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Le quatrième pouvoir
Et Anton Bruckner, ménestrel de Dieu autrichien, admirateur éperdu de Wagner et auteur de monumentales symphonies, de secouer la tête d’un air navré. Une inspiration africaine ! Pour une symphonie ? C’est invraisemblable. Une telle musique n’a jamais donné le moindre thème aux maîtres du passé, n’est-ce pas ? (15) Ce pauvre Tchèque est tombé bien bas. Annoncer une telle idée alors que l’Amérique reconnaît juste en ce moment la valeur de mes propres œuvres, enfin ! Avez-vous vu l’accueil réservé là-bas à mes dernières symphonies ? Voilà le sens de l’histoire.
Anton Bruckner n’est pas le seul à douter de l’intuition de son confrère. De nombreux autres musiciens s’expriment, souvent négativement, pendant cette piquante semaine de mai 1893. La chronologie est donc très resserrée. Tout porte à penser que l’événement était minutieusement planifié, et orienté pour alimenter la controverse. Plusieurs mois avant la première audition de la Symphonie du Nouveau Monde, le bouche à oreille propage déjà la rumeur sur la Czech Negro Symphony. L’on comprend mieux l’expectative des New Yorkais et du monde musical envers cette pièce porteuse de tant de défis claironnés à la face de tout le monde occidental, grâce aux bons offices d’une presse avide de révélations fracassantes.
Car la presse écrite entame alors ses années d’outrances et de provocations. Voici l’ère du Yellow Journalism. Le journalisme jaune vise non pas à commenter l’actualité mais à la provoquer. Au diable la déontologie ! Le sensationnel, le sordide font vendre. Place aux titres accrocheurs et articles coups de poing. Les muckrakers, que l’on nomme selon son point de vue « journalistes de combat » ou « fouille-merde » (Theodor Roosevelt), bousculent la société, infligent leurs méthodes, s’invitent tapageusement dans l’actualité. C’est l’époque du jeune Citizen Kane, personnage inspiré par le bien réel William Randolph Hearst. Ce patron de presse sera même soupçonné, tout comme son personnage du film d’Orson Welles, d’inventer des massacres espagnols à Cuba afin de mobiliser l’opinion publique en faveur d’une guerre contre l’Espagne. Avec pleine réussite : précipité par l’explosion du cuirassé Maine dans la rade de La Havane, le conflit a lieu en 1898. Les journaux entament une lutte violente. Le concurrent de Hearst n’est autre que Joseph Pulitzer, propriétaire du New York World et fondateur du prestigieux prix éponyme. Les comics strips tentent d’attirer de nouveaux lecteurs. Le personnage populaire Yellow Kid donne son nom à ce nouveau style de journalisme.
La presse américaine s’affirme déjà comme le quatrième pouvoir. Elle innove dans le marketing, avec l’invention du teasing, procédé visant à susciter l’impatience du public pour mieux vendre le moment venu. L’annonce ne dévoile pas, elle intrigue, place ses banderilles dans l’esprit du consommateur. Puis, le moment venu, l’estocade de la révélation. Certes, l’homme du XXIe siècle en a vu de bien pires depuis, et personne ne s’étonne plus de voir des bandes-annonces pour une grosse production hollywoodienne un an ou plus avant sa sortie. Mais il faut se rendre compte à quel point ce genre de pratique était alors novateur.
Vendre, coûte que coûte. Alors que l’Amérique est encore ébranlée par la découverte de « sa » symphonie, une nouvelle stupéfiante vient jeter un pavé dans la mare. Le compositeur de Bohême n’aurait en réalité jamais écrit de symphonie aux États-unis. Tablant sur l’ignorance du public, il se serait contenté d’adapter une création ancienne et de faire passer pour une inspiration locale ce qui n’était que pur produit de la culture européenne.
Une certaine Amérique bien-pensante tient enfin sa revanche. Allons donc, comme si un obscur Bohémien pouvait nous dire à quoi ressemble notre âme musicale ! La valeur des mélodies noires ? Une escroquerie. L’inspiration de Hiawatha ? Un mensonge. Dvořák ? Un imposteur.
Les journalistes rivalisent de virulence. Même la presse européenne s’interroge sur cette nouvelle affaire Dvořák.
Le compositeur a la sagesse de ne pas répondre. Il sait qu’à travers son travail, c’est son discours que l’on cherche à atteindre, sa passion pour la musique d’esclave, l’action de son employeur philanthrope. Le temps joue pour lui. Depuis une vingtaine d’années, ses réalisations pour orchestre ont toutes été éditées et il sera facile aux enquêteurs un tant soit peu consciencieux de réfuter la calomnie.
Judicieuse attitude. La tempête s’évanouit aussi soudainement qu’elle s’était déclenchée. Non, aucune œuvre préalable n’a servi de matériel au Nouveau Monde. La symphonie est contemporaine, on ne peut plus originale.
Les journaux se choisissent désormais d’autres cibles. Jamais plus ils n’exploiteront cette accusation nauséeuse. Cet épisode aussi bref que violent tombera dans les oubliettes de l’histoire - rares sont les biographies au XXe siècle en faisant même état. Seule une immersion dans les archives d’époque révèle l’intense déchaînement autour de l’incident : il apparaît très nettement qu’au-delà du fait musical, quelque chose de très sensible était en jeu.
L’homme à l’origine de l’affaire est le clarinettiste de l’orchestre symphonique de New York. Il se serait déclaré capable de jouer par cœur la Symphonie du Nouveau Monde, l’ayant déjà exécutée une quinzaine d’années plus tôt en Allemagne, dans la ville de Hambourg. Il est possible que cet interprète ait été maladroit dans son propos ou ait voulu plaisanter d’un ton bravache (« oh, vous savez, je pourrais la jouer par cœur ! »). On ne peut exclure l’hypothèse que ses paroles aient été déformées. Qu’importe. Un journaliste à l’affût se serait emparé de ces déclarations, forçant le trait en affirmant que la partition reprenait une pièce de jeunesse, vidant dès lors le tout nouveau succès de sa substance. Aussitôt, l’affaire s’enflamma. Le fait que l’information ait eu un tel retentissement est révélateur de la sensibilité de la société sur la question. C’était lâcher un tison dans un buisson sec.
L’auteur de la malveillance n’a pas été formellement identifié. Quelle importance ? Le Yellow Journalism est encore à ses débuts. Il saura, n’en doutons pas une seconde, faire beaucoup mieux.
Notes
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