension, il vise sa fenêtre et lâche un coup de fusil peut-être fatal. Ce drame, banal dans sa conduite, mais réhaussé par la poésie du texte de Jaroslav Vrchlický (3), Janáček le traite avec autant de soin que s'il s'agissait d'un véritable opéra. Le piano, comme plus tard dans le Journal d'un disparu, ponctue les interrogations du vieil homme et enveloppe de douceur le chant du chœur de femmes montant calmement, tout en pudeur. Il ne se cantonne pourtant pas à un rôle d'accompagnement des voix, mais participe au questionnement du héros. Le ténor, s'identifiant au vieil homme de l'histoire, suffoque sous les hallucinations (ou la réalité) qui l'assaillent. Bien que non tchèque, le ténor Thomas Walker, bien épaulé par le piano de Philip Mayers et les éléments féminins de la Cappella Amsterdam traduit expressivement, mais sans grandiloquence, la progression des états d'âme du guetteur de loup.

Enfin, Řikadla, dans la deuxième version de la fin de l'année 1926, ultime et éclatante illustration de l'invention mélodique de Janáček. Existe-t-il dans toute l'histoire de la musique un recueil aussi inventif dans la mélodie, la rythmique, l'instrumentation, l'humour, la poésie et l'originalité ? On a peine à croire qu'un homme de 73 ans ait écrit un tel ouvrage. Janáček y fait preuve d'un esprit de jeunesse assez incroyable. Comme à son habitude, il va à l'essentiel. Dans ses 19 petites pièces, 12 à 13 n'atteignent pas une minute et certaines ne se prolongent pas au-delà de 20 secondes. La partie vocale repose sur un chœur de chambre réduit presque à sa plus simple expression ; pour chaque hauteur de voix, les chanteurs y sont par deux sauf les ténors dont l'effectif monte à trois. Quant à l'ensemble instrumental, il repose essentiellement sur deux clarinettes et une clarinette basse, une flûte, un piccolo, une ocarina (!), un basson et un contrebasson, une contrebasse, un tambour d'enfants et un piano. Le texte, lui, oscille de la loufoquerie la plus absurde à la poésie brute la plus fraîche où l'humour conserve toutefois tous ses droits. Où Janáček le dénicha-t-il ? Chez Erben et son premier compagnon de collecte de musique populaire, František Bartoš. L'auditeur passe de la surprise au ravissement, de l'étonnement à l'émotion, de la jubilation à l'émerveillement. Daniel Reuss, ses chanteurs et ses musiciens en donnent une lecture propre, parfois un peu trop sage, à laquelle il manque sans doute un petit grain de folie. En fait, peu d'interprétations parviennent à donner libre cours à ce délire musical (contrôlé), sauf peut-être les enfants du chœur Severáček dont les voix juvéniles ajoutent l'innocence et la fraîcheur à la folle inventivité du compositeur. (disque Studio Matous)

Sur le disque de Reuss, reste une dernière plage, la première pièce du Sentier recouvert, Nos soirées. Ce n'est pas le pianiste Philip Mayers qui s'en charge, mais un autre musicien, Dirk Luijmes, qui utilise un harmonium, instrument pour lequel Janáček destinait primitivement les cinq premières pièces qu'il composa dès 1901 et qu'il rassembla plus tard avec d'autres dans ce fameux recueil. Peu de musiciens se sont servis de cet instrument rustique à part Aleš Bárta dans un des disques que Supraphon a édité vers la fin des années 90 sous le titre générique "Janáček unknown". On peut comparer le timbre de l'harmonium requis pour cet enregistrement Harmonia Mundi avec celui de l'accordéon adopté par Théodor Anzelotti sur le label Winter and Winter. La ressemblance est troublante. Dans le cas de l'harmonium, on se trouve donc bien en présence de l'instrument choisi par le compositeur, ce piano des humbles qu'il n'abandonna jamais et dont il disposa plus tard à Hukvaldy lorsqu'il y eût acheté la maison de sa belle-sœur.

Le motif graphique de la pochette nous maintient en Moravie. Emprunté à Alfons Mucha et à son tableau "le couronnement du tsar Stepan Dusan", on replonge dans l'atmosphère bien particulière de ce peintre. On sait qu'il connut les honneurs et le succès en France au début du XXe siècle. Pourquoi Janáček ne tenta-t-il de son vivant un séjour dans notre pays comme son compatriote peintre ? Y aurait-il gagné plus tôt la reconnaissance des mélomanes français ? On peut le supposer, mais rien n'est moins sûr, tant le compositeur autant qu'il le pouvait se tenait éloigné des aspects futiles et superficiels et des rapports obligés qu'une vie sociale impose. Ajoutons que la pochette renferme le texte tchèque de tous les chœurs interprétés et une traduction française. Que ce soit Michel Chasteau (4) qui l'ait réalisée signifie qualité, précision et respect de l'original. Ami lecteur, n'attendez pas, précipitez vous chez votre disquaire pour vous procurer ce disque (Harmonia mundi HMC 902097)



Dans l'hexagone, peu d'ensembles choraux se sont frottés à l'univers de Janáček, mais ceux qui s'y sont risqués ont fort bien tenu la gageure. Depuis une bonne quinzaine d'années, l'ensemble Musicatreize de Roland Hayrabedian, l'ensemble Accentus de Laurence Equilbey et les Solistes de Lyon sous la direction de Bernard Tétu ont mis à leur répertoire plusieurs des œuvres chorales du compositeur morave. Bernard Tétu et ses solistes lyonnais ont défendu magnifiquement dans des villes importantes, dans d'autres plus modeste ainsi que dans des villages Elégie sur la mort de ma fille Olga, La Trace du loup, Řikadla (dans les deux versions) et les six Duos moraves, soit avec un ensemble choral conséquent, soit avec un ensemble de chambre, soit encore avec seulement quatre solistes. Leur engagement musical est sans faille. Par ailleurs, ce chef et ses chanteurs sont l'un des rares ensembles français, sinon le seul, à chanter les six duos moraves de Dvořák-Janáček.

Joseph Colomb - février 2012

Notes :

1. Lubomir Mátl à la tête de la prestigieuse Chorale des Instituteurs moraves a livré un excellent disque d'ouvrages choraux chez Naxos en 1996. Cependant seuls les chœurs pour voix d'hommes sont représentés dans cet enregistrement.

2. Kačena divoká a également inspiré en 1906 Jan Kunc, élève de Janáček et plus tard directeur du conservatoire de musique de Brno. Kunc a utilisé un traitement bien différent de celui de son professeur. Auparavant, Dvořák avait composé en octobre 1884 (B 140) une mélodie pour voix et piano ayant pour thème Kačena divoká. On ne sait pas où se trouve la partition, ni quel texte il a utilisé. Celui de Sušil ou peut-être un texte d'Erben comme le suggère Burghauser dans le catalogue qu'il a dressé des œuvres de Dvořák. Merci à Alain Chotil-Fani pour ses informations.

3. Jaroslav Vrchlický (1853 - 1912) écrivain, traducteur, poète. On le considère comme le Victor Hugo tchèque.

4. Rappelons que Michel Chasteau a excellemment traduit le livre de Tĕsnohlídek La petite renarde rusée qui a inspiré l'opéra de Janáček du même titre.

mercredi 1 février 2012

New World Symphony Recordings

Liste des enregistrements de la Symphonie du Nouveau Monde

Combien de fois a-t-on enregistré la 9e Symphonie de Dvořák ? Pour répondre à cette question, je me suis intéressé à deux travaux de collecte gracieusement publiés sur l'internet. Le premier est réalisé par Patachon, pseudonyme d'un grand mélomane que j'ai eu le plaisir de rencontrer à une trop rapide occasion. Son site (http://patachonf.free.fr/musique/dvorak/index.php) très bien fait et intéressant n'est malheureusement plus mis à jour depuis 2003. On y trouve beaucoup de versions de cette symphonie, assorties de temps à autre des critiques de la presse musicale.

Une seconde source est représentée par http://www.antonin-dvorak.cz, le site tchèque de référence consacré à Dvořák. La discographie (http://www.antonin-dvorak.cz/symfonie9-nahravky) recoupe et complète celle de Patachon.

Je me suis efforcé de fusionner les deux listes, en prenant garde aux faux doublons - il arrive qu'une  même version présente dans les deux sources soit citée deux fois sous des dates différentes, selon que l'on considère l'année d'enregistrement ou de publication.

Le total ainsi obtenu avoisine les 230 versions. J'ai entrepris ensuite d'enrichir la liste à partir de CD que je possède et de versions simplement trouvées dans le catalogue de disquaires en ligne (Amazon surtout). Après ce travail, le nombre de versions dépasse les 280. Dans le tableau ci-dessous, les versions que j'ai ajoutées sont notées "ACF" dans la colonne "source". ADC représente le site antonin-dvorak.cz, et PAT celui de Patachon.

J'ai complété cette liste avec des interprétations trouvées sur internet, après exploration de sites allemands et japonais. La moisson est copieuse, puisqu'elle ajoute plusieurs dizaines de nouvelles versions au total précédent. Les Japonais semblent avoir une prédilection pour cette oeuvre.

Voici donc une liste d'environ 360 interprétations différentes (au 5 février 2012) de la Symphonie du Nouveau Monde. Il faut garder à l'esprit que ce total va encore augmenter au fil des recherches. J'aurai plaisir à recevoir l'aide d'amateurs en la matière.

A noter que j'ai écarté quelques versions "discount" qui semblent reprendre sous des appellations fantaisistes des enregistrements de piètre qualité.

Pour finir, quelques curiosités que l'on trouvera ci-dessous :

  • Version pour piano, 2 ou 4 mains (la seule transcription original de  Dvořák a été composée pour piano à quatre mains) 
  • Version pour orgue.
  • Arrangements pour ensemble d'accordéons, guitare classique et chorale d'enfants
  • L'orchestre Symphony in the Air n'est autre que le NBC qui se rebaptisa ainsi après la mort de Toscanini et continua à donner des concerts sans chef.
Note du 16 février 2012 : le total atteint 400 versions. Cette somme considérable pourrait encore être augmentée, à condition de savoir ce que l'on recherche. Le monde n'est plus celui du microsillon où l'on pouvait se contenter de numéroter les parutions aux catalogues des maisons de disques. L'oeuvre musicale est aujourd'hui dématérialisée et trop de versions paraissent en fichiers son ou vidéo pour être prises en compte. Dans le tableau ci-dessous, je n'ai répertorié que des captations un tant soit peu officielles de la symphonie. Si l'on ajoutait les vidéos prises du public, et souvent dans des conditions déplorables, le comptage deviendrait vite incontrôlable. Mais aurait-il encore un sens ?



mercredi 18 janvier 2012

Une renarde, vedette de la télévision ?

Une renarde, vedette de la télévision ?

Parmi les animaux qui jouent un rôle médiatique à travers nos étranges lucarnes, une petite renarde ne tiendrait-elle pas une place enviable ? Si on en juge par la fréquence de ses apparitions, incontestablement, cette renarde rusée nous visite à intervalles réguliers. Depuis que l'Opéra Bastille l'a acclimatée durant l'automne 2008, elle a été adoptée par la télévision. Peu de temps après, le 21 avril 2009, France 2 la débusquait au détour de ses pérégrinations dans la forêt et lui offrait une tranche horaire. Plutôt bien choisie pour l'héroïne qui pouvait partir en chasse en toute sécurité, mais moins bien pour nous, mélomanes, peu habitués à nous installer devant notre poste de télévision à un peu plus de minuit. France 2 s'était fait damé le pion par Arte qui avait diffusé partiellement une production berlinoise de La Petite Renarde rusée le 2 février de la même année. Notre renarde, point effarouchée revint dans un DVD retraçant le triomphe parisien de l'automne précédent. Et le 8 février 2010, ultime consécration, elle se vit décerner une Victoire de la musique sur France 3.

Lundi 16 janvier, quelle ne fut pas ma surprise de voir cette espiègle renarde pointer son museau sur France 2. Hélas, elle ne s'annonçait qu'après les douze coups de minuit. On imagine que la chaîne publique égalant dans l'hypocrisie bien des chaînes privées respectait ainsi les préconisations du CSA à diffuser des émissions à caractère culturel. En la programmant en pleine nuit, d'où un succès d'audience garanti (!), France 2 remplissait à merveille son contrat, mais ne choyait en aucun cas un public curieux de musique… Comme il s'agissait de la captation d'une représentation de l'Opéra Bastille en novembre 2008, reprise en DVD, je ne songeais pas à veiller. Ce DVD avait tourné plusieurs fois depuis dans son lecteur sans que je n'épuise les plaisirs visuels et la richesse musicale que portait cette production dans laquelle André Engel avait si bien traduit les intentions du compositeur.

Si d'aventure, des lecteurs de ce site avaient découvert cet opéra sur une scène de théâtre ou par l'intermédiaire d'un DVD, nul doute qu'ils ont été surpris par la vitalité, l'humour et l'humanité qui se dégage de cette réalisation. Pas plus qu'ils ne pouvaient passer à côté de la poésie, de l'humour, de l'enchantement de la musique de Leoš Janáček. Même diffusé à une heure plus que tardive, ce nouveau passage à la télévision témoigne de la place prise par le compositeur morave dans le monde de l'opéra (et, qui sait, a pu toucher de nouveaux auditeurs ?) Place de plus en plus remarquée depuis la parution récente du livre de Marianne Frippiat qui le remet dans une position prépondérante bien qu'originale parmi les compositeurs d'opéra du XXe siècle. Les temps changent pour Janáček. Non seulement, cette Petite Renarde rusée attire les responsables de maisons d'opéras (sans compter ses autres pièces lyriques), mais des musiciens l'adaptent à de nouveaux publics et territoires. Ainsi Charlotte Nessi et son Ensemble Justiniana présenteront le 26 janvier à Vesoul, puis le 31 du même mois à Belfort la version musicale d'Alexander Kampe pour douze musiciens et vingt-cinq chanteurs avant de l'emmener sur les rives de la Garonne à Bordeaux mi février et de rejoindre l'Opéra national de Paris pendant une semaine en mars de cette année. Les jeunes spectateurs et les autres ont déjà pu la voir à l'Opéra national de Paris et à Besançon en mars 2009, ainsi qu'à Lille en juin 2009.

Si vous habitez en Franche-Comté, à Bordeaux ou dans la capitale, saisissez la chance que nous offre Charlotte Nessi dans cette adaptation de l'opéra de Janáček. A défaut de l'original, cette vision mérite un accueil favorable. Telle une porte d'entrée dans l'univers opératique de ce singulier compositeur.

Joseph Colomb - janvier 2012

lundi 16 janvier 2012

Un air d'Amérique (5) : Populaire et de qualité

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Populaire et de qualité


« Pour quelle raison je dirige si souvent le Nouveau Monde ? Il n’y a pas de mystère. C’est une merveille, comme l’Eroica ou la 9e de Beethoven, la Jupiter ou la 4e de Brahms. Il se trouve que c’est en même temps très populaire et de qualité, ce qui ne va pas toujours ensemble. »

Mon interlocuteur, forçant un peu la voix pour recouvrir le brouhaha d’un café parisien, n’est certes pas le premier venu. Cet immense d’orchestre, invité régulier de prestigieuses formations sur tous les continents, a accepté de me rencontrer pour évoquer son tout nouvel enregistrement. Il m’explique, partition d’orchestre étalée sur une table de bistrot, ses choix interprétatifs, à grand renfort de gestes et faisant fi des regards intrigués de nos voisins. Et sans que j’insiste outre mesure, il me raconte son admiration pour la 9e de Dvořák.

En mettant sur un même piédestal le Nouveau Monde et d’autres sommets du genre, le grand homme me laisse interdit. Non que je n’apprécie pas la symphonie ! Mais il est de bon ton, dans l’opinion générale, d’admettre une certaine lassitude envers une pièce trop souvent jouée, une scie musicale à proprement parler, un acharnement facile que la qualité intrinsèque de la partition ne semble guère justifier. Il est vrai que la popularité de cette page a quelque chose de suspect. Nous vivons avec l’idée que la réussite populaire ne peut pas être un accomplissement. « Un morceau de bravoure de l’art pompier », a-t-on pu même lire, année après année, au chapitre Dvořák d’un fameux guide de tourisme en pays tchèques, plus réputé en vérité pour ses adresses de cabarets bon marché qu’en raison de sa pertinence culturelle. (7)

Pour qui veut bien écouter, pourtant, l’œuvre est tout aussi bien intimiste, sensible, ingénieuse. Comme toute symphonie romantique, elle laisse par endroits l’orchestre s’exprimer fortissimo. Ces éclats ne sont en rien l’indice d’un manque d’inspiration. Ils s’inscrivent naturellement dans le déroulement de la musique, dans sa cohérence globale, et ne visent pas à un quelconque remplissage. C’est là une différence sensible avec l’art des petits maîtres qui vise à l’estomac. Imagine-t-on Johannes Brahms, peu suspect de complaisance, affirmer son admiration devant une partition dissimulant sa misère sous des effets de manche ?

L’un des traits distinctifs du style de Dvořák est un sentiment de progression irrésistible. Son expression n’est jamais statique. Chaque passage de la symphonie appelle son successeur, maintenant l’attention en un éveil permanent. Même après un grand nombre d’écoute, l’entrain de cet ouvrage étonne et captive.

Son expérience de musicien d’orchestre a été riche d’enseignements. Le compositeur en a conçu une science consommée de l’écriture musicale, fondée sur l’observation et la pratique des maîtres passés et contemporains. Il accordait un soin particulier à l’alliance des sonorités - la façon dont les timbres s’associent en un tout harmonieux. Ainsi, la 9e Symphonie réclame un tuba dans l’orchestre. Celui-ci, pourtant, n’intervient qu’une poignée de secondes, ainsi dire le temps d’un soupir eu égard à la durée totale avoisinant la quarantaine de minutes. Mais son intervention relève d’un rare à-propos : l’instrument a été élu par Dvořák pour accentuer le ton légendaire et si singulier du choral enclosant le second mouvement.

La tentation est grande pour les interprètes d’accentuer les effets de cette alchimie de sonorités. Or, « ce qu’on peut faire avec Beethoven, Schubert ou Brahms, on ne peut le faire avec Dvořák. Sa musique devient aussitôt obèse. Il faut savoir maintenir la légèreté, la clarté, ne jamais confondre la puissance avec la densité », affirme le chef allemand Wolfgang Sawallisch. (8) Ne pas faire ronfler l’orchestre au détriment du discours, tirer parti des subtils équilibres instrumentaux ourdis par le compositeur en se gardant de les corrompre par une approche caricaturale, tel est le défi posé aux interprètes de Dvořák.

Fait insolite, cette musique naît du silence et meurt sur un pianissimo. Elle est une métaphore de l’existence, dont elle semble parcourir toutes les vicissitudes. (9) Rares sont les symphonies conçues selon ce modèle. Coïncidence fin de siècle ? Le Nouveau Monde et la Pathétique de Tchaïkovski, écrites quasi simultanément, partagent ce trait inaccoutumé. (10) La pratique ordinaire réclame une coda spectaculaire, des roulements de timbales, une série d’accords solennels – une sorte de signal de fin pour exciter l’assistance et l’inciter à manifester bruyamment sa joie. Dvořák, lui, a préféré achever sur une note apaisée et presque imperceptible. Certains voient dans cette conclusion une allusion au destin de Hiawatha – tel un Requiem :

Ainsi partit Hiawatha, Hiawatha le bien-aimé, au milieu des gloires du soleil couchant, au milieu des vapeurs empourprées du soir. Ainsi il partit pour les régions du vent de la patrie, du vent du Nord-Ouest, de Keewaydin, pour les îles des bienheureux, pour le royaume de Ponemah, pour la terre de l’autre vie. (11)

Populaire ne signifie pas simpliste. La partition de Dvořák s’offre à chacun, novice ou expérimenté. Elle regorge de mélodies. Elle suit aussi une structure complexe, mais admirablement maîtrisée. Son principe est cyclique (les différents mouvements se partagent les mêmes thèmes, comme les mêmes personnages interviennent dans les différents actes d’une pièce) mais aussi évolutif (les thèmes se transforment tout au long de l’œuvre, comme des protagonistes qui approfondissent leur personnalité à mesure de l’expérience vécue). Ce procédé d’écriture ne suffit pas à en faire une page d’avant-garde, car la dernière décennie du XIXe siècle est riche en nouveaux horizons. Mais il désigne Dvořák comme un novateur, parvenant à améliorer ses propres principes de composition, refusant la facilité de procédés éprouvés. Brahms lui-même n’a pas introduit de transformation des thèmes dans ses symphonies. Dvořák affirme une nouvelle fois sa distance avec son ami allemand.

Cette symphonie est-elle surestimée ? Son triomphe empêcherait-il les autres symphonies de Dvořák, pourtant plus remarquables, d’être mieux connues ? Si cela était vrai, la symphonie du Nouveau Monde serait à Dvořák ce qu’est la Marche Turque à Mozart : une aimable musique au succès facile, détournant le grand public des œuvres véritables et profondes.

Les quatre dernières symphonies de Dvořák (sur un total de neuf) sont admirables. La sixième, en ré majeur, respire la félicité tout en évitant la moindre mièvrerie. Elle foisonne de belles mélodies. Le passage le plus mémorable est certainement le scherzo, dans lequel le compositeur utilise une énergique danse tchèque, nommée furiant. Pouvait-on espérer nom plus évocateur pour ce morceau à l’impétuosité débridée ? L’on chercherait en vain d’autres œuvres pour grand orchestre de la même époque (1880) proposant une telle fougue exaltée. Le final est un cri de joie s’achevant en apothéose après une course des cordes, hallucinante et pétrie d’humour, à la manière de la Fiancée vendue de Bedřich Smetana.




Il est bien difficile d’ignorer la sombre perfection de la septième symphonie, réputée pour être un sommet. Le dictionnaire Larousse l’intitulait, jadis, « dans le style de Brahms ». Pour réducteur qu'il soit, l’intitulé n’est pas hors de propos. Avec cette symphonie en ré mineur, Dvořák écrit une partition dense, presque austère, d’une ineffable beauté. Elle évoque certes Brahms, mais aussi Wagner ; certains y entendent des échos brucknériens. Mais le métier reste celui de Dvořák : il suffit, une nouvelle fois, d’écouter la valse sérieuse du scherzo. Il a voulu prouver au monde que le cliché de folkloriste dont on persiste à l’affubler n’est qu’un mensonge. La sourde tension instaurée dès les premières mesures ne s’achève qu’après une éprouvante course à l’abîme, à la toute fin du dernier mouvement.


J’avoue un penchant tout personnel pour la huitième, en sol majeur ; la façon dont Dvořák réunit tant d’éléments disparates dans une création si cohérente est une éternelle source d’étonnement. Leoš Janáček l’admirait sans bornes : « à peine as-tu découvert une figure que la suivante te fait signe aimablement ; tu te trouves dans un état d’excitation constant mais plaisant ». On ne saurait mieux dire, tant passages épiques et badins, marche funèbre et valse, parodie militaire et nobles cantilènes, rythmes populaires et passages méditatifs malicieusement ourdis par Dvořák savent se conjuguer en un tout harmonieux.

Je joins donc ma voix à ceux qui regrettent que ces pièces n’aient pas la même audience que leur grande sœur américaine. Cela ne serait, en vérité, que justice. Ajoutons que jamais Dvořák ne se répète dans ses dernières symphonies. Chacune possède sa personnalité, et toutes sont très différentes. Elles rejoignent en cela les quatre symphonies de Schumann et de Brahms.

Le Nouveau Monde est-il la Marche Turque de Dvořák ? Naturellement non, car il s’agit d’une composition majeure, nullement anecdotique. En connaissant le Nouveau Monde, l’on ne méconnaît pas Dvořák, car le compositeur nous offre là l’un de ses plus beaux témoignages, héroïque, méditatif, exaltant. Mais en ne connaissant que le Nouveau Monde, l’on délaisserait une part essentielle de son catalogue, encore trop négligé chez nous.

La 9e symphonie n’est assurément pas révélatrice d’une inspiration en berne. On ne saisit pas en quoi elle serait moins aboutie que les symphonies précédentes. Bien au contraire, elle démontre que Dvořák avait encore des choses à dire dans le domaine. Différente, certes. Inférieure, non.

Un mot sur les symphonies précédentes, numérotées de 1 à 5. En dépit de leurs réelles beautés, elles ne peuvent se mesurer aux compositions plus tardives. Dvořák y prouve un indéniable talent mélodique et une imagination débordante, à tel point que l’on se prend à regretter parfois leur lyrisme incontrôlé. La plus maîtrisée d’entre elles, la troisième, est d’ailleurs la plus réussie, et l’on s’étonne de sa rareté au concert. Ces pages très attachantes ne feraient assurément pas honte au catalogue de n’importe quel Romantique. Leur mise en retrait n’est due qu’à la comparaison avec les symphonies de maturité, incomparablement mieux écrites et abouties. Cette part d’ombre n’est somme toute pas illégitime.

Notes

(7) L’honnêteté me pousse à dire que le Guide du Routard a modifié, dans son édition 2009, cette présentation plutôt cavalière. Un courrier de ma part n'est peut-être pas étranger à cette évolution... On ne peut que se réjouir de ne pas toujours prêcher dans le désert. Merci à la rédaction du Routard.

(8) Citation relevée sur www.musiclassics.fr/compositeurs-musique-classique/dvorak-antonin.html.

(9) Sur l’importance du silence, voir le beau livre de Daniel Barenboïm « La musique éveille le temps » (Fayard, Paris, 2008).

(10) La symphonie de Dvořák, composée entre janvier et mai 1893, précède de peu la Pathétique, écrite de février à août de la même année. Cependant la partition de Tchaïkovski est donnée en première audition avant celle de Dvořák (octobre 1893 contre décembre 1893). Les deux artistes, quoique se connaissant et nourrissant une estime réciproque, n’entretenaient pas de correspondance et chacun a écrit sa dernière symphonie à l’insu de l’autre.

Notons qu'au sujet de la Pathétique, André Lischke écrit (Diapason de janvier 2012, p. 29) qu'il s'agit de "la plus célèbre symphonie du XIXe siècle post-beethovénien". On ignore sur quel critère le musicologue se fonde pour annoncer cela, car si la dernière symphonie de Tchaïkovski est connue de tout mélomane, je ne sache pas que ses thèmes musicaux soient reconnaissables par un public non averti. La Symphonie du Nouveau Monde, en revanche, a engendré une chanson populaire connue du moindre Américain sous le titre de Going home, et la profusion des incarnations de cette mélodie aux quatre coins du monde prouve que sa célébrité n'est pas cantonnée aux Etats-unis (voir sur ce site Mille et un Goin' Home). Le monde francophone, lui, entend un passage de cette même symphonie dans Initials BB de Serge Gainsbourg. Il est sans doute fondé de penser que la Symphonie du Nouveau Monde est plus universellement connue, à travers certains de ses thèmes, que la Pathétique. Et il n'est pas illégitime de se demander si la partition de  Dvořák ne représenterait pas la plus célèbre des symphonies, toutes périodes confondues. [paragraphe ajouté en janvier 2012]

(11) Longfellow : The Song of Hiawatha, livre XXII « Hiawatha's Departure ».

Chapitre précédent : (4) Carnegie HallChapitre suivant : (6) Rien d'américain, rassurez-vous !

jeudi 5 janvier 2012

Sbohem Václave !

Sbohem Václave !

Václav Havel est mort le 18 décembre 2011 dans sa ville de Prague. L’ancien président de la République tchécoslovaque, puis tchéco-slovaque puis tchèque a marqué durablement l’histoire de son pays et du monde à plusieurs titres, en tant que philosophe, écrivain, essayiste, homme politique, homme de théâtre courageux issu du monde de la dissidence qui saura le moment donné, après la Révolution dite « de velours » de 1989, ne pas fuir encore une fois devant les difficultés et affronter avec lucidité l’épreuve risquée du pouvoir.

Dans son livre « Interrogatoire à distance » Václav Havel raconte comment est née, à l’initiative de personnalités culturelles tchèque, la Charte 77. Ce fût d’abord une réaction spontanée à l'arrestation des membres d'un groupe rock pragois, les Plastic people of the Universe. Le Rock underground tchèque, au contraire de la musique Classique, récupérée par le pouvoir à quelques notables exceptions près qui quittèrent alors les Pays de Bohême (on pense bien sûr au chef d’orchestre Rafael Kubelík…), a joué un rôle important de contestation du triste régime totalitaire d’avant décembre 1989 sur le chemin de la Révolution de velours. Václav Havel fut en particulier l’ami de Franck Zappa et de Lou Reed et honora de sa présence, au temps de sa présidence, les concerts à Prague de nombreuses stars du rock mondial.

Malgré son engagement politique Václav Havel est resté durant sa vie entière avant tout un homme du monde de la culture profondément épris de démocratie. On se souviendra aussi avec émotion des années de liberté qui furent celles de son premier mandat, de la présence à ses côtés de conseillers issus du monde de la culture et de la musique en particulier Michal Kocáb. Václav Havel n’a jamais non plus oublié ses amis de l’époque de la dissidence. Fidèle en amitié, fidèle à la pensée d’Olga au-delà de son remariage, malgré sa mort prématurée, fidèle à ses idéaux pourtant durement malmenés ces dernières années par un monde politique tchèque sans aucune imagination ni charisme.

Václav Havel illustre, selon le politologue Jacques Rupnik qui fut aussi son ami, le dilemme classique entre la « vita activa » et « la vita contemplativa » (Le Monde, 22 décembre 2011). On peut se demander si Havel n’avait pas au fond qu’un seul « défaut », comme peut-être à une autre époque ses compatriotes compositeurs Antonín Dvořák et Leoš Janáček, celui d’être simplement né dans un petit pays englobé malgré lui à plusieurs reprises de son histoire dans des empires peu enclin à la démocratie et à la reconnaissance des pensées contestataires ou du génie artistique indépendant. Qu’il aura donc fallu de courage, d’énergie, d’abnégation et de temps à ces trois-là pour ne citer qu’eux dans une longue liste de penseurs, de philosophes (qui connaît par exemple en dehors d’un cercle étroit d’initiés Jan Patočka, l’un des plus grands philosophes de tous les temps dont d’ailleurs Havel fut un disciple ?), d’écrivains, de musiciens nés en Bohême ou en Moravie, pour faire reconnaître l’originalité de leurs pensées et de leurs œuvres. Le monde est ainsi fait que ce malentendu absurde persiste encore de nos jours et qu’il semble toujours plus facile d’accéder à la postérité quand on naît dans un pays que l’histoire a porté sur le devant de la scène du grand théâtre du monde. Dvořák et sans doute encore plus Janáček en ont souffert. Havel a, dans une démarche à la fois séduisante et lucide alliant altruisme et éthique avec un bon sens de l’humour, su mieux « profiter » de l’accélération de l’histoire.

Quand on observe les inquiétantes évolutions démocratiques actuelles de certains voisins de la République tchèque, la question « Que serait devenue aujourd’hui la République tchèque sans Václav Havel ?» semble se poser avec une singulière pertinence !

Sbohem Václave !

Eric Baude
24 décembre 2011

dimanche 1 janvier 2012

Dvorak, Novello, Alfred Littleton, et les festivals de musique britanniques : Messe

[Voici la quatrième et dernière partie de l'article du Dr. Beveridge, consacré à la correspondance inédite entre Antonín Dvořák et son éditeur anglais Littleton. Pour terminer, l'étude parle de la Messe en ré majeur.]


Dvořák, Novello, Alfred Littleton, et les festivals de musique britanniques :
Correspondance récemment découverte, nouvelles observations

David R. Beveridge
 


Messe en ré majeur, B. 153/175

Et maintenant nous pouvons nous pencher sur l'histoire de cette autre œuvre qui revient sans cesse dans les lettres que nous étudions : la Messe en ré majeur, composée à l'origine en 1887 pour chœur, solistes et orgue (comme B. 153) pour la consécration de la chapelle de la maison seigneuriale de Josef Hlávka à Lužany. Dès 1888, Dvořák avait ouvert des négociations avec Fritz Simrock pour la publication de cette œuvre, sans que Simrock ne se montre très enthousiaste. (50) Le 18 novembre 1889, dans une des lettres issues des documents Hlávka, l'éditeur berlinois a fini par donner une réponse négative à Dvořák. (51) Cette expérience a évidemment laissé un goût amer dans la bouche de Dvořák, comme nous le constatons dans la référence dans sa lettre à Littleton sur 20 octobre 1890 présentée ci-dessus. (52)

Dans l'intervalle, le 30 septembre 1889, Simrock avait écrit à la firme Novello à Londres pour leur demander s'ils pourraient être intéressés par la Messe. Sa lettre est manquante, mais elle est mentionnée dans la réponse de Novello du 11 novembre 1889. Cette réponse, présente dans le fonds de la CMM, est publiée ici pour la première fois : (53)

[11 novembre 1889, Novello à Simrock] 

 [En gras = caractères imprimés. Le reste est manuscrit.]

           I, Berners Street, W. 
[Insigne de NOVELLO]    London, d. 11 Nov. 1889.
NOVELLO, EWER AND CO.,
  MUSIC PUBLISHERS,     R 13/11
OFFICE OF “THE MUSICAL TIMES,”               /
1, BERNERS STREET, W.,     R 13/11
80 & 81, QUEEN STREET,
CHEAPSIDE, LONDON, E.C. 
21, EAST 17TH STREET,
NEW YORK.
-------------
BOOKBINDING WORKS,
111, 113 & 115, SOUTHWARK STREET, S.E.
------------- 
STEAM PRINTING WORKS
69 & 70, DEAN STREET, SOHO, W.
LONDON.

 
Herrn N. Simrock, Berlin.
  In Erwiederung Ihrer geehrten Zuschrift vom 30ten Sept. glauben wir kaum dass 
wir Ihrer Offerte von Dvořák’s neue Messe annehmen werden können, da dieselbe 
nicht für Orchester geschrieben ist.
  Immerhin würde es uns sehr freuen wenn Sie uns, entweder das Manuscript 
oder vielleicht ein Exemplar, zuschicken könnten um das Werk durchzusehen.
         Zeichnen wir,
                   Hochachtungsvoll,
      Novello and Co
        p. H:R:C

[au verso :]
1889.
Berlin, 11. November
Novello, Ewer & Co.
R / 13/11
R / 13/11

Corps de la lettre dans sa traduction française :

À M. N. Simrock, Berlin
  En réponse à votre aimable courrier du 30 septembre, nous pensons qu’il nous 
sera difficile d'accepter votre offre sur la nouvelle Messe de Dvořák, car elle 
n'est pas écrite pour orchestre.
  Néanmoins nous vous serions reconnaissants de nous faire parvenir le manuscrit 
ou peut-être une copie, pour que nous puissions examiner cette œuvre.
  Très respectueusement vôtres,
    Novello and Co
    p. H:R:C

Nous notons avec étonnement que, seulement quatre jours plus tard, Novello accuse réception non seulement de la Messe, mais d’une autre œuvre, toutes deux envoyées par Simrock, et déjà posé un verdict négatif sur elles. Cela est mentionné dans une autre des lettres que j'ai récemment découvertes dans les documents Hlávka, transmise par Simrock à Dvořák, accompagnée de sa propre lettre 18 novembre 1889, où l'éditeur anglais indique que lui non plus ne trouve d’intérêt à publier la Messe.

[15 novembre 1889, Novello à Simrock]

[Même entête imprimé que dans la lettre du 11 Nov. 1889 citée plus haut, suivi par la date :]
 
London, d. 15. Nov. 1889.

Herrn N. Simrock, Berlin.
  Die Messe und opus 79 von Dvořák haben wir durchgesehen, bedauern aber sehr 
dass wir dieselben nicht annehmen können. – Das Manuscript senden wir 
eingeschrieben zurück und danken Ihnen bestens fur Ihre freundliche Offerte.
  Hochachtungsvoll,
  Novello + Co
    p. N:R:G.

Corps de la lettre dans sa traduction française :

A M. N. Simrock, Berlin.
  Nous avons étudié la Messe et l'opus 79 de Dvořák, et avons le regret de vous 
dire que nous n’allons pas les accepter. – Veuillez trouver ci-joint le manuscrit. 
Nous vous prions d’accepter nos remerciements pour votre offre courtoise.
  Cordialement,
  Novello + Co
    p. N:R:G.

L’opus 79 est le Psaume 149, que Dvořák avait composé en 1879 pour chœur d'hommes et orchestre (B. 91) et qui est resté inédit dans cette version après sa mort. Il l’avait réécrit en 1887 dans une version pour chœur mixte et orchestre (B. 154) que Simrock avait déjà publiée en 1888, soit un an avant la correspondance que nous discutons ici. Faut-il comprendre que Simrock offrait à Novello la version originale ? (54) Je ne le crois pas. Je le soupçonne plutôt de proposer à Novello un partage des droits pour la Messe et le Psaume : droits anglais pour Novello, droits de l'Allemand pour lui-même. Comme nous l'avons vu, c'est exactement ce qu'il avait proposé deux semaines plus tôt à Dvořák dans sa lettre du 3 novembre 1889 pour les œuvres vocales (non spécifiées) que Dvořák envisageait d'écrire pour l'Angleterre. Quant à la messe, la première référence à cette œuvre, dans la correspondance de Dvořák en relation avec l’Angleterre, se situe dans la lettre nouvellement découverte du 20 juin 1890 de Littleton présentée ci-dessus, ce qui montre que Novello - sept mois après avoir exprimé des réserves à Simrock sur le manque d'accompagnement orchestral et par suite rejeté l’offre de Simrock - avait accepté l’œuvre directement proposée par Dvořák, dans sa forme avec accompagnement d'orgue. Rappelons le passage pertinent :
Je joins avec grand plaisir le chèque pour la messe. Nous n'avons encore rien fait au sujet 
de sa publication. Je reste impatient de savoir si vous ne pourriez pas réduire sa partition pour 
petit orchestre : s'il vous plaît pensez-y. Naturellement, nous vous réglerions votre dû si vous 
réalisiez ce travail.
En fin de compte, Novello publia cette œuvre seulement dans une version orchestrée, que Dvořák réalisa à la demande de Littleton en 1892 (B. 175), et une réduction pour piano et voix de celle-ci faite par Berthold Tours, pour qui la version avec orgue fut seulement une aide. (55) Néanmoins, il est intéressant de noter ce que cette lettre nouvellement découverte nous dit : Novello avait accepté la Messe dans sa forme originale, et paya Dvořák pour elle. (56) Cela nous amène à la dernière des lettres récemment découvertes que je souhaite présenter dans cette étude : une lettre de la firme Novello à Josef Hlávka (qui était maintenant devenu un ami proche de Dvořák), témoignant des sentiments de dévotion de Dvořák envers lui, et sa préoccupation que la dédicace de la partition pour piano et voix de la Messe rencontre son approbation :

[18 janvier 1893, Novello à Josef Hlávka]

[Même entête imprimé que sur les lettres des 11 novembre et 15 novembre 1889 présentées ci-dessus, suivi de la date :]
         London, Januar 18 1893
           R 13/11
                    /
           R 13/11
Herrn Joseph Hlávka
Prag
Sehr geehrter Herr! 
  Auf Wunsch des Herrn Dr Antonín Dvořák in New York senden wir Ihnen 
einliegend einen Probeabzug des Titel Blattes seiner “Messe in D” welche Ihnen 
gewidmet ist, und die wir nächstens veröffentlichen werden.
  Wollen Sie die Freundlichkeit haben uns mitzutheilen ob Sie die Widmung: “Panu 
Jos. Hlávkovi” so correkt finden, da hier niemand Böhmisch liest. Sollten Sie irgend welche sonstigen Vorschläge bezw. des Titel Blattes zu machen haben, so bitten wir uns gefl. [= gefällig] baldige Nachricht, und werden wir dieselben gerne 
berücksichtigen.
  Hochachtungsvollst ehrgebenst
    Novello and Ewer

Corps de la lettre dans sa traduction française :

Très honoré Monsieur !
  Selon la volonté du Dr. Antonín Dvořák à New York, nous vous envoyons un fac-
similé de la page de titre de la « Messe en ré » qui vous est dédiée, et que nous allons bientôt publier.
  Pourriez-vous avoir l’amabilité de nous dire si la dédicace « Panu Jos. Hlákovi » [à M. Jos. Hlávka] est correcte, parce que personne ici ne sait lire le tchèque. Si vous aviez d'autres suggestions sur la page de titre, nous vous demandons de bien vouloir nous le faire savoir rapidement, et nous serons heureux de les prendre en considération.
  Avec le plus grand respect, vos dévoués
    Novello and Ewer

C'est à cette communication de Novello que Hlávka fait référence dans une lettre émouvante qu’il écrit à Dvořák, le 2 avril 1893 (dans ADKD), citée ici dans la traduction française : (57)
Nous avons été très heureux d'apprendre que vous avez finalement publié votre Messe en ré majeur. 
Et ce ne fut pas une mince surprise de recevoir de la part de M. Novello le titre de cette publication 
pour relecture, avec sa dédicace en langue tchèque. J'ai été « honoré », comme on dit, par ce genre 
d’intentions beaucoup de fois déjà, et je les ai toujours rejetées, [partant] du principe que je refuse 
toute dédicace, de sorte que vous êtes le premier et le seul que je remercie de tout mon cœur pour 
votre dédicace. Je peux vous assurer que j’accepte pleinement l'honneur dont vous vous vouliez me 
faire part à travers cette dédicace.

Conclusion
Avec cette lettre émouvante de Josef Hlávka nous refermons l’histoire des relations généralement cordiales de Dvořák avec Alfred Littleton et la maison d'édition Novello - mais seulement pour le moment. Des éléments supplémentaires ne manqueront pas de réapparaître ; l'ampleur de cette « béance » parmi les lettres connues de que Dvořák a envoyées à Littleton, par exemple, va probablement continuer à diminuer. Plus d'un siècle après la mort de Dvořák, il paraît indiscutable que les possibilités de trouver de nouvelles sources d'informations utiles pour comprendre sa vie et son œuvre sont loin d'être épuisées.


Notes

[NDT : l'ensemble des notes est de l'auteur.]

(50) Voir dans ADKD les lettres : Dvořák à Simrock 26 juillet 1888, puis 28 juin, 7 juillet, et 11 juillet 1889 ; Simrock à Dvořák 27 juillet 1888, puis 24 juin, 29 juin, 8 juillet, et 14 octobre 1889.

(51) La première réaction de Dvořák au rejet de Simrock est inconnue - une partie de sa correspondance avec l'éditeur allemand pendant cette période est visiblement toujours manquante - mais le 3 janvier 1890, il lui écrit (lettre dans ADKD): « Après avoir rejeté la Messe, la même chose pourrait se produire avec la symphonie » (« Sie mich Nachdem mit der messe sitzen ließen, kann es ja. auch mit der Sinfonie pour gehen ».) Voir aussi dans ADKD : Dvořák à Simrock, 11 octobre 1890.

(52) Voir aussi Dvořák à Simrock 11 octobre 1890 (en ADKD).

(53) S76 1313. Jitka Slavíková en fournit une paraphrase en langue tchèque dans Kontakty ..., p. 222 et Dvořák a Anglie..., p. 125 (dans les deux cas, op. Cit., note 6).

(54) En fait, Dvořák avait lui-même offert en 1886 le Psaume 149 à Novello dans sa version originale, mais il est possible que Simrock n’en ait rien su. Apparemment, aucun accord n'avait été conclu. Voir ADKD : Littleton à Dvořák 27 janvier 1886, et Dvořák à Littleton le 20 février 1886. (55) Voir les « Vydavatelská zpráva » (également traduit en anglais par « Editor’s Notes ») en fin de l'édition critique Jarmil Burghauser de la version originale (Prague: Editio Supraphon, 1970), pages non numérotées. Novello ne publia pas une partition complète, mais seulement la réduction pour piano et voix et des parties d’orchestre. Lettres sur ce sujet dans ADKD : Littleton à Dvořák 13 avril and 16 octobre 1891. Dvořák à Littleton 26 février, 3 mars, 21 juillet, et 25 août 1892. Dvořák à Novello 14 juin 1892. Novello à Dvořák 16 novembre 1892. Dvořák à Jindřich Geisler 24 janvier 1893. Dvořák à Alois Göbl 14 mars 1893.

(56) Le montant du paiement reste inconnu.

(57) Manuscrit original de la CMM, S76 573. Transcription selon ADKD selon la version tchèque de cet article, p. xxx. [NDT : j’ai traduit le courrier à partir de sa version anglaise réalisée par DB.]

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